Histoire

Arpenter la mémoire de la période contemporaine

La Fondation Roger Gaillard s'attelle à arpenter la période contemporaine haïtienne. Tous ses boursiers ont pour obligation morale de travailler dans ce champ de mémoire pour combler les lacunes de nos citoyens. Et c'est peut-être en rassemblant les morceaux épars des faits, sous la lumière de l'histoire, que nos vieux démons seront tempérés. Et si cette mémoire devenait notre repère ? Conférence-débat, le samedi 16 avril, à la médiathèque-bibliothèque de l'Institut Français d'Haïti.

Publié le 2005-04-21 | Le Nouvelliste

. . Et si les travaux de recherche des historiens sur la période contemporaine haïtienne nous permettaient de comprendre ce qui se joue actuellement ? Et si ces arpenteurs de mémoire nous facilitaient à comprendre que notre tragédie actuelle n'est pas un simple accident de l'histoire, cela nous amènerait-il à une prise de conscience ? En utilisant la mémoire comme repère, la Fondation Roger Gaillard (FORG) cherche à comprendre le pourquoi de notre chute en privilégiant les travaux de recherches historiques sur la période contemporaine. A la bibliothèque-médiathèque de l'Institut Français d'Haïti, le samedi 16 avril, la directrice de la Fondation Roger Gaillard, le docteur en histoire contemporaine Gusti Gaillard-Pourchet et la première gagnante de la bourse d'études qui récompense le concours annuel organisé par la fondation Itazienne Eugène, ont animé une conférence-débat sur le concours d'excellence organisé par la fondation. L'histoire à rebours En prenant le chemin de notre histoire à rebours, la directrice de la FORG a essayé de rétablir le lien entre l'absence des travaux de nos historiens sur la période contemporaine et la terrible tragédie qui enfonce le pays dans la spirale de la misère, de l'exclusion, de l'injustice, de l'insécurité, de l'impunité, de la peur. Haïti est comme une roue qui tourne indéfiniment, depuis deux siècles, les mêmes revendications, les mêmes attentes, et les vieux démons sont toujours aptes à ressurgir. Que réclamaient les manifestants en 1986 ? la transparence, la démocratie, la fin des makouts. 1986 nous renvoie à 1946. Les manifestants en 1946 disaient à bas tous les francos ! A bas la dictature ! La conférencière reconnaît qu'il y avait déjà une capacité en 1946 à s'intégrer dans le mouvement mondial. En Europe, la lutte contre franco battait son plein. En 1986, Marcos tombe. 1946 donne la main à 1902 qui est la tentative de gérer le pays de façon transparente. Un fil conducteur relie 1902 à 1867. En cette année de fièvre populaire Salnave accède au pouvoir. Elle cite texto son père : « Sylvain Salnave était revêtu de l'habit de toutes les espérances du peuple haïtien ». Ce printemps au souffle populiste sera de courte durée. La guerre civile éclate. On remonte à 1843. Déchouquage de Boyer. Déjà, le peuple réclame l'Etat de droit, le suffrage universel dans les manifestations. « Il faudra attendre un siècle pour que, dans les années cinquante, le suffrage universel soit accordé », a-t-elle fait remarquer. 1804 : l'indépendance et le magnifique projet de créer un Etat-nation. Roger Gaillard comme Madiou Au cours de cette conférence-débat, Gusti Gaillard-Pourchet qui est professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Etat et spécialiste en histoire contemporaine, particulièrement de la fin du 19ème, début 20ème, essentiellement sous l'angle économique et des relations internationales, entre autres, les relations entre la France et Haïti, nous a présenté son feu père, d'abord comme un professeur de littérature tourmenté devant ses élèves parce qu'il n'arrivait plus à expliquer certains textes de la littérature haïtienne. « Il voyait des sous-entendus, des allusions qu'il n'arrivait pas à déceler ». Le philosophe, le littéraire, est entré en histoire avec de grandes interrogations telles que : pourquoi avons-nous sombré dans l'occupation? Roger Gaillard, cet intellectuel marquant de la fin du XXème siècle haïtien, a commencé à se renseigner sur la deuxième moitié du XIXème et sur le début du XXème siècle haïtien et surtout sur la période de l'occupation américaine. Il a compris qu'il n'y avait pratiquement pas de travaux sur cette période ; or, a noté le Dr Gusti Gaillard-Pourchet : « dans notre histoire cela s'est produit une deuxième fois. Le premier qui s'était posé la question, c'est Thomas Madiou quand il est entré au pays au début du 19ème. Il a demandé à lire les travaux sur la fin de la période coloniale et sur le début de notre indépendance. On lui a dit que rien n'a été fait. Il s'est dit : je l'écrirai ». Le même scénario se reproduira avec Roger Gaillard. A l'instar de Thomas Madiou, il va entreprendre ses travaux avec les témoignages des personnes qui sont vivants. Il parle avec les cacos. Il va sillonner tout le Nord du pays pour connaître les lieux de lutte. Au bout du compte, Roger Gaillard a produit une vingtaine d'ouvrages historiques. Un livre posthume de Gaillard sur Salnave est sorti en 2003. La fin des travaux a été réalisée par sa fille. Ressusciter la mémoire contemporaine La FORG, tout en ayant le souci de vulgariser l'oeuvre de Roger Gaillard, travaille pour qu'il y ait une relève, « en même temps contrecarrer un problème qui est lié à notre histoire politique des quarante dernières années ». Sous Duvalier, explique Dr Gaillard-Pourchet, dans les années 1960, il y a eu beaucoup d'historiens qui ont été arrêtés, qui sont morts en prison : Mario Rameau, Jean-Jacques Dessalines Ambroise. Beaucoup ont dû partir en exil. Cette situation va créer une fracture de génération dans le pays. Nous avons actuellement, en Haïti, des historiens de renom qui ont près de 70 ans et d'un autre côté, la génération de 50, 60 ans qui manquent ». Elle a estimé que la transmission de la mémoire n'est pas suivie ; dès lors, « le fardeau devient plus lourd pour ceux qui prendront la relève ». Aussi, dès la première année de l'existence de la FORG, il faut le souligner, une bourse en histoire contemporaine a été décernée à une gagnante. La bourse elle-même, de trois ans, est financée par l'ambassade de France, par les services de coopération et d'actions culturelles. Cette année, les candidats admis au concours participeront à une épreuve de dissertation portant sur le thème : « Haïti dans le monde au cours du grand 19ème siècle (1804-1915) ». Les relations à la fois contradictoires et complémentaires entre Haïti et ses partenaires seront étudiées, précisent les affiches qui vantent le concours. 1) Admission sur dossier. Date de dépôt des candidatures : 25 avril 2) Epreuves en deux phases : 1- Ecrite : 10 mai 2005 2- Orale : 24 mai 2005. Les admis, à l'issue de l'épreuve écrite, seront conviés à un entretien avec le comité de sélection, le 24 mai 2005. Le comité procédera au choix des gagnants des deux bourses d'études. De l'histoire pour exercer pleinement nos droits La directrice de la FORG s'insurge contre le refus systématique de l'Etat haïtien d'enseigner l'histoire d'Haïti jusqu'à la période contemporaine? Ce refus remonte depuis 1804. On retiendra, pour mémoire, que le nom de l'empereur Jean-Jacques Dessalines, pendant longtemps, ne pouvait être prononcé en Haïti. Ce problème majeur, citoyen, civique, est inacceptable, selon le professeur Gaillard-Pourchet. « Il est inacceptable chez nous que le programme d'histoire d'Haïti s'arrête dans les meilleures écoles dans les années 1840. Il est temps, en 2005, que nous arrivions à avoir des manuels, des cours qui abordent l'histoire d'Haïti jusqu'aux années 1990 ». Un cours d'histoire en classe terminale, note-t-elle, à l'attention de l'assistance qui la suit religieusement à la médiathèque-bibliothèque, est censé donné au futur citoyen, à celui qui va exercer le droit de vote, tous les éléments pour pouvoir l'exercer en toute fidélité et en toute connaissance de cause. « Ce que nous vivons actuellement en Haïti ne date pas seulement des années 1804 », a-t-elle insisté. L'accès aux archives demande un délai et généralement c'est entre 25 et 30 ans. Maintenant nous sommes entrain d'approcher l'époque où toutes les archives se référant à la chute de Jean-Claude Duvalier devraient nous être accessibles comme dans tous les pays. La fondation avec ces bourses, avec le respect de cette consigne de travailler sur l'histoire contemporaine qui est acceptée par les boursiers se lance dans l'arpentage de la mémoire contemporaine. Touche pas aux Archives