Fabrice Rouzier, l’empreinte sur 260 albums

Le 26 octobre 2017 ramène le 15e anniversaire de Ticket. Pour marquer cette date, nous vous proposons de redécouvrir d’anciens articles qui ont marqué plus d’un. À ses débuts en octobre 2002, Ticket était un hebdomadaire, imprimé et distribué à Port-au-Prince et dans certaines villes de province. Aujourd’hui, nos articles sont publiés tous les jours sur le www.lenouvelliste.com, puis partagés sur les réseaux Facebook (Ticket Magazine), Twitter et Instagram (@ticketmaghaiti). Retrouvez ci-dessous une entrevue réalisée avec Fabrice Rouzier, parue le 28 juillet 2005, dans le numéro 141 de Ticket.

Publié le 2017-10-12 | lenouvelliste.com

Pour faire vite, quand on parle de Fabrice Rouzier, on dit qu'il a vingt ans de carrière et qu'il a son empreinte sur 260 albums de tendances diverses. Avec son éternel "kavalye pòlka", Clément "Kéké" Bélizaire, il a porté Mizik Mizik sur les fonds baptismaux en 1984 et a mis tout récemment le Twoubadou au goût du jour. D'une révélation au premier concours d'American Airlines à Haïti Twoubadou, en passant par Tabou Combo, Boukman Eksperyans, Scorpio… on ne compte plus aujourd'hui les succès de ce claviériste de maestro, qui s'est fait aussi un nom dans l'habillement de spots publicitaires. Interview avec celui qu'on appelle affectueusement "Ti Fa", tant pour sa simplicité que pour son côté plantureux. Il passe au crible les 50 ans du compas direct. Le zouk aussi!

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Ticket: Durant vos vingt ans de carrière, vous avez certainement travaillé avec plusieurs générations de musiciens. Le rythme musical dans lequel vous travaillez le plus, le compas, célèbre cette année ses cinquante ans d'existence. Que symbolise pour vous le 1/2 siècle du compas direct, qu'on définit comme une sorte de méringue lente ?

F. R: Beaucoup de choses. Le compas direct a contribué énormément

à faire de moi le musicien que je suis aujourd'hui. La musique donne un certain équilibre à ma vie. Pour cela, je dois être reconnaissant envers les ténors qui m'ont précédé et les contemporains qui me servent de stimulant pour rester encore dans l'industrie musicale.

Ticket: Le Compas direct au cours de ses cinquante ans d'existence est traversé par divers courants dont les "mini -jazz", la musique dite "nouvelle génération" qui a provoqué dans le temps des débats houleux et des polémiques. Des critiques parlaient même d'une certaine dérive du rythme créé par feu Nemours Jean-Baptiste. À partir de quoi, Fabrice, peut-on identifier le rythme compas?

F. R: Le terme "nouvelle génération" laissait croire qu'il existait une ancienne génération. Mais non! Il y a eu toujours une nouvelle génération, par rapport à une autre génération de musiciens. Nemours, par exemple, constituait une nouvelle génération comparativement à ses aînés. Parce qu’avant Nemours, il existait une musique dansante en Haïti. Les musiciens des "mini-jazz", constituaient aussi une "nouvelle génération", par rapport aux formations musicales traditionnelles. Ceux qui ont introduit les "cuivres" dans les orchestres, dont les maîtres à penser de D.P. Express, de Scorpio, à l'instar des Aiglons…constituaient aussi une nouvelle génération. Il a toujours existé une nouvelle génération avant même la tendance musicale dénommée "nouvelle génération", par le public récent. Cette appellation prend chair entre 1984 et 1985 avec l'apparition du groupe Zèklè et de grands événements comme le concert qui a eu lieu au Stade Sylvio Cator, à l'initiative de feu Ansy Dérose, pour promouvoir de jeunes artistes. C'est de ce concert qu'émerge Maguy Jean-Louis, si j'ai bonne mémoire. Par-delà toutes ces expériences, le compas direct a pu garder son identité.

Les goûts et les couleurs, dit-on, ne se discutent pas. Certains prétendent que les années 50 constituent la période de gloire de la musique haïtienne. Je peux être d'accord dans un certain sens. Moi même, je suis persuadé que l'âge d'or de la musique haïtienne se situe entre 1975 et 1984. Depuis, on constate un certain déclin, lié en grande partie à la qualité douteuse des musiciens et de la musique en soi. Depuis 1984, mis à part Boukman Eksperyans qui a réussi une percée extraordinaire, il n'y a pas une musique haïtienne qui a pu tenir en haleine autant de peuplades différentes. En dépit des efforts consentis, des facilités qu'offre aujourd'hui la communication (Internet, CD…), les anciens ont eu une qualité musicale, une vision pour aller conquérir les marchés africains, antillais, européen, etc.

