Au sujet du massacre de la Scierie

Publié le 2005-04-08 | Le Nouvelliste

Anne Fuller J'ai passé 2 journées et demie à St-Marc à la fin du mois de mars 2004, pour avoir des informations sur ce qu'on avait déjà appelé « le Massacre de la Scierie ». Certains journalistes étrangers et haïtiens qui s'étaient rendus à St-Marc en février pendant que l'opposition au gouvernement d'Aristide gagnait du terrain, ont décrit la cité de Nissage Saget comme une zone de terreur, abandonnée par la plupart des habitants. La NCHR (Coalition Nationale pour les Droits des Haïtiens) avait passé de nombreux jours à St-Marc en vue de s'informer sur les événements et d'aider les victimes à s'organiser et à porter plainte au système judiciaire. La NCHR avait partagé des informations avec moi et plus tard sa liste de victimes, ce qui m'a été très utile. Jusqu'à date la NCHR n'a jamais publié les résultats de ses recherches sur les événements de St-Marc. Et son utilisation initiale du mot « génocide » avec l'affirmation que 50 personnes au moins ont été tuées n'ont fait que nourrir un débat plus politique que de fonds autour de ce dossier et en ce qui concerne particulièrement la présumé participation de l'ex-premier ministre dans les événements de la Scierie. Les partisans d'Aristide se moquent des déclarations de la NCHR et citent les « quelques corps » notés par certains journalistes. En même temps, les supporteurs du mouvement de l'opposition au gouvernement d'Aristide, de concert avec une grande partie de la population de St-Marc, insistent qu'Yvon Neptune était responsable du massacre de la Scierie et qu'il doit répondre de ses actes, devant les autorités judiciaires à St-Marc,. Les observateurs internationaux de droits humains, tant qu'à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, ainsi que les diplomates ont tendance à voir dans l'arrestation d'Yvon Neptune une grave erreur du gouvernement de Latortue et estiment que les autorités judiciaires haïtiennes ont peu ou n'ont pas de preuves contre Neptune. Je n'ai pas d'information à propos de la personne ou des personnes qui ont ordonné le massacre de la Scierie. Mais, je peux apporter certains détails, incomplets, je souligne, sur ce qui s'était produit là-bas, le nombre de morts survenus et les circonstances dans lesquelles ils étaient morts. Le massacre de la Scierie s'est déroulé au cours des derniers jours du gouvernement Aristide-Neptune, dans un contexte d'une rébellion armée faisant cause commune avec une opposition civile. En effet, pendant toute l'année 2003 cette opposition s'était renforcée pendant que le gouvernement--particulièrement le Président-quelquefois la tolère et d'autres fois, ordonne à la police ou aux groupes armés appelés ''chimères'' de la réprimer. A St-Marc, les grands partisans d'Aristide étaient les membres de « Bale Wouze » (Balayer Arroser). Ce groupe, qui était lourdement armé, était organisé autour du député élu Lavalas, Amanus Mayette, un homme au langage agressif et ayant peu de compréhension du vrai sens de la démocratie. Mayette et Bale Wouze avaient leurs partisans à St-Marc-il y a toujours ceux qui bénéficient de liens avec le pouvoir-mais agissaient en toute quiétude au-dessus de la loi, ils n'étaient pas aimés. Le Rassemblement des Militants Conséquents de la Commune de St-Marc (RAMICOS), fondé en 2001 et basé dans le quartier de la Scierie au centre-est de la ville, est le groupe le mieux organisé de l'opposition au gouvernement. Le tableau du pays et de l'Opposition a changé le 5 février 2004, avec l'apparition à côté de l'épineux Front de Résistance des Gonaïves (anciennement pro-Aristide, et connu sur le nom de « Armée Cannibale ») des anciens militaires démobilisés. Ensemble, ils ont publié leur intention de forcer Aristide à laisser le pouvoir. Ces groupes armés ont maîtrisé la force de police à Gonaïves en deux jours ; sept policiers et deux autres personnes sont morts. A St-Marc le même jour, une grande foule dirigée par RAMICOS, selon