Makenzy Orcel : de l’aube au zénith des traversées

Il m’incombait de relire Makenzy Orcel. C’était à l’occasion de son nouveau recueil de poèmes (Caverne) et de sa mise à l’honneur pour Livres en folie 2017. En somme, dix années prolifiques depuis son « entrée » en littérature, avec La Douleur de l’étreinte (2007). Dix ans de constance. Les consécrations aiment les chiffres ronds. Mais la contingence ne dessert pas toujours la vérité.

Publié le 2017-05-25 | Le Nouvelliste

M. Orcel est sans conteste un écrivain ancré: il est bien un de nos écrivains. Il est avec nous dans ses livres, dans sa personne. Je ne dirais pas qu’il est un écrivain avec qui il faut compter (l’expression n’est pas très belle). Mais c'est un écrivain qui a gagné la confiance du lecteur. Qui l’a conquise plutôt. Cette confiance s’obtient lorsque nous avons dépassé le stade du bénéfice du doute – chose qu’on doit accorder à quiconque – dès lors nous sommes en droit d’attendre plus : une ligne, une force, une singularité, un style enfin, et une pensée qui s’affirme. Si le lecteur obtient tout ça dans un livre, puis dans un deuxième, on gagne sa confiance. Je ne crois que personne puisse refuser ces choses à Makenzy. Je relisais donc, et l’œuvre m’autorisait à méditer sur elle (à lire tout en regardant dans le vide de temps en temps). C’est bon signe : que l’œuvre donne l’impression qu’il faut aller plus loin, ailleurs, et revenir. Je voulais voir d’où provenaient ces textes. Je voyais la trace des auteurs aimés : Ferré, Rimbaud, Baudelaire (le baudelairien surtout, sans complexe, est dans toute sa poésie) Frankétienne, Roumain, Michaux, Khayam, Césaire, du name-droping sincère, comme savent faire les poètes ; je voyais aussi un tempérament dans l’écriture, qui va bien au-delà du simple grand bonhomme qu’on croise ou qu’on écoute quand il présente sa vie cahoteuse en conférence : c’est alors une profondeur toute différente (qui indique que le travail excède ou déborde l’égo de l’auteur) et je voyais des quartiers, des amis de chair revenir… un pays, une histoire… et j’essayais de voir en gros ce qu’était Orcel. Cette signature sur les couvertures, quelle substance cachait-t-elle… ? Faire la généalogie d’un poète, retracer son cheminement, supposer ses obsessions, son cycle, sa croissance : ce genre de vérité (dont rêvent certains journalistes, certains critiques littéraires, certains lecteurs…) est impossible à détenir, dans un absolu en tout cas…et l’auteur nous échappe. L’œuvre dans son ensemble aussi nous échappe. C’est texte à texte, dans le partiel et l’inachevé, que nous touchons le sens de l’objet littéraire… ou bien le sens de quelques textes, lus ensemble. Nous n’avons jamais le Tout. Je dis que si vous traversez ses livres vous verrez sans difficulté, qu’Orcel est écrivain. Point final (pour ne pas dire point-barre…). Si je ne me trompe, nous en sommes à trois romans : Les immortelles, Les latrines, L’ombre animale… et six recueils de poème : La douleur de l’étreinte, Sans ailleurs, À l’aube des traversées, La nuit des terrasses, et « Caverne suivi de Cadavre »... sans compter les participations à des ouvrages collectifs… et qui sait ce qui se trame encore… il y a déjà Miwo, miba, semble-t-il, qui sera son premier recueil en créole, et qui sort incessamment chez Legs et Littérature (je me réjouis que Legs se consacre avec un bel élan à la poésie créole contemporaine, depuis le livre génial de Guy Régis Junior, Powèm Entèdi). Makenzy : poète et romancier. Il se trouve qu’on demande souvent aux écrivains, avec une sorte de suspicion, pourquoi passer de la poésie au roman ? Est-ce que c’est pour faire comme les autres (le roman domine l’espace littéraire) ? Pour vendre ? Pour faire plaisir ? Est-ce que la poésie serait plus facile ? Bon. Outre que l’ordre de production d’Orcel ébranle déjà la pertinence de ces questions, il faut dire qu’il y a là un malentendu, une simplification du rapport de l’écrivain aux différents genres littéraires. Makenzy a clairement des choses à dire : sur l’âme humaine, sur notre société, sur l’amour, la jouissance, la mortalité, la finitude des humains... Il le dit sous