Les musiciens issus des "mini-jazz" ont eu un élément commun: avant de penser à l'argent, ils pensaient à la qualité du produit. C'était la tendance mondiale. De nos jours, « anvan mizisyen an konn jwe 2 gam, li gentan panse a ki mak machin li pral achte ». Ironie du sort, c'est le temps des « bleng bleng ».

Ticket: Pour revenir sur les différents courants qui ont traversé la musique haïtienne, y a-t-il des critères pour identifier le compas comme rythme musical à part entière?

F. R: Oui! Bien que le compas ait eu des ressemblances avec le "Meringué", les fondateurs du rythme et différentes personnalités ont introduit des éléments d'identification. On me raconte toujours que la résonance "zop kodop, m kop kopop" du "gong" a été introduite dans la musique haïtienne par Nemours Jean Baptiste, suite à une création de son beau-frère. Ce mouvement a été amélioré par d'autres créateurs. Je cite volontiers mon camarade au sein de Mizik-Mizik, Choupit Jacket, comme celui qui a donné le plus d'élan au "gong" comme instrument musical. C'est un instrument majeur dans le compas. Si w pa gen gong nan, ou pa nan konpa. C'est comme pour le "Kale Senbal", c'est unique à la musique haïtienne. Le compas à une cadence, un rythme. D’autres ont ajouté des variantes. Certains disent aussi que le Magnum Band et le Carribean Sextet constituent une version compas greffée de jazz. C'est un atout majeur pour le compas.

Ticket: La tendance commerciale aujourd'hui est de fusionner plusieurs tendances musicales. Une expérience qui a été très payante pour Haïti Twoubadou. Si on s'en tient au succès éclatant de cette plateforme musicale, doit-on repenser le compas direct pour qu'il puisse avoir une résonance internationale?

F. R: Oui! On a déjà consenti des efforts en ce sens. Mais, je ne pense pas que la problématique de résonance mondiale soit liée au greffage du compas direct à un autre rythme, dans ce cas on n'aurait plus de compas. Je comprends les démarches de certains groupes musicaux comme Tabou Combo, Carimi qui prennent des éléments de la pop mondiale, de R&B, de Rock and Roll pour propulser leurs musiques vers des oreilles ciblées. Ce qui fait l'originalité du compas est sa différence.

Le compas, comme rythme musical, souffre d'un problème de distribution. Certains évoquent la barrière linguistique. C'est peut-être vrai! Mais, des musiciens qui ne chantent pas en anglais ont pu percer un marché anglo-saxon ? Pour une meilleure diffusion du compas, il faut le considérer comme un produit vendable. Il faut prendre contact avec des labels... Tabou Combo dans le temps a eu une musique, "New York City", parue dans des top parades en Europe. Haïti Twoubadou a eu une exposition dans des médias internationaux auxquels nous n'avions pas eu accès dans le temps. Bien des efforts sont consentis de manière désordonnée. Il faut une meilleure coordination.

Ticket: Il faut une industrie musicale, quoi?

F. R: Il existe une industrie musicale en Haïti. Mais une industrie dirigée de manière anarchique. À l'image du pays, malheureusement. Il n'existe pas un studio réel à la portée des artistes qui nourrissent une certaine volonté de produire. Le public haïtien aussi a prouvé son engouement. Cela veut dire qu'il existe et l'offre et la demande. Il faut trouver quelqu'un pour vendre le produit. Il faut aborder aussi le prix des CD qui serait exorbitant par rapport au pouvoir d'achat des consommateurs haïtiens. Il faut, entre autres, provoquer des débats sérieux sur le phénomène de piratage, la possibilité de diffuser les musiques sur internet…

Ticket: Le compas, durant ses 50 ans, a connu des moments de gloire. Des revers aussi! Surtout la percée du zouk. Comment aviez-vous vécu la percée de ce rythme au grand dam des adeptes du compas?