des journalistes, a pris d'assaut le commissariat principal de police, et a libéré tous les prisonniers qui y étaient détenus. Les rues étaient barricadées et des centaines de personnes ont pillé des containers de marchandises qui se trouvaient au port. On fait état de deux personnes tuées, ce jour-là, l'une d'entre elles, Linda Sénatus, 34 ans. Les forces de l'opposition ont contrôlé la ville pendant deux jours relativement calmes. Mais, le lundi 9 février, des unités spéciales de la police notamment le USGPN ou l'Unité de Sécurité du Palais National, avec l'aide de Bale Wouze, ont repris le contrôle de la ville. Un cas de mort a été enregistré ce jour-là : Marc Antoine Civil, qui a été tué par les membres de Bale Wouze d'après ce qu'on dit. Le Premier ministre, Yvon Neptune, a survolé la ville en hélicoptère. Et dans une conférence de presse donnée en partie à la presse étrangère et en anglais, il a déclaré et divers journalistes ont noté : « Ce que nous faisons c'est d'assurer que la paix soit rétablie. Nous encourageons la police à se joindre à la population de façon à faire cesser le cycle de violence. » Aussi « Nous demandons à tous ceux qui veulent la paix de se mobiliser contre la chaîne de violence, ». Et « Nous ne pouvons nier que la population à le droit de se défendre elle-même. » Aussi « La Police nationale à elle seule ne peut rétablir l'ordre. » Un nombre inconnu de policiers des Unités spéciales sont restés à St-Marc et en collaboration avec Bale Wouze ont effectué une intervention musclée vis-à-vis des opposants autour de la ville. Beaucoup de gens ont dû fuir la ville. Le 10 février, selon divers rapports dont le juge de paix, les membres de Bale Wouze ont tué Anselme et Wilguens Petit-Frère et incendiée leur maison à Portail Montrouis. Pendant ce temps, à la Scierie, les supporteurs du groupe RAMICOS ont dressé des barricades pour empêcher à la police et à Bale Wouze de rentrer dans la cité. Tôt dans la matinée du mercredi 11 février, la police, lourdement armée, accompagnée de Bale Wouze, ont brisé ces barricades après un court échange de coups de feu. D'autres policiers ont tiré d'un hélicoptère qui a encerclé la zone et ont pourchassé les personnes en fuite sur le Morne Calvaire. Les forces du gouvernement, guidés par Bale Wouze selon tout témoin, ont pénétré le quartier à pied et en voiture. Après avoir compilé toutes les informations disponibles, je crois qu'il y a eu, probablement, entre 10 et 12 personnes à avoir été tués dans les environs de la Scierie et sur la montagne ce mercredi 11 février 2004. Certains d'entre eux étaient des membres de RAMICOS et d'autres pas. Les victimes étaient généralement non armées. Le groupe Bale Wouze a incendié au moins six maisons dans la zone y compris celle du leader de RAMICOS. Parmi ces maisons, 4 ont été complètement détruites et les journalistes et habitants ont identifié entre 4 et 6 corps sous les cendres. Un journaliste avait identifié trois corps dans une première maison, deux dans une seconde et un autre dans une troisième. Les assaillants ont aussi mis feu dans un « dépôt » et j'ai entendu le témoignage de la mère de Kénol St. Gilles, 23 ans, qui a vu son fils, blessé à la jambe mais vivant, jeté dans le dépôt en flammes. Le 13 février 2004, un journaliste avait difficilement identifié 4 ou 5 corps dans la montagne. Cette difficulté vient du fait que les chiens ont dévoré une partie des preuves. Les gens qui ont été tués ce mercredi 11 février 2004 étaient en plus de Kénol St.Gilles : Bruce Kener Pierre-Louis, 28 ans, enlevé de chez lui et battu en présence de sa soeur qui a affirmé que son frère n'était pas membre du RAMICOS. Leroy Joseph, 23 ans, un leader du RAMICOS qui avait été malmené en présence de sa femme par les membres de Bale Wouze, Francky Narcisse, frère du leader du RAMICOS, Stanley Fortune, Makens Louis, Bosquet Paustin, et Mexil Cadestin. Cet après midi du mercredi, un couple, gardiens d'une propriété à l'angle des rues