SOS: La paysannerie ne peut plus attendre

Publié le 2005-04-04 | Le Nouvelliste

Aujourd'hui, pendant que la préoccupation des instances décisionnelles du pays, nationales et internationales, est centrée plus particulièrement sur les élections et l'insécurité grandissante dans les villes, la paysannerie en Haïti se meurt. Elle est frappée depuis plus de 4 mois par une grande sécheresse destructrice. Un soleil de plomb et un vent complice affectent sévèrement l'écosystème très fragile des mornes. Les dégâts sont nombreux et importants. De partout dans le milieu rural haïtien, on rapporte que de nombreuses sources et rivières sont desséchées, des mornes sont en feu, des animaux sont morts, des terres sarclées et piquées sont restées non ensemencées, les enfants travaillent mal à l'école et deviennent aggressifs ou moins réceptifs, les semences sont plutôt consommées pour assouplir la faim dans le ventre, les jardins n'ayant plus rien à offrir tant aux hommes qu'aux animaux, etc... La coupe d'arbre devient la seule planche de salut, accélérant le processus de déboisement dans un environnement déjà très critique, soit moins de 2% de couverture végétale tropicale. Les animaux lâchés librement dans la nature détruisent les jeunes plantes, tout en entraînant des poches de tension ou de conflit dues à la décapitation, en plus de nombreux cas de vol et de perte de pâturage. Pour les gros bétails, comme les boeufs par exemple, le paysan est dans l'obligation de couper chaque jour un bananier pour leur donner à manger, etc... Tous ces problèmes là se résument en une question: l'eau. Un diagnostic fait à Vallue, au début du mois de mars, avec la population sur l'eau et la sécheresse a permis de mieux comprendre le problème. Trois aspects ont été abordés: domestique, pastoral et agro-sylvicole. Les paysans ont souligné, entre autres, une disproportion entre l'offre et la demande, c'est-à-dire les besoins de consommation sont supérieurs à la disponibilité et à l'accessibilité de l'eau dans le milieu. Pour plus de 70% de la population, il faut marcher en moyenne 4 kms par jour pour avoir accès à l'eau, entraînant entre autres des risques de contamination à cause des conditions de transport non appropriées ou non protégées et par conséquent des risques de maladies et de dépenses; mais aussi des risques d'accident à cause de l'accessibilité difficile, des conflits et des pertes de temps. Une paysanne a dit qu'un jour elle a visité 3 points d'eau avant de pouvoir remplir son récipient. Vu la distance d'un point d'eau à un autre, cela lui a pris toute la journée si bien qu'au retour chez elle, on lui a demandé si elle s'était perdue. Cette année, l'effet de la sécheresse est tel que bon nombre de raras ne sortent pas. D'après certaines explications, les gens n'ont ni le coeur à la fête, ni la force ou la vigueur physique que nécessite une telle activité fortement mobile. Ces problèmes, combien cruels par leur cortège de conséquences sur la vie aujourd'hui en milieu rural, ne sont que ce que le proverbe haïtien appelle «twòkèt la» (la partie émergée de l'iceberg). Ce qui attend le paysan («chay la») sera sans doute encore plus difficile. Tout d'abord, le paysan a perdu le bon timing de plantation et les semences sont consommées au lieu d'être mises en terre. Donc, il n'y a pas d'espoir de récolte. Le marché doit prendre la relève. Les prix des produits sont chers et le paysan n'a pas d'argent... Là, il faut s'attendre à une vague migratoire vers les villes déjà mal prises avec leurs habitants, en plus d'autres conséquences qui changeraient à jamais la vie en milieu rural. Ensuite, la prochaine saison de pluie va trouver une montagne fragilisée par les terres piquées et non protégées. Des tonnes de terre arable vont obstruer les routes, les ponts, combler la mer et faire des dégâts considérables en ville. L'année 2004, à Mapou, à Fonds Verette et aux Gonaïves, par exemple, a montré ce que la montagne peut apporter de conséquences aux villes quand la nature se met en colère. Un mutisme généralisé Il est frappant de constater un mutisme généralisé sur cette situation actuelle en milieu rural. L'université ne dit rien, les institutions de coopération au développement et les intermédiaires de l'aide, les partis politiques, le secteur privé