La sculpture en Haïti au XXe siècle : André V. Dimanche, sculpteur intuitif

Publié le 2017-05-03 | lenouvelliste.com

Gérald Alexis Le travail du bois chez nous a longtemps produit des dentelles et des balustres pour les maisons Gingerbread ainsi que des motifs en bas-relief à appliquer sur les meubles. Tout en restant associé au domaine de l’ornementation, dès les années 1950, le bois allait devenir un matériau important pour la fabrication d’articles ménagers, et surtout pour la sculpture. Des artistes haïtiens, des peintres surtout, pour la plupart issus du Centre d’art, avaient leurs œuvres accrochées au Pavillon des Beaux-Arts de l’exposition du Bicentenaire. Quelques-uns ont même participé à des projets mineurs de décoration, notamment à l’intérieur du Palais du Tourisme. Certains de ces projets étaient célébrés en raison de la qualité de leur exécution. C’est ainsi qu’un agent agricole, originaire de Jérémie, sculpteur amateur, reçut un prix pour une de ses œuvres. Son nom : André V. Dimanche (1901-1988). Le potentiel de Dimanche fut ainsi révélé au milieu artistique de Port-au-Prince par Albert Mangones, sculpteur à l’occasion qui plus tard s’affirmera avec son «Nègre Marron». Jason Seley, sculpteur américain alors en résidence au Centre d’art, fut lui aussi emballé par le travail de cet homme modeste. Il faut rappeler qu'à l’époque, les dirigeants du Centre d’art, haïtiens et étrangers, découvraient une peinture populaire riche. L’œuvre sculptée d’André V. Dimanche, qui n’avait eu qu’une courte formation en ébénisterie et charpenterie, fut alors une révélation. Ses créations étaient vues comme faisant partie de ce qu’on a appelé le ««miracle». A l’époque où il travaillait ses premières sculptures, André V. Dimanche avait sous son contrôle une plantation de ficus. C’est l’arbre d’où l'on tire un lait qui produira le caoutchouc. Il était donc quotidiennement hors de la ville, en pleine nature. Dans un article qui lui était consacré, son ami Numa Chassagne écrivait en des termes dignes d’un citoyen de la ville de poètes: «La nature est un aimant pour ceux qui ont l'âme artistique, elle réveille dans leur intérieur des sentiments latents. Eux seuls perçoivent son langage muet. Ils ont la vision intuitive.» Il révélait ainsi, dans les mots «vision intuitive», la clé du mystère : André V. Dimanche. Découvrant «un arbre abattu par le vent, une branche d'amandiers qui, frappée par la foudre, s'est détachée du tronc», André V. Dimanche écoutait simplement les émotions, les sentiments, les impressions, les sensations que provoquait cette découverte. C’est cette vision intuitive qui fait, que, aux yeux de beaucoup, les artistes semblent être des personnes originales. Ils acceptent ce qui est intangible, inexplicable, mystérieux. Ils ont quelque chose qui ressemble à un sixième sens. Eddy Cavé, dans son livre «De Mémoire de Jérémien», reprend ces propos de Jean, le fils d’André V. Dimanche : «…à un journaliste américain qui voulait absolument connaître la recette qu’il appliquait, André répondit : «Très simple! Je prends un tronc d’arbre et j’enlève ce qu’il y a de trop».» C’était sa manière de dire qu’il se laissait tout simplement guider par la forme originelle que lui suggérait le matériau : la racine d’un arbre ou une de ses branches. Il travaille le matériau avec lequel il entretient un rapport à la fois physique et sensuel. Appliquant la taille directe, il révèle ainsi des formes de la matière brute tout en y restant liées. Il n’a pas cherché, dans ses sculptures, à dompter le matériau mais à mettre en évidence ce qu’il pouvait offrir de beau. Le résultat est que, de ces morceaux de bois, se révélaient des figures d’une présence étonnante. Étrangement, on s’est peu intéressé à sa vision intuitive. Plus que le «quoi», on a voulu établir le «comment». Aussi trouve-t-on dans les textes qui traitaient de son travail un inventaire détaillé des outils qu’il utilisait : un canif, une machette, une lame de rasoir, un petit marteau, des pinceaux et des éponges. Mais qu’importe les outils, l’important n’est-il pas cet aspect magique, cette sensibilité qui se dégageaient et se dégagent encore de ses sculptures? Décidant de faire de la sculpture un métier, André V. Dimanche s’installe à Port-au-Prince. Il a la bonne fortune d’y trouver des mécènes qui le soutiennent. Reconnaissant de cette chance, il offre à des plus jeunes la formation qui les mettra sur cette voie qu’il a tracée. Si dans la capitale il n’a plus accès à la forêt, le matériau ne manque pas pour autant. Il sculpte plus que jamais mais désormais dans des volumes plus conséquents. Ses gestes sûrs et mesurés donnent corps à ses réalisations. Il informe un collectionneur, qui de l’étranger lui place une commande, qu’en général son travail peut prendre un mois ou plus. En ville, Dimanche s’ouvre à des influences diverses. On note des changements au niveau de la forme comme au niveau du fond. Sa sculpture entrait ainsi dans cette modernité qui s’affirmait alors en Haïti. Dans la réalisation de différents projets se révèle sa passion pour le corps humain. Si ces personnages sont étirés, rappelant quelque fois des images de Modigliani, c’est en partie à cause du fait que, tout naturellement, il ne ressent aucune obligation à respecter l’anatomie. Artiste, il veut garder cette capacité de liberté, d’autant plus que le matériau disponible imposait moins ses formes. Au niveau du sujet, sans abandonner le folklore qui au départ l’inspirait, il a abordé d’autres thèmes. Il exprime une certaine révolte dans une œuvre «négritude». J’ai moi-même connu des œuvres de Dimanche commissionnées par les pères du St-Esprit et que l’on pouvait voir, par exemple, dans la chapelle, au dernier étage du bâtiment de primaires, à St-Martial. Si cela semble anodin aujourd’hui, il faut savoir que c’était à l’époque assez extraordinaire, puisqu’il s’agissait de la commande d’une institution catholique à un artiste qui a rendu dans le bois l’image de Damballah, d’Erzulie et de Baron Samedi. S’il est vrai qu’André V. Dimanche a eu quelques maigres encouragements de l’État haïtien, il a eu à mener un combat quotidien contre toutes sortes d’obstacles. Heureusement, c’était un homme qui, comme le philosophe et écologiste norvégien Arne Naess, pensait sûrement que «si tout peut arriver, c’est qu’il y a des raisons d’espérer». C’est de cet homme sensible, courageux et optimiste que se souviennent avec fierté ses enfants et qui, dans notre mémoire aussi, doit trouver sa place.
Gérald Alexis
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