Angle de vue

Version étrange de « L’étranger » au théâtre de l'absurde

I.F.H/ « en lisant» 2e édition / 6 juillet 2017

Publié le 2017-07-13 | lenouvelliste.com

Roland Léonard Qui n’a lu au sortir des classes secondaires « La peste» et « L’étranger » d’Albert Camus? Cette œuvre célèbre, « L’étranger», (1942) illustre en pleine guerre mondiale une vision de l’absurdité du monde. Elle met en relief la désuétude de certaines habitudes, lois et coutumes. A travers le comportement placide du héros Meursault, leur inanité rejaillit aux yeux du lecteur. Pour beaucoup de collégiens et de lycéens, Camus, Sartre et Malraux sont encore des penseurs adulés. Ces maîtres les ouvrent à la philosophie existentialiste, un mode de pensée qui débouche sur la thèse de l’absurdité de l’existence où seuls l’art, l’action révolutionnaire et l’engagement lui donnent un sens. Autant de formes de rachat et de salut pour un homme. Pour ma part, dans cette quête de lecture édifiante, j’ai été devancé et intrigué par l’intérêt précoce de mon camarade, l’actuel philosophe Bernard Labrousse, qui dès la classe de 9e année fondamentale, au collège Georges Marc, explorait ces écrivains majeurs et modernes. Il m’abandonnait à ma passion des «polars». Je me suis rattrapé trois ou quatre ans plus tard. Dans ce roman de l'absurde, "L'étranger'', Meursault étonne par son apparente indifférence, son calme et le manque de manifestation vive de ses sentiments qui frisent le flegme. « Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. ». Quelle indifférence! Meursault, le personnage-narrateur, n'est pas émotif. Il apprend sans s’attrister la mort de sa vieille mère à l’hospice de Marengo par son directeur ; il n’est pas plus renseigné sur son âge. Il assiste tranquillement à ses funérailles et suit conventionnellement le convoi funèbre jusqu’au cimetière. Il a quand même le sens de l’amitié et de la solidarité avec son ami Raymond et son copain Masson. Raymond a maille à partir avec des Arabes. Sur la plage, il y a une rixe. On ne sait quel élan porte mécaniquement Meursault à appuyer sur la détente d’un revolver pour abattre un Arabe. Meurtre gratuit en apparence. Au procès où tout joue contre lui, son caractère nonchalant, sa froideur et son absence apparente d’émotion et de remords, il prétexte la chaleur et les rayons aveuglants du soleil qui l'ont irrité. Ce qui fait rire l’assistance, le juge et le jury. Il est condamné inexorablement, accepte, stoïque, son sort. Pas de curé. Pas de confession. Tout ce préambule et ce résumé pour vous dire qu’au spectacle de la lecture scénique de « L’étranger» par James Saint-Félix, comédien et poète, je suis resté sur ma faim. Selon moi, le caractère du héros n’a pas été bien restitué. James Saint-Félix a donné une version trop émotionnelle du personnage. Meursault est flegmatique mais pas psychopathe pour autant. Meursault n’est ni lyrique, ni extravagant. Debout devant une assistance présente dans la cour intérieure de l'Institut français en Haïti, James Saint-Félix a lu quelques fragments essentiels du roman célèbre. Sa voix empreinte de maniérisme donne une couleur inadéquate au récit. Version étrange de "L'étranger". La mise en scène de cette lecture, la tenue de l’acteur et sa présence exprimaient quelque chose d'artificiel. On accepterait volontiers, de la part du comédien Saint-Félix, un ton ironique, voire dérisoire pour rendre le caractère et l’état mental de Meursault. Quelle gageure que « L’étranger»! Pas facile à restituer. Un gros morceau ou certains se cassent les dents, en tombant sur un os.
Roland Léonard
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