Chavannes et Louverture appartenant à la famille Paultre, est mort quand les membres de Bale Wouze ont mis feu dans l'immeuble où ils vivaient. Il y avait un autre incident qui s'était produit le même jour et qui n'est pas facile à placer dans son contexte, c'est-à-dire c'est difficile de déterminer si c'était une revanche ou un moyen de justifier la violence à venir. Plusieurs sources affirment que deux membres de Bale Wouze, blessés, se sont rendus dans une clinique appartenant à un cousin d'Amanus Mayette (selon les dires d'un membre de B.W interviewé par Haïti Progrès aux Etats-Unis, ils ont été victimes d'un attaque contre le quartier général de B.W). Aux environs de 9 heures du matin, des membres du RAMICOS ont débarqué dans la clinique et ont intimé l'ordre de leur remettre ces deux personnes. Suite au refus du médecin d'obéir à leurs ordres, la clinique a été incendiée. L'une des personnes blessée, une femme, est rapportée morte par conséquent. Depuis le 11 février 2004, St-Marc ressemblait à un désert. Un journaliste qui était sur place le 13 février, la comparait à une ville morte. Seuls les membres de Bale Wouze, armés et vêtus de vert olive et de kaki, pouvaient circuler dans la ville. Et la tuerie continue. Du 13 au 17 février 2004 six autres personnes ont été tuées et portées disparues par Bale Wouze : Yveto Morancy, militant de l'opposition de l'Avenue Maurepas, Gaston St Fleur, Nixon François, Laurestre Guillaume, animateur bien connu surnommé Blooo, Sandy Cadet, et Wislet Charles. Le 21 février 2004 trois corps d'hommes ont été identifiés : Jean Louis Joseph, Guernael Joseph, et Jonal Joseph (ils n'ont pas de lien de parenté). Leurs corps ont été trouvés dans un parking près du port et plus tard ils ont été identifiés par le juge de paix. La dernière personne reportée morte par les forces pro-gouvernementales était Jonas Nelson, battu et disparu le 26 février 2004. Le président Aristide a laissé le pays tôt dans la matinée du 29 février. Quand la nouvelle est arrivée à St. Marc la situation a été renversée. Des gens de la population-ils étaient nombreux, indénombrables et non organisés, je crois-ont capturé 4 ou 5 membres de Bale Wouze qu'ils ont tués et jetés dans les flammes de l'incendie du quartier général de Bale Wouze qui était aussi la maison du député Amanus Mayette). Ont péri, les dénommés : Judner Emile, Patrick Fleury, Dieulifait Fleury, Jonel Emile et Jeanty. Deux jours plus tard, les leaders de Bale Wouze dénommés Somoza et Armstrong, ont été capturés et lynchés tout près de l'Arcahaie. Dauphin Ronald dit Black Ronald, Harmony Ronald, et Mathieu Raphaël, membres de Bale Wouze, ont eu la chance d'être arrêtés à Port-au-Prince ainsi qu'Amanus Mayette quelques semaines plus tard, le 29 mars 2004. L'ancien Premier ministre Yvon Neptune s'est livré à la police le 27 juin suite à un mandat d'arrêt lancé contre lui pour plusieurs raisons dont sa présumé participation dans le massacre de la Scierie. Selon ce calcul, il y avait au moins 27 personnes tués avant le 29 février 2004 et sept membres de Bale Wouze après. Peut-être que le nombre en est plus élevé, que leurs noms et leurs identités sont perdus. Un médecin, attaché à une mission internationale, m'a déclaré que l'hôpital avait enregistré 27 blessés par balles entre le 2 et le 29 février 2004. Ont-ils tous survécus ? Les Haïtiens doivent bien accueillir d'autres investigations dans le cadre du massacre de la Scierie et je souhaite que la NCHR en donne plus de détails. Les faits sont plus importants que les accusations. Ils sont essentiels et fondamentaux pour bâtir un système de justice digne de confiance nationale. Le gouvernement haïtien actuel n'a pas posé suffisamment d'actions pouvant inspirer confiance dans l'impartialité de l'appareil judiciaire. Un traitement juste et équitable des gens accusés dans le massacre de la Scierie serait un grand pas vers l'avant. Fin
Anne Fuller Auteur

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