des affaires, les associations socio-professionnelles, le secteur religieux et l'Etat dans sa globalité, ne disent rien. Qu'est-ce qui est derrière ce silence ? Ce mutisme des autorités répond-il à une politique concertée ? S'il est vrai que les versants très rapides des montagnes devraient être interdits tant à l'agriculture qu'à l'habitat humain, et si certaines réflexions argumentent la capacité d'autorégénération de la nature (l'environnement) en l'absence de toute présence humaine, il faut par contre se demander aussi si l'Etat et la société ont à présent les moyens d'une telle politique ou plutôt sont-ils prêts à gérer un tel phénomène migratoire quand on connaît la faiblesse structurelle actuelle de l'espace urbain ? Dans les salles climatisées des grands hôtels ou des institutions, on discute, on planifie, on dit beaucoup de choses dont certaines concernent la paysannerie. Mais, à quoi sert-il de concevoir des structures budgétivores sans effet direct sur les problèmes qu'on prétend vouloir résoudre ? D'un côté, il est un fait aujourd'hui que rien de concret n'est encore fait pour le milieu rural. Les actions des autorités publiques et privées, le peu qu'elles soient bien entendu, se passent en ville. De l'autre côté, l'expérience démontre que le peu qui est fait en milieu rural n'a souvent rien ou a très peu de chose à voir avec les beaux plans, avec toutes les discussions qui ont coûté finalement trop cher. Pour le reste, le gros des moyens va à des choses qui ne servent pas les besoins de la paysannerie et celle-ci continue de patauger dans la misère, la transformant en proie facile pour toutes sortes de rapaces. Quelles peuvent être les solutions ? Comment aider la paysannerie à faire face à ce problème de l'eau et à changer de conditions de vie ? La question est importante, même si nous n'avons pas ici l'ambition et la prétention de répondre de façon exhaustive. En la posant, nous voulons attirer l'attention sur le besoin de revoir les schémas de prise de décision, mais surtout et avant tout notre attitude et comportement vis-à-vis du monde rural. Cette question fait partie d'une préoccupation de recherche que l'université en Haïti, avec le financement de l'Etat, du secteur privé des affaires et de la coopération au développement, devrait avoir non seulement pour être plus proche de la société en général et de la paysannerie en particulier, mais aussi pour jouer son rôle dans le développement du pays. Là, il devrait s'agir tout d'abord d'un cadre de recherche appliquée et pragmatique pour construire le développement à moyen et long terme, notamment sur les zones d'ombre, les aspects mal approchés dans le temps ou insuffisamment connus. Tout processus de développement rural aujourd'hui en Haïti doit prendre en compte de manière urgente la question de l'environnement, certainement avec d'autres priorités et d'autres approches. Le premier congrès de la montagne à Vallue, du 21 au 24 septembre 2004, a insisté, par exemple, sur le fait qu'il y a un besoin d'identification de porte d'entrée durable, puisque, aujourd'hui, le problème de l'environnement ne peut pas être résolu par une démarche de reboisement. C'est plutôt une réponse globale, par la transversalité du phénomène. Il ne s'agit pas non plus de reconstituer à la lettre le passé, sinon de chercher un point d'équilibre et de faire jouer la loi de la régulation. Autrement dit, la réponse à la question environnementale de la montagne passe nécessairement par la rénovation du cadre de vie en milieu rural et par la fonctionnalité des mécanismes de régulation. Le sauvetage de notre environnement réside, avant tout, dans une politique de justice sociale. Comme l'a souligné l'agronome Ketty Paquiot, «la mission dévolue au paysan de la montagne de remplir l'aquifère en vue de sécuriser en plaine l'approvisionnement en eau d'irrigation, en eau potable et l'énergie hydro électrique au bénéfice du citadin sans rien recevoir en retour ne peut plus continuer». A ce propos, le Premier Congrès a aussi souligné le fait que les organisations paysannes doivent jouer un rôle central dans les prises de décision concernant le milieu rural en général et dans la gestion de l'environnement de montagne en particulier. Pour cela, elles doivent être appuyées par les autorités