Eliézer Guérismé : Tout par et pour le théâtre

PUBLIÉ 2017-07-27
Vous souvenez-vous de cette pièce de théâtre qui a fait le buzz en Haïti en mars dernier ? « Bourèt lanmou », connue sous le nom de « 2 moun kole ». Eh bien, Ticket se propose de faire la lumière sur l’homme qui se cache derrière le personnage principal de cette représentation théâtrale : Éliézer Guérismé. Un homme qui porte plusieurs chapeaux : comédien, metteur en scène, directeur artistique et de programmation, présentateur….


Je me rappelle encore le jour qui a suivi l’événement. Oui, le mot événement est bien choisi pour parler de ce scandale qui a secoué les rues de Port-au-Prince et qui, en un rien de temps, a fait le tour des réseaux sociaux et les messageries instantanées. J’étais donc dans un tap-tap, les conversations fusaient de toutes parts. Le sujet du jour : deux amants qui, en pleins ébats amoureux, se retrouvent collés. Un cas de penis captivus, diraient les scientifiques. Moi qui suis du genre attentive à tout ce que racontent les passagers, j’ai écouté sans placer un mot. « Wi, se sa k pou rive yo menm. Sa k pi mal la, tou de moun yo marye wi! Se bon pou yo… », a affirmé un des passagers. D’autres se sont mis à critiquer la femme. Des critiques, les unes plus acerbes que les autres. J’ai ri en mon for intérieur en secouant ma tête de temps à autre. Car ils n’avaient toujours pas compris que ce n’était qu’une mise en scène, qu’ils avaient été dupés par Jenny Cadet et Éliézer Guérismé, des comédiens très convaincants. Cette pièce de théâtre – Bourèt lanmou – montée par la Brigade d’intervention théâtrale Haïti (BIT Haïti) a été une parfaite réussite et a mis les projeteurs sur le jeu d’un acteur, Éliézer Guérismé, qui n’était pourtant pas à au début de sa carrière qui est déjà vieille de 17 ans. Pour Guezz, tout commence sur les bancs de l’école, – au collège L. Félicité Salomon Jeune. Déjà, le jeune homme était habitué à dire des textes. Un jour, sa voix et son articulation attirent l’attention d’un de ses professeurs qui le conduit à l’église qu’il fréquente, l’église wesleyenne de Carrefour-Feuilles, pour mieux exercer son talent, en lisant des textes de Victor Hugo, de Lamartine… Ainsi débute la carrière d’Éliézer Guérismé. Il n’avait que 14 ans alors. En 2004, avec, notamment, son ami Youkens Leroy, il décide de créer une compagnie de théâtre : Planch sou do. Ils font appel à des habitués de la scène qui évoluaient déjà à l’église baptiste de Bolosse. Deux années plus tard, « Planch sou do » remporte le prix Ticketmax académie avec une pièce titrée « Là où je vis ». Dès lors, le théâtre devient partie intrinsèque de la vie de celui qui, initialement, n’était que diseur de textes. Petit à petit, Éliézer Guérismé continue sa route. Grâce à Donaldzie Théodore et son mari Emmanuel François, ainsi qu’à Ricardo Surpris, le comédien découvre le slam. « Ils m’ont présenté Midi 20, un album de Grand corps malade. Ils tenaient absolument que je m’y mette. Après l’avoir écouté, j’ai été fasciné, captivé. J’ai donc appelé mon ami Leroy. Cette découverte, je voulais la partager avec lui. Et bien sûr, nous n’avons pas tardé à monter un projet de slam, en dépit des craintes et des réticences. Ainsi naquit en 2006 notre collectif de slam : Feu vers. Composé de mon ami et moi, ainsi que la pianiste et chanteuse Donaldzie Théodore », a expliqué Éliézer Guérismé qui, malheureusement, a arrêté de slamer en raison de difficultés économiques. Sa passion pour le théâtre conduit l’actuel coprésentateur de « Espace Jeunes » à une résidence artistique en Belgique. Le jour même de son retour en Haïti son compagnon de toujours reçoit malheureusement deux balles dans l'abdomen. « Ce jour-là, j’ai compris que je serais obligé de continuer tout seul. Parce que tout a été chambardé. D’autres calculs s’imposaient », indique le metteur en scène, d’une voix empreinte de mélancolie et de nostalgie. Trois mois après la mort de Youkens, Éliézer décide de poursuivre le travail que son regretté ami et lui avaient entrepris. Le collectif Feu vers devait être relancé. « J’ai fait appel à Béonard Kervens Monteau et à Étienne Jean Rollet. Puis, Jehyna Saheir Célestin nous a rejoints. Ensemble, on a fait Lettre à minuit, Slamasoutra, Erotik Slam night, Chœur de griots ». Parallèlement, Éliézer Guérismé a créé en 2011 la Brigade d’intervention théâtrale Haïti (BIT Haïti ). « Une toute