Vámonos: Pour une émigration choisie

Publié le 2017-08-01 | Le Nouvelliste

National -

Nous sommes devenus depuis le début du XXe siècle un peuple errant. Les plus vigoureux et désenchantés d’entre nous sont allés en République dominicaine, à Cuba, dans les Antilles françaises, en Floride, au Canada, en Afrique de l’Ouest, à New York, etc. Juste pour chercher la vie, qui est rare à trouver chez nous.

La rareté de la vie est due au délabrement continu de notre terre pourtant acquise au prix du sang de nos ancêtres esclaves. Cette dégénérescence sociétale ne tombe pas du ciel. Elle est causée par le modèle économique moral de subsistance, la perversion administrativo-économique de l’État, l’inexistence d’une bourgeoisie nationale et enfin l’explosion démographique.

Présentement, on verse des larmes de crocodile sur le départ massif des jeunes Haïtiens pour l’Amérique latine, notamment le Chili. On crie au scandale. On se lamente. On fait des films documentaires. Comme s’il s’agissait d’un fait mortuaire. Comme si nos jeunes étaient déportés vers des camps de concentration. Non. Rien de nouveau sur notre territoire appauvri et en voie de désertification. Nos jeunes laissent plutôt une ambiance mortuaire, sinon déshumanisante. Et tant mieux.

En fait, ce que j’ai prôné dans mes écrits sociodémographiques, l’émigration choisie devient informellement une réalité. En effet, me basant sur la politique d’immigration choisie appliquée par les pays développés d’Occident (USA, Canada, France, Allemagne, Australie, Israël, etc.), j’ai conseillé aux têtus dirigeants haïtiens de favoriser le départ vers des pays étrangers développés d'une importante quantité de la population haïtienne. Pourquoi ? Parce que face aux inégalités économiques et sociales existant entre les pays du monde, un nombre important de ressortissants d’États pauvres et faillis sont obligés d’émigrer à l’étranger, notamment vers des États riches et puissants, afin d’aller chercher un meilleur niveau de vie ou une meilleure chance de survie.

Parce que, face à l’invasion des pauvres, les États riches appliquent le point 10.15 du Programme d’action de la Conférence internationale sur la Population et le Développement (Caire, 5-13 septembre 1994) stipulant que « chaque État-nation a le droit de décider souverainement qui pourra entrer sur son territoire et y séjourner, et dans quelles conditions. Toutefois, quand un État exerce ce droit, il doit veiller à éviter toute action ou politique raciste ou xénophobe ».

Parce que, à l’instar des pays sous-développés ayant une structure démo-économique caractérisée par le surpeuplement et un fort taux de chômage, Haïti doit être plus enclin à encourager l’émigration d’un nombre significatif de sa population.

Cette politique doit consister à encourager l’émigration continue, sur une période de dix à vingt ans, d’environ, au moins, un million d’individus âgés de 25 à 44 ans. Néanmoins, les dirigeants haïtiens devront veiller à ce que la décision d’émigrer soit volontaire, de manière à ce que cette politique ne soit pas assimilée à une forme douce de déportation. Ce faisant, l’État agirait sur deux plans : démographique et économique.

S’agissant du premier plan, il permettra de désamorcer la bombe démographique qui menace les montagnes déboisées et les petites plaines arables en voie d’urbanisation accélérée. En d’autres termes, cette stratégie permettra à la société haïtienne de respirer, dans la mesure où, parallèlement à la gestion de la forte fécondité, l’émigration d’une importante quantité d’individus en âge de procréer fera tomber la courbe de croissance démographique. De ce fait, étant donné le manque de ressources d’allocation de l’État, la pression financière, en termes d’investissement dans la construction d’hôpitaux, d’écoles, de commissariats et de casernes, et, de surcroit, de paiement de fonctionnaires, baissera considérablement.

En ce qui concerne la stratégie économique, elle est fondée sur le fait que la société haïtienne demeure encore en vie grâce aux transferts de fonds effectués par les émigrants. En effet, la manne financière (environ deux millions de dollars américains annuellement) tombant de la diaspora haïtienne, représentant environ deux tiers du fonds de roulement de l’économie nationale, a mis en sursis l’effondrement de la société haïtienne. L’État n’aura qu’à rationaliser financièrement et économiquement les transferts de fonds effectués par les émigrants haïtiens afin de dynamiser la vie économique du pays.

La politique d’émigration choisie ne consisterait pas à encourager le départ de certains citoyens haïtiens dans de mauvaises conditions. Autrement dit, il ne s’agirait pas de permettre aux individus d’aller risquer leur vie en mer (boat-people) dans le but de s’établir à l’étranger. Elle doit se baser, d’abord, sur la fourniture rapide de documents de voyage aux personnes désireuses de partir, voire leur donner un accompagnement financier, et, ensuite, sur la négociation et la signature d’accords migratoires bilatéraux avec certains États riches en régression démographique et/ou sous-peuplés.

Nos jeunes doivent partir, pour emprunter les propos de l’un de nos meilleurs esprits, Leslie F. Manigat, parce que « tout en vivant le dépérissement de sa société traditionnelle avec son charme désuet élitiste au sommet et sa convivialité native à la base mais aussi les affres de la pauvreté massive de sa majorité et l’insatisfaction de ses besoins primaires, Haïti, est restée fondamentalement une société traditionnelle en mal d’enfantement chronique de sa société moderne ». Partez tant qu’il vous reste encore des forces. Allez donc chercher la vie qui mérite d’être vécue. Et ainsi, vous permettez aux plus petits, qui ne cessent de naître en quantité insoutenable, et aux plus vieux de vivoter, jusqu’au proche effondrement final rationnellement annoncé, si rien n’est fait pour conduire votre pays chéri sur la voie du développement.

Fritz DORVILIER, Docteur en Développement-Population-Environnement (UCL, 2007), Sociologue, démographe, Juriste, Professeur-Chercheur d’Université. Auteur

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