F. R: C'était une percée très bénéfique tant pour la musique caraïbéenne que pour le Compas. J'ai vécu les heures de gloire du compas dans les années 70-80. J'ai vécu aussi la déchéance du rythme. Pour être honnête, la montée du zouk coïncidait avec le déclin du compas. La qualité de la production musicale haïtienne laissait à désirer. Les instigateurs du mouvement Zouk venaient avec des approches novatrices. Ils exploitaient beaucoup les nouvelles technologies. Les gens de Kassav, par exemple, ont introduit intelligemment le folklore de la Guadeloupe dans le Compas haïtien. Comme la culture guadeloupéenne n'est pas aussi forte que la nôtre, les têtes pensantes de Kassav ont même puisé dans le folklore d'Haïti et de divers pays de l'Afrique. Le "Soukous" africain, des éléments de la pop mondiale ont été utilisés dans le Zouk pour élargir le marché musical. Ils continuent dans la démarche. Des programmateurs anglais et allemands s'occupaient du mélange. C'est ce que Christ Black Well a fait avec les musiques de Bob Marley. Il a engagé des musiciens américains de renom pour ajouter des couleurs modernes au reggae. C'est ce qui fait la percée du Reggae dans le monde. Nous devons repenser notre manière de faire. Bien entendu, il y a aujourd'hui une espèce de démocratisation du processus. Avec un computer et quelques synthétiseurs, n'importe qui peut faire de la musique. Mais, il faut avoir également la connaissance. Il faut faire des efforts supplémentaires pour une percée de la musique haïtienne.

Ticket: Pour redresser la barre, Tabou Combo a dû sortir le grand jeu avec une musique comme "Mario Mario" qui avait cassé l'élan du Zouk. Pour vous qui connaissez un peu les coulisses de ce groupe, c'était une prise de conscience uniquement de la bande à Shoubou ou de toute la junte musicale haïtienne, pour donner la réplique aux musiciens de Kassav ?

F. R: Rappelez-vous bien Claude, avec la sortie de "Mario Mario", Tabou Combo restait comme isolé dans sa démarche. Les musiciens du Tabou Combo ont dû affronter beaucoup de critiques. Ce hit - Mario Mario - figure sur le premier album de Tabou Combo, avec la participation d’Ernst Marcelin comme claviériste. Pour le puriste, c'était un péché mortel. Les fans n'acceptaient pas le clavier, comme si le groupe empruntait le chemin de Kassav. Mais devant l'éclatant succès de "Mario Mario", ils ont changé d'attitude. C'était une musique qui a beaucoup emprunté du "soukous". Tabou Combo, il faut le mentionner, a été toujours à la pointe des échanges culturels. Ceci dès son lancement. Le Tabou Combo des années 68 suivait les traces d’Ibo Combo, sans imitation. Arrivés aux États-Unis, les musiciens suivaient James Brown, ensuite les commodores, etc… C'était de bon augure, le "switch" de Tabou avec "Mario Mario". Le groupe a réussi un mélange assez judicieux des nouvelles technologies et de son orchestration de départ.

Ticket: En fait, le zook est un dérivé du Compas direct, mais aussi un mélange des folklores de la Guadeloupe et de l'Afrique!

F.R: Oui! Il n'y a pas de secret là-dessus. Tous les instrumentistes zouk, les créatures de Kassav: Georges Décimus, Pierre Édouard Décimus, Jackob Desvarieux, avouent qu'ils écoutaient toujours les orchestres de tendance compas depuis leur jeune âge. Devenus musiciens, ils ont réduit le Compas à sa plus simple expression en ajoutant des mouvements de "Bigin". Autre diversité: la guitare basse est plus mélodique dans le zouk que dans le Compas. De nos jours, on a l'impression que c'est le compas qui s'est inspiré du zouk. Et comment? Les "basses" sont moins mélodiques dans le compas, et des formations de tendance zouk jouent une musique plus authentique même que le compas.

Ticket: Influence zouk oblige, de nos jours, certains animateurs, certains musiciens parlent même de "Compas-love", comme on parlait de "Zouk-love" autrefois. C'est un terme correct? À quoi pensez-vous , quand vous entendez ce concept?

F.R: Je peux me considérer comme un des pionniers de la tendance "Compas-love" avec un titre comme "Lè n ap fè lanmou", pour le compte de Mizik-Mizik. C'est un classique. Effectivement, la tendance "compas love" a une forte influence zouk. C'est un mouvement dénigré par plus d'un. On prétend que c'est un compas épuré dans le mauvais sens. Mais, c'est une approche positive. Nous voulions faire une musique aussi simple et aussi percutante que les titres de Erick Virgal, l'un des pionniers de la musique zouk, tout en restant ostensiblement accrochés au compas. Il y a toujours eu diverses variantes dans la musique haïtienne: konpa manba, konpa matchavèl, konpa melas. À chaque groupe son identité. L'approche "Compas-love" n'est pas mauvaise en soi. Mais, il faut se tenir à l'essence du rythme créé par Nemours.