des formes différentes. Les formes embrassent le propos, pour lui rendre sa dignité, sa réalité, sa puissance. Si l'on observe ce poème du tout dernier recueil, dans Le chant des collines, en quelques lignes, on retrouve tout l’univers de Makenzy. Les jalons essentiels de son parcours, des images du passé en persistance rétinienne : « ni l’étreinte/la nuit accentuant le cri/ni les barques chargées d’aube/glissant sur vos lignes de paume/ longeant l’advenu » (p.39). On y reconnaît quelques titres anciens, qui ont marqué l’histoire d’une recherche. Ces titres sont bien ceux de recueils de poèmes par contre. Hypothèse : c’est la poésie qui est centrale. En elle, les thèmes essentiels de l’œuvre sont en état de concrétion (pour utiliser un concept phare d’un grand poète haïtien). J’ai entendu Orcel dire lors d'une interview qu’il était poète avant tout. Il faut prendre les gens au mot. Et cela tombe sous le sens. « Poète » caractérise à la fois l’activité primordiale de Makenzy Orcel, si l’on suit la bibliographie. Mais plus que ça. Quand on lit Les immortelles ou L’ombre animale, quelque chose s’éclaire du projet général et qui semble traverser tous les écrits, et qui se définit mieux, si l'on veut, par le mot « poésie ». Que ce soit un roman ou un recueil, ce qui apparaît et qui se caractérise par ce mot, c’est un combat, un combat pour articuler la parole portée. Je dis « articuler » au sens propre, pour ne pas tomber dans le cliché qui oppose la forme et le fond. On articule d’une certaine manière, entre autres, lorsqu’on parle. On travaille, on donne forme à la bouche, on donne forme aux lèvres, à la langue, aux cordes vocales, aux poumons... on pousse, ou on murmure, c’est selon, ou on crie. Selon ce qu’on veut faire passer. Pour le dire bien, pour le dire fort, pour le dire vrai. Un tel travail d’élocution (comme dit la vieille science rhétorique) on le sent dans le roman. Cette parole veut être dite, avec justesse. C’est ça le sens de la ponctuation sur laquelle on a beaucoup glosé : il y a une mise en forme - qui n’est rien moins qu’aléatoire - une mise en forme de la situation. Une incarnation donc. Une chair glaise qu’on sculpte pour lui insuffler la vie. Et ça, donner une voix vraie, en travaillant la langue, c’est un souci fondamental de poète. En tout cas, ce souci est évident en poésie, on va dire… parce qu’on y met en forme de manière très visuelle… sur les vers, vous voyez ? Aller à la ligne, etc. Ça se voit. Mais ce n’est pas une question de vers, pas une question de genre, roman ou poésie. Makenzy vous montre ça, d’un livre à l'autre. C’est une question d’écrivain : trouver le corps, trouver le souffle, trouver la voix, vous la faire entendre… Quelques-unes de ces voix peuvent-être : - L’hédonisme du désespéré : « une foule débauchée hurle en eux/ils font l’apprentissage de la chute » (Le chant des collines, p.33). - L’utopie contrariée : « Donne-moi ton corps mouillé/que je m’évade/écris le pays rêvé/en dérive lumineuse/en milliers de voiliers à la mer » (Sans ailleurs, p.28). - La mystique de l’alcool : « Magloire-Ambroise/avenue fermée dans une bouteille/on boit des vagues//une passante/le temps s’arrête/elle est belle//la bouteille tombe et se casse//des milliers d’oiseaux planent/sur ce qui fut » (La nuit des terrasses, p.14). - L’abîme du désir : « le temps/était cette ville coincée/ entre la mort et la minijupe/de l’inconnue ». Et d’autres voix, d’autres archétypes : celle de la morte omnisciente de L’ombre animale, celle des putes adorables, celle de la politique, celle du voyage. Tout ça se chevauche, d’un livre à l’autre. Ce sont là mes conjectures, en une circonstance agréable, cet hommage, ce toast (pas funèbre s’entend) : lecture d’un ensemble d’œuvres qui s’affirme, qui confirme un talent. Talent qui ne va que continuer à grandir, je pense. Quiconque a lu L’ombre animale ne peut pas douter de ça. Aujourd’hui, Makenzy Orcel fait partie de cet étrange lot que la providence n’arrête pas de faire cadeau aux Haïtiens, alors qu’elle leur refuse tant : la belle littérature.
Mehdi E. Chalmers Auteur

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