Disques/Nouveautés/ Réginald Policard

Mirages et féeries sonores

Publié le 2017-09-13 | Le Nouvelliste

Roland Léonard

Il y a les impressions rapides et superficielles des premières écoutes. Certains s’y arrêtent pour juger définitivement de la valeur d’un CD : ils ont parfois tort, même lorsque les coups de foudre ou coups de cœur ne sont pas à dédaigner à ce stade.

Il y a le plaisir et la sagesse des réécoutes qui font mieux cerner les contours d’une œuvre et révèlent des détails insoupçonnés, étonnants. Quelle joie alors d’approfondir son analyse et de mûrir son appréciation ! Certains parleront des pièges de l’habitude ou d’autosuggestion : nous n'y croyons pas.

Il est bon de ne pas se précipiter, de ne pas opiner impulsivement. C'est pourquoi nous avons pris tout notre temps pour apprécier ce nouveau CD, du genre jazz et jazzy, de Réginald Policard.

En bref

On y retrouve son goût invétéré des rythmes et univers latins, afro-cubains ou brésiliens, de la valse-jazz modérée ou ultra-lente en ¾ ou 6/8. On apprécie, une fois de plus, son esprit d’ouverture pour les cadences de la «fusion» ou pop-jazz : ballade, pop-dance ou funky-dance. Avec un égal bonheur, ses thèmes sont bâtis dans les tons majeur ou mineur. Ils ont à leur base des répétitions de phrases, des progressions modulantes. Les phrases se construisent à partir d’antécédents et de conséquents (séquences ou réponses exactes et mixtes) ; parfois, elles naissent de motifs transposables.

Le compositeur observe des schémas mélodiques connus ou cherche à s’en émanciper avec originalité dans deux ou trois compositions. Ah ! Les ponts !

Les indispensables ponts ! Ils ont leur saveur. Subtils changements de tons. Certains canevas sont exposés deux fois de suite pour permettre à l’auditeur de les mémoriser et de mieux suivre les improvisations qui les développent.

Malgré sa grande maturité, sa personnalité dans l’inspiration et son esprit d’indépendance, le compositeur, dans au moins deux thèmes, n’a pas échappé au temps d’une ou de deux mesures et à des influences et souvenirs inconscients. Cela arrive même aux meilleurs des musiciens chevronnés : on est tous tributaires de nos écoutes passées. N’en faisons pas un drame.

Dans son goût des petites formations à géométrie variable, partant du trio et n’excédant pas le cadre et les limites du combo, on peut dénombrer les composantes de l’instrumentation : piano, synthé, contrebasse et basse-électrique, violoncelle, guitare électrique et acoustique, batterie, congas et percussions, trompette et bugle, saxophones ténor et soprano, voix lead et background. Introductions, expositions, solos sur background instrumental, réexpositions et parfois conclusions originales. Arrangements honnêtes.

Dans le détail.

10 compositions proposées à notre appréciation

1- « Jao» dédié à son petit-fils.

Une surprenante introduction : une ligne mélodique assez affirmée, de la contrebasse ponctuée par des tintements de «clochette», l’arpège brossé et les harmoniques de la guitare, la vague sonore de la cymbale. Cette figure répétée de la basse se superpose harmoniquement de manière presque homorythmique à la phrase A du thème. Celui-ci s’impose par sa structure AABC. C comme une sorte de B ou B’ raccourci, abrégé; le rythme se précise en bossa nova lente. Policard improvise et développe le AA puis le C, au piano. Avec son instrument acoustique, le guitariste Aaron Lebos s’exprime sur le B. La réussite de ce morceau doit beaucoup au rôle considérable du background : « clochette», percussions ou « Tia-Tia», strings du synthé, guitare, cymbales en vagues ou nappes sonores, contrebasse – 5’40 ’’.

2- « Mirage» étonne par la beauté de sa construction se révélant aux oreilles patientes et persévérantes. A notre avis, avec « Jao», c’est le thème le plus élaboré, le plus recherché de ce disque. Trois fragments bien distincts à l’oreille ; A,B,C. Policard met ici en application le principe de l’élaboration des phrases par usage d’antécédent et de séquence mixte (A), de progression modulante ascendante (B) ou franchement descendante (C), avec l’ajout d’une petite conclusion qui vaut son pesant d’harmonies. C’est délicieux, il faut le dire, pour qui aime les tensions. Rythme de «Son montuno», on dirait. Intro et comblements de Jean Caze. Exposition au saxophone ténor et soupirant de Felipe Lamoglia. Le pianiste s’exprime sur tout le canevas. Jean Caze s’attribue les portions A et B. Lamoglia , royal, illustre le C et la queue ou conclusion harmonique. Le thème est réexposé pour notre bonheur avec une charmante modification de la «coda» ou queue harmonique – 5’ 12’’.

3- « Autumn tears», valse-jazz en mineur, en ¾ ou 6/8 modéré, est structurée plus classiquement. Elle est en mineur et de formule AAB. Elle est exposée deux fois de suite avant les improvisations, mettant en lumière les talents du trio David Einhorn (contrebasse), Réginald Policard (piano) et David Chiverton (batterie). Bon solo de contrebasse. Deux chorus du piano dont le deuxième est très enlevé, très swinguant avec le support de la batterie et de la basse, très animés, très vivants et nerveux – 5’ 12’’.

