Premier amour / Théâtre

Eliézer Guérismé dans les habits d'un personnage amnésique de Samuel Beckett

À la clôture de la deuxième édition du festival de théâtre En lisant, cette année, le comédien Eliézer Guérismé a interprété magnifiquement la nouvelle Premier Amour de Samuel Beckett, publiée en 1970.

Publié le 2017-07-24 | Le Nouvelliste

Culture -

Fidèle à la tradition du festival, le spectacle a offert deux représentations, les 14 et 15 juillet, dans la grande cour de la FOKAL. Habitué des scènes d’Haïti et d’ailleurs, l’histrion a restitué lumineusement ce texte qui recommande déjà dans sa conception un ensemble de didascalies. « J’interprète ce personnage pour rendre hommage à mon grand frère, Christinson Guérismé, homme de quarante ans aujourd’hui, qui souffre d’une chute psychologique depuis des années », soutien le comédien. Autant dire que l’acteur réalise une véritable catharsis, une libération de son inconscient d’une situation avec laquelle sa famille et lui entretiennent un rapport difficile. Il y a lieu de discerner - même hâtivement - que l'existence d'Eliézer se trouve allégée aujourd’hui d’avoir restitué à la face du monde ce qui l’étouffait depuis fort longtemps. « Cela ne m’a pas été facile de restituer ses actes délibérément », affirme-t-il, non sans amertume. « D’ailleurs, à la fin de la deuxième représentation, j’ai failli faire la synthèse en disant à tout le monde que je viens de mettre en scène mon frère », poursuit-il. Par incapacité, « je me suis contenté de baisser la tête un moment, à la limite quelques secondes, afin de retenir mes larmes qui commençaient à apparaître», conclut-il. Ces propos proviennent d’un homme extrêmement dur envers la vie, mais qui résistait au hasard à ne pas perdre l’équilibre, parfois sur la scène, en reproduisant les actes de langage qui ressemblent (tèt koupe) à ceux de son grand frère dans son état de délire. Le rire est à l’abri de celui qui le suscite. Schéma du spectacle Le public entre gracieusement à l’arrière-cour de la FOKAL. Des sièges ameutés en deux rangés presque égales en nombre. A ajouter, des sièges à dossier de couleur blanche. Il y a un tantinet 7h suivies de quinze minutes quand le comédien commence son jeu. Le public observe subrepticement un homme sur un banc en béton armé, de dimensions inconnues, mais capable de contenir la totalité du corps de l’occupant, du SDF. L’homme en train de chasser un moustique qu’il a créé dans son subconscient et que personne, à moins d’être dans l'illusion du sosie, n’est en mesure d’identifier. L’homme se déplace. Les premiers rires fusent du côté gauche. Tout à coup, l’homme se lève, amorce des pas comme un bébé à la recherche de l’inconnu ambiant. Ainsi naissent les premières paroles sibyllines. « J’associe, à tort ou à raison, mon mariage avec la mort de mon père, dans le temps», lâche le personnage. (Incipit) Yeux révulsés, l’on déduit soudainement qu’on a affaire à un homme qui s’invente à coup de réminiscences, qui s’entretient dans un soliloque pour restreindre son mal d’être, qui accuse sérieusement un retard chronologique, un décalage entre lui et la marche du temps. Ainsi est planté le décor pour un voyage dans les méandres beckettiens d’une durée de soixante minutes chrono environ. Sans parcourir totalement l’œuvre, le comédien Eliézer Guérismé entreprend magistralement le parcours d’un homme qui veut s’initier timidement et vaguement à l’amour. L’amour agapè, l’amour platonique, l’amour de la langue, toutes les amours auxquelles l’homme est confronté dans son existence et qui l’empêche de vivre intensément dans la tranquillité. Guérismé relie cet amour démesuré du personnage qui est composé de rejet et de puissance attractive par moments interposés, à une série de quatre avortements qu’il a connus sa vie durant : « (a) expulsion du toit familial ; (b) débat probable entre son père et sa mère pour l’avorter. Il situe cet argument dans la compréhension implicite de la relation que le personnage entretient à sa mère, puisqu’il n’a parlé d’elle à aucun moment de la durée ; (c) demande d’avortement qu’il a faite à sa propre femme pour éviter la naissance du bébé ; (d) enfin, avortement relationnel lorsque sa femme lui a demandé de laisser la maison », explique le comédien. Que Samuel Beckett a bousculé les codes canoniques de la littérature et de la dramaturgie, cela va sans dire. Si l'on dit aussi de lui que ses œuvres ont beaucoup touché les origines psychosomatiques de l’homme, l’on ne prendra pas trop de temps pour acquiescer. D’ailleurs, il suffit d’assister au spectacle Premier Amour, mis en scène par Billy Elucien et Starloff Trofort, exécuté par le comédien Eliézer Guérismé, pour comprendre enfin ce qui fascine autant avec Samuel Becket dans la vie.

Websder Corneille websdercorneille@gmail.com Auteur

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