publiques dans les activités de maintien et de surveillance environnementale, renforcées dans leurs structures et leurs capacités de réponse aux problèmes concrets des paysans, au lieu d'être ignorées ou reléguées au second plan dans les négociations et les interventions de l'Etat et les intermédiaires de l'aide en milieu rural. C'est fort de cela que l'Association des Paysans de Vallue a insisté pour qu'il y ait un représentant du monde paysan dans le Conseil National de l'Environnement (CONAE), lors du colloque de Moulin sur mer, du 17 au 19 mars 2005. Assurer la gestion de l'eau, investir dans le tourisme rural En second lieu, nous devons mettre l'accent sur la gestion de l'eau. En effet, on a constaté que, pendant les saisons pluvieuses, il y a un gaspillage énorme d'eau qui aurait pu servir à des fins potable, agricole, piscicole et domestique. Cette gestion de l'eau impliquerait au départ au moins ces deux grandes actions. D'une part, la construction de citernes familiales et de grandes installations stratégiques de collecte et de stockage d'eau qui notamment, dans la période de sécheresse, facileteront l'accès de la population rurale à l'eau pour ses différents besoins. D'autre part, l'éducation et la formation sur les aspects de l'utilisation et de la maintenance des installations, du traitement et de l'économie de l'eau, ainsi qu'une micro-structure locale de suivi. Enfin, nous voulons mettre ici l'accent sur un troisième élément: le tourisme rural comme secteur transversal à forte potentialité de création de richesses. Dans sa conférence, lors de la deuxième édition de la foire de la Montagne à Vallue, sur le thème «potentialités touristiques des montagnes d'Haïti», Damien François a mis l'accent sur le paysage offrant un spectacle de toute beauté à l'oeil friand de belles images, les vues imprenables portant sur des étendues marines ou lacustres pleines d'enchantement, les étangs, les chutes d'eau spectaculaires, le patrimoine bâti de nos montagnes comme les forts, témoin du génie militaire de ces Africains qui ont lutté pour l'indépendance, et des installations caféières. Selon lui, le cloisonnement particulièrement étanche du monde rural et du monde urbain a fait de celui-là un véritable laboratoire ethnologique avec sa religion, le Vaudou, sa langue épicée de proverbes, de contes, de devinettes, sa médecine, etc... En cela, les montagnes constituent des points de chute extraordinaire pour le touriste en quête d'exotisme et de sensationnel. Il convient donc de procéder à la mise en valeur des richesses de nos montagnes en général et du patrimoine de chaque zone en particulier. Nous avons donc besoin de dynamiser l'espace rural, socialement et économiquement, de construire sur cette base un rapprochement durable entre les différentes couches sociales, indispensable à l'équilibre de notre société et au développement du pays. Notre façon traditionnelle de penser et de faire le développement empêche d'appuyer ou de prioriser ce nouveau choix, pourtant l'un des rares qui nous restent aujourd'hui pour faire face aux contraintes de ressources, à la baisse de la production agricole et de la productivité des terres. Il est certain que si nous acceptons de changer de paradigme et d'approche,, le contenu de nos actions de développement sera riche en matériaux pour améliorer durablement la vie en milieu rural. Le monde paysan crie à l'urgence C'est seulement en combinant ces 3 éléments susmentionnés qu'une politique de reboisement maximisera ses capacités de produire les résultats escomptés, tout en s'inspirant d'une vision, des éléments culturels et économiques, ainsi que des besoins d'utilisation domestique et d'espace de travail du paysan. Dans ce système à trois leviers, il faut tout aussi bien concevoir, comme mesures d'accompagnement à très court terme, plutôt une politique ou stratégie de création d'emplois rémunérateurs que de «food for work». Une telle stratégie valorisera les infrastructures durables de services socio-économiques, à effet multiplicateur et structurant, capables de dynamiser la vie communautaire et servir de base de démarrage («take off») au développement du milieu rural. Il y a urgence dans la case paysanne. Il faut agir vite sans sacrifier l'efficacité. L'état actuel des lieux en milieu