De nos jours, on parle également de "compas R n B"! Moi, je n'arrive pas à faire la différence avec le "zouk R n B". L'appellation ne suffit pas. Il faut des éléments accompagnateurs pour justifier de pareilles approches musicales.

Ticket: Quand on parle de "compas love", c'est pour faire référence aux thèmes chantés, comme une femme qui s'en va, un oiseau qui chante, etc. La différence se fait sentir aussi sur le plan rythmique?

F.R: Le "compas love" ne pouvait pas être une musique sociale ou une musique engagée. "Cheri doudou", le plus souvent est le thème chanté. Cela a rapport, entre autres, à la langueur du rythme. C'est une musique un peu plus lente que le "Compas traditionnel". "Se yon mizik ploge", avec une instrumentation dépouillée.

Ticket: Dans quel contexte pouvez-vous placer les 50 ans du Compas, Fabrice? Celui d'un nouveau départ ou celui de la continuité? Qu'est-ce que vous prévoyez, enfin, pour le Compas?

F.R: J'aime bien cette question! Je souhaite un nouveau départ pour le Compas direct. Nouveau départ, dans le sens d'un bilan établi pour partir sur de nouvelles bases. Je dis que chaque musicien est un musicologue, un historien de la musique. Mais, il doit avoir une certaine connaissance du patrimoine musical haïtien pour qu'il puisse inspirer des valeurs ancestrales. Techniquement, musicalement, les aînés maîtrisaient mieux le sujet, comparativement aux musiciens actuels. Les musiciens qui ont acquis une certaine expérience dans le temps peuvent servir aussi à cette prise de conscience. C'est un devoir civique de la part des anciens musiciens d’expliquer aux jeunes ce qu'est le compas direct! Les disques peuvent servir aussi de repères. Mais, les témoignages des anciens compositeurs, les conditions dans lesquelles ils travaillaient…sont importants. Les médias ont un rôle à jouer en ce sens.

Quand je pense au futur immédiat du Compas, je peux être très pessimiste, en raison du manque de respect des jeunes envers les anciens. Certains des jeunes musiciens essaient de faire une piètre imitation des rappeurs. S'inspirer d'un autre artiste n'est pas un péché en soi. Mais il faut un dépassement de soi.

Les préférences de Fabrice Rouzier

Football: Brésil ou Argentine?

Brésil

Musique: Konpa ou Twoubadou?

Les deux (pas de Konpa sans le Twoubadou, vice-versa)

Orchestres: Tabou ou Skah-Shah?

Skah-Shah (étonnement)

Médias: Le Nouvelliste ou Le Matin?

Le Nouvelliste

Véhicules: Voiture ou motocyclette?

Motocyclette à 100%

Boissons: Alcool ou gazeuse?

Coca-Cola

Thé ou Café?

Café

La fiche…

Nom: Rouzier

Prénom: Fabrice

Statut matrimonial: Marié

Enfants: Deux filles

Lieu de naissance: Port-au-Prince

Date de naissance: 6 mars 1967

Groupes haïtiens préférés: Skah-Shah, Magnum Band, Zèklè, Carimi, Zenglen,

T-Vice, Nu Look, Krezi…

Artistes haïtiens préférés: Dadou Pasquet, Nickenson Prudhomme, Ritchie, Arly Larivière, Chedly Abraham, Alan Cavé, Jude Jean…

Saviez-vous que ?

. "Flanm", une chanson à succès interprétée par Emeline Michel, est une composition de Fabrice Rouzier.

. Mizik-Mizik a été classé 7eme sur 309 participants au 1er concours de musique de American Airlines

. Fabrice Rouzier fut, dans le temps, l'ingénieur de son attitré de Boukman Eksperyans.

. Fabrice Rouzier, au cours des vingt dernières années, a travaillé soit comme arrangeur, soit comme compositeur, soit comme keyboardiste, soit comme chanteur sur 260 albums.

. La voix masculine qui interprète " Et si enfin", sur le premier album de Mizik-Mizik, est celle de Fabrice Rouzier.



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