Claude C. Pierre / décès / hommage

… de Hauts chants à toi, Claude Clément PIERRE

Publié le 2017-06-29 | Le Nouvelliste

Claude, tu as laissé la scène sur la pointe des pieds, comme dans ta démarche et comme tu gardais les buts de ton équipe du collège Saint-Louis de Jérémie. Tu rentres désormais dans l’éternité, dans l’immortalité. Je me remémore mon coup de fil, le jour de ton dernier anniversaire, tandis que tu essayais de t’orienter, au volant, dans cette ville de Jérémie qui a porté ton adolescence. Comme un enfant surpris d’avoir fugué, rapidement, tu as décidé que nous nous rencontrions chez ma protectrice, Joceline, chez toi. Tu en as ri de bon cœur. Finalement, tu as encore une fois raté la fête patronale de Corail. L’année dernière, tu avais considéré trop tard cette escapade d’autant que ta paresse t’avait mal inspiré. Tu pouvais, lors, rencontrer sur ses propriétés, pour la dernière fois, Serge Picard et ensemble chevaucher en voilier les vagues des eaux profondes et tourmentées de Patte-Large, chasser de ton fustibale, oiseleur impénitent, Serge, au Remington 12, les tourterelles, les ortolans, les ramiers. Tu aurais pu, à temps perdus, ramasser au panier des crabes bleus en contrebas des rizières. Mes obligations personnelles m’empêchaient de t’y accompagner comme chauffeur, voilà finalement pourquoi, lors, tu t’es découragé. As-tu laissé tomber la lancinante idée de te construire, à Corail, une maison de retraite bucolique ? Tes virées te conduiraient, sans doute, sur des sentiers mille fois parcourus dans d’autres circonstances, avec escale obligatoire à Lacombe, à Mazabla, à Nachet, à Déco, à Roche Miel, etc…Adieu André Chénier, adieu Virgile de tes sérieuses humanités! Dans tes rêveries, tu me bousculais à concevoir une résidence pour les gens de littérature dans la Grand’Anse, à Bonbon. Tu as renoncé à tout autre projet, quand tu es rentré au Canada, pour mourir dans l’intimité des tiens. Claude, tu as laissé tomber tes rendez-vous de printemps 2018, «Un jour un poète» par exemple, avec Mérédith Le Dez , ayant travaillé pendant deux ans avec toi sur l'élaboration d'une anthologie consacrée exclusivement à ta production. Elle t’a déniché un éditeur, en avril dernier. Paul Dirmeikis s’est affolé depuis que ses messages électroniques n’ont pas eu écho. Sa lettre, à ton adresse, doit être reléguée à «poste restante». L’éditeur de ton anthologie ainsi que Mérédith Le Dez attendent encore ta coopération et le bon à tirer. Tu leur as brûlé, malgré toi et malgré tes bonnes manières, la politesse. Serait-on obligé de rajouter publication posthume ? Je te dois l’information que Mérédith a, amèrement, pleuré ton départ. Je ne sais pas si le titre originel a été effectivement retenu. Mérédith et Paul semblaient y avoir adhéré. Jean-Claude Fignolé avait-il proposé son texte parlant Bizango, titre éponyme de l’éventuelle anthologie, comme préface? Claude, tu m’as reproché ma froideur dans la mouvance créole. Je n’y vois aucune ouverture sur une acquisition plus scientifique, à long terme. J’en ai constaté les dégâts, dans l’acquisition de l’élocution française, la rédaction, la restitution des thématiques. Je référais à ton parcours personnel, de la décision de ton père, sous conseil de ton grand frère, Gérard, déjà professeur de mathématiques et de physique éprouvé, de t’orienter vers la section A, te soustrayant aux énoncés de postulats, aux formules consacrées, aux rigueurs chiffrées et sèches de la C. Du même coup, j’argumentais sur les innovations, les facilités, encourageant la paresse à l’apprentissage, introduites dans la langue française avec l’ablation des signes diacritiques ignorant implicitement l’étymologie, dénaturant la morphologie. Quoique mes restrictions face à la mauvaise appropriation du créole et de la vocation qu’on lui a donnée, tu me remerciais de l’apport de mes recherches et de mes découvertes par sérendipidité. Comment étais-tu impressionné, quand je t’ai fait parvenir un livre du XIXe siècle présentant des proverbes créoles des différentes Antilles traduits en anglais ? Nos discussions ont été toujours empreintes d’intellectualité, de sens du dialogue, de respect du désaccord, sans insinuation de petit-bourgeois, ni de réactionnaire, ni d’antiprogressiste. Ta culture ne te l’autorisait point. Ces glissements dans la non-argumentation ne pourraient me faire rougir, ni servir d’injures, non plus. Tu savais respecter les points de vue de l’autre. Je te fais revoir ces messages, à moi, envoyés en des circonstances différentes : Guiton monchè, mwen salye w ak kè kontan. Mèsi anpil konpè m pou tèks sikilan Emile Roumer sila a. Mwen kontan anpil e mwen pwofite di ou kontinye batay ak tout entèlijans ou kont mouvman kreyòl la se konsa w ap fè rechèch la vanse. Mèsi ankò. Claude ! Le poème date de 1955 et était publié dans Haiti Sun. Tu savais me taquiner, me pousser à lire en créole parce que tu connaissais mon incompétence en la matière et tu as récidivé : Bonjou Guiton, Mèsi Kanmarad pou bèl powèm sa a ou ban m chans li. Mwen toujou konnen (Lyonel) Vilfort genyen talan. W a felisite msye pou mwen. N a wè nan yon semèn jou pou jou. Kenbe rèd. Claude! Tu reconnais mon grand respect pour Roederer PIERRE-LOUIS, Dr Ernst MIRVILLE (Pierre Bambou), Togiram (Émile Célestin MÉGIE) et Émile ROUMER pour leurs travaux, sincères et passionnés, sur le créole. Leur conception de la langue divergeait et leur façon de s’impliquer tout autre. On parle peu d’eux. Claude, tu pars, tu n’as déçu personne ! On ne peut avoir honte de toi ! Ton nom est préservé et tu rentres dans l’immortalité, au même titre que Dany Laferrière qui prendra aussi, plutôt très tard, la même route que toi ! De hauts chants t’accompagnent !
Martin Guiton DORIMAIN martinguiton@yahoo.com Auteur

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