autre compagnie avec de nouvelles perspectives, une autre démarche. La BIT se focalise en fait sur le théâtre de rue », précise celui qui a entamé des études en tourisme et patrimoine à l'IERAH. « La BIT travaille avec l’environnement. Nous touchons tout ce qui est de l’ordre du réel. Ce projet s’inscrit dans l’espace public », poursuit le directeur artistique de la BIT. Des pièces jouées en pleine rue, qui, mieux encore, touchent des sujets faisant partie de l’imaginaire et des mœurs haïtiennes. C’est ce qui explique sans nul doute le succès de leurs différentes pièces. Comme « Le mariage » et « Bourèt Lanmou ». « Après chaque représentation, le public finit toujours mécontent. Parce qu’il tient à tout prix à ce que ce soit la vérité. Il rate l’occasion d’humilier les coupables. C’est également une possibilité qui leur est offerte, pour faire sortir cette part de violence refoulée quelque part en eux », estime le comédien. Avec les 9 membres de la BIT Haïti, – incluant le directeur de programmation du théâtre national – les comédiens participent à plusieurs festivals. Notamment le festival de théâtre d’Aurillac en 2012, le plus gros festival de théâtre de rue en Europe auquel 360 compagnies ont été invitées. De plus, selon le témoignage de l’artiste, la BIT faisait partie des 8 compagnies officielles, celles qu’on pourrait considérer comme étant les invités de marque. « Et la BIT a été remarquable. À un point tel que Libération a réalisé un papier sur notre performance. L’unique article écrit sur l’évènement », se félicite-t-il. La compagnie de Guérismé a également fait le festival de théâtre de Ramonville à Toulouse. En 2013, elle a joué à Angers, puis en Guadeloupe, en 2014. Ici en Haïti, la BIT a fait le festival Quatre chemins de 2011 à 2013 et le festival Krik Krak en 2012 et en 2014. Toujours dans la poursuite de son rêve, Eliézer Guérismé a lancé en 2015 le playback théâtre en prison. Il s’agit d’un atelier de jeu d’acteurs réalisé dans les milieux carcéraux pour les détenus qui, selon les dires de l’initiateur, ont besoin d’évasion. « C’est une sorte d’échange qu’on fait avec eux. On leur donne notre liberté, nous, nous prenons leur captivité », affirme-t-il. Des séances ont déjà été réalisées à la prison civile de St-Marc ainsi qu’à la prison civile des femmes à Pétion-Ville. Tout par et pour le théâtre semble être le credo d'Éliézer Guérismé. À chaque fois, ce mordu de l’art dramatique fait de son mieux pour revigorer le secteur. Il a même abandonné ses études à l’université pour poursuivre son rêve de toujours. C’est ainsi qu’en 2016, le passionné initie, avec l’appui de la Fokal et de l’Institut français, « En lisant », un festival de théâtre contemporain. « En Lisant » est un festival à thème. Celui-ci se focalise soit sur un auteur ou sur une thématique bien spécifique. La première édition – celle de 2016 – était consacrée à l’écrivain Koltès. Celle de cette année tournait autour du « Théâtre de l’absurde ». « Il y a un manque de représentations des pièces de théâtre en Haïti. Les Haïtiens n’ont donc pas la culture de lire des textes écrits là-dessus. Cette manifestation est ainsi réservée aux théâtreux, c’est-à-dire aux gens qui ne connaissent pas le théâtre, mais qui nourrissent le désir de s’informer sur le sujet », a souligné le natif de Fort-Mercredi. Éliézer Guérismé a 31 ans. Pourtant, celui-ci dit garder encore une âme de 20 ans. « Très souvent, j’ai l’impression d’avoir 20 ans. Je ne sens pas le poids des ans. À cet âge, on apprivoise le temps juste avec un regard ». Dans cette même logique, le trentenaire encourage tout jeune qui désire prendre la voie du théâtre. « Être dans une grosse salle noire avec des gens que tu ne connais pas. Assis ensemble dans la pénombre, à distance, regardant l’écran ou la scène. À rire ensemble et à pleurer ensemble. À accepter l’autre. Son odeur, ses clichés, ses larmes, ses pleurs, ses rires. Oui, parce qu’au théâtre comme au cinéma on ne regarde pas qu’avec les yeux. Là, je parle d’un regarder-penser-imaginer », déclare avec passion le comédien. « Ce serait préférable qu’ils s’y mettent au lieu de partir pour le Chili ou ailleurs. Qu’ils s’y lancent. Toutefois, avec lucidité. Car on a besoin de rêver et d’espérer. Offrons donc cette possibilité aux Haïtiens en utilisant le théâtre », conseille le rêveur invétéré.



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