4- « Chimen kwaze», chanson. Qui n’a pas le coup de cœur pour la mélodie et les paroles simples de Carlo Cavé, rendues superbement par le «crooner» antillais Ralph Thamar? On fond irrésistiblement dès la première écoute de cette valse ultra lente, en majeur. Rencontre de deux anciens amoureux après plusieurs années. Souvenirs. Etincelles. Adorable musique, mots pathétiques en créole. « Fill-ins», ou comblements et léger commentaire du sax ténor de Felipe Lamoglia. N’oublions pas le délicat solo du pianiste. - 5’ 20’’.

5- « After the rain», composition de fusion à moule du genre pop-dance ou funky-dance, comme on veut, célèbre la joie retrouvée après l’orage et l’averse audibles au début du morceau. Le temps d’une à deux mesures brèves, la mélodie paraît influencée inconsciemment par le « Danny Boy» traditionnel américain ; mais rapidement le reste de la composition évolue vers un développement plus personnel. Le thème construit sur ce rude et solide rythme «binaire» est exposé au bugle par Jean Caze. Dès la «pause», avant les improvisations, de subtils effets de percussion, de cymbales et caisses claires à la baguette, tentent d’assouplir la cadence et de sous-entendre un climat « ternaire» favorable au swing. Ledit climat est mieux exploité par la guitare que par le piano aux notes simples et choisies, sobres. – 5’ 47’’.

6- « Deside w». Une idéale version ballade pop-rock (ou ballade – R’N’B) de ce qui était un konpa chanté par Joël Widmaier. Quelle métamorphose ! Quelle profondeur méditative induite par la nouvelle forme rythmique ! Introduction et exposition à la trompette à sourdine de Jean Caze, soutenue par les arpèges de guitare, les synthés en «strings», l’after-beat de la batterie et le piano discret. Forme du thème en AAB, comme qui dirait un «blues» mineur. Bel interlude d’accords percussifs de clavier avant les improvisations. Solos : piano acoustique sobre, trompette. Réexposition à la trompette et rappel de l’introduction konpa à la conclusion. – 6’ 04’’.

7- « Saut Mathurine». Superbement introduite par un récitatif de sax soprano d’Ed Calle, cette composition paraît avoir été influencée dans ses motifs premiers par le « Summer time» de George Gershwin. Quitte par la suite à prendre une tout autre allure dans son développement. Thème en 6/8. Solos : piano soutenu par l’animation de la batterie et de la contrebasse ; chorus très enlevé et swinguant d’Ed Calle au sax soprano.- 6’ 10’’.

8- « Ebène est ta couleur ». Sur un rythme de bossa nova lente, une belle mélodie en mineur principalement et en majeur, avec les belles paroles françaises de Jean Paul Laffite Barrou. Très spirituel de se mettre dans la peau d’un oiseau amoureux d’une belle à la peau d’ébène, pleurant et priant à la fontaine. Ralph Thamar lui a prêté sa voix. Accordéon ou « bandonéon», du synthé à l’intro. Court fragment de guitare vers la fin. Et toujours le piano. – 4’ 25’’.

9- «So happy (kè m kontan)». On craque immédiatement pour cette samba enlevée, exposée par onomatopées- scat-par la voix du leader- pianiste. Joyeux et en majeur. Parties contrastées. – 5’ 05’’.

10- « Lò m di w mwen renmen w »

Une version instrumentale de ce boléro chanté antérieurement par Alan Cavé. Exposition au piano, congas et percussions dans le background. Effets de « bar-chimes». Ligne de violoncelle en soutien, à un moment donné ; chorus sobre de piano.- 5’ 01’’.

Réserves

• On aimerait que le pianiste évolue vers des harmonies un peu plus non fonctionnelles et des «voicings» un peu plus tendus et recherchés. Mais à quoi bon ? Les suites dans ses arrangements plaisent ainsi et font le consensus dans les oreilles du public large.

• Comme nous l’avons dit, et sans dramatiser, le compositeur, le temps d’une ou deux mesures, a été le jouet de son inconscient, payant un tribut au « Danny Boy» dans « After the rain» et au « Summer time» de Gershwin dans « Saut Mathurine». Brèves empreintes, effacées peu après au profit de phrases et développements très personnels. Souvenirs du passé refoulé.

Crédits

- Réginald Policard : piano synthés (vocal # 9)

- Ralph Thamar : vocal # 4 et # 8

- David Einhorn : contrebasse et violoncelle

- Ady Lafosse : basse électrique # 6 et $ 9

- Ed Calle : sax soprano # 7

- Jean Caze : trompette et bugle

- Felipe Lamoglia : sax ténor

- Aaron Lebos : guitare électrique et acoustique ( # 1-5-8)

- David Chiverton : batterie.

On se référera à la pochette pour la liste complète des musiciens.

Nous avons pris un plaisir intense à l’écoute de ce nouvel album. Nous espérons que les auditeurs, avec leurs choix personnels, abonderont dans notre sens et partageront notre joie.

Roland Léonard Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".