du ministère des Affaires étrangères La première lauréate du concours de l'excellence, la doctorante Itazienne Eugène, au cours de cette conférence-débat, a déclaré que son ancienne professeur d'histoire contemporaine, Gusti Gaillard-Pourchet, à l'Ecole Normale Supérieure, l'a beaucoup aidée à découvrir et surtout à comprendre ce qu'était l'échiquier politique du monde durant la deuxième moitié du 19ème siècle et au début du 20ème. « De temps en temps, elle se questionnait sur Haïti pour voir ce qui se passait au cours de la même période. Il n'y avait pas de document écrit, c'était dû aux limites, aux barrières de l'enseignement de l'histoire d'Haïti dans nos écoles. Dès lors, nous avons senti l'extrême nécessité de partir à la recherche de ce patrimoine ». La doctorante a expliqué les péripéties qu'elle a rencontrées en vue d'accéder aux Archives du ministère des Affaires Etrangères en Haïti. « En Haïti, au cours de nos recherches, nous avons voulu consulter les archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères, on nous a dit que ces archives ne sont malheureusement pas accessibles au public ». Tout en déplorant cette histoire, elle poursuit : « en France, on pouvait facilement accéder aux archives du Quai d'Orsay ». Elle a opté pour les relations internationales d'Haïti avec l'aval de son directeur de recherche, qui a orienté son travail sur l'étude des relations diplomatiques entre la France et Haïti. « Nous avons eu ce privilège d'examiner de plus près la diplomatie haïtienne de la période post-indépendance. Mais jusqu'en 2001, période au cours de laquelle nous avons entamé des études supérieures en histoire, nos connaissances historiques étaient limitées aux seules informations fournies par des ouvrages de seconde main. Ce n'est qu'à Paris que nous avons eu le privilège de travailler sur des documents de première main. Au Quai d'Orsay, nous avons eu les correspondances échangées entre les gouvernements français et haïtien, entre les consuls français acceptés en Haïti et leur ministre à Paris ». "Ces documents manuscrits,en principe, n'étaient pas écrits pour être publiés, c'est pourquoi les informations sont très brutes", indique-t-elle. En lisant ces documents, la doctorante Itazienne Eugène a eu l'impression de toucher l'histoire parce qu'elle pénétrait dans l'intimité des archives. C'est aussi au cours de cette formation qu'elle a compris la complexité du métier d'historien,a-t-elle avoué. En attendant la publication de ses recherches, la doctorante essaie d'acquérir et de consolider les bases historiques indispensables à l'intelligence de notre époque. Elle espère acquérir une connaissance précise, lucide du 19ème siècle. « Nous ne voulons pas d'une histoire simple, morale. Ce qui nous intéresse c'est une connaissance des faits exactement comme ils se sont passés ». Elle se demande : « comment peut-on construire une société sans connaître sa vraie histoire ». Comment se réapproprier cette vraie histoire, combler ses pertes de mémoire ? La directrice de la Fondation Roger Gaillard nous a fait une révélation sulfureuse. « Quand j'étais petite, j'entends les adultes s'offusquer du fait que tel ministre avant de quitter le poste a passé toute une journée dans son cabinet en déchirant et en brûlant les documents. Pourquoi les a-t-il brûlés ? » Elle se pose encore des interrogations pertinentes : « Pourquoi depuis environ un siècle nos archives sont de moins en moins un lieu de collecte des documents officiels ? » Et de poursuivre : « Alors, il faudra demander à des ministres une question simple : qu'avez-vous fait des minutes des conseils ? Parce que je crois qu'il y a beaucoup de documents qui auraient dû être versés aux archives et qui ne le sont pas. Il faut faire une pression pour que ça soit autrement ». Comment expliquer cela historiquement notre persistance à descendre dans les abîmes ? Par fascination de la tragédie. La lacune, la perte de mémoire ne sont-elles pas à la base de ce vertige ? La FORG souhaite ressusciter notre histoire contemporaine. La résurrection de ce passé ne rendrait-elle pas notre peuple plus vivant ?
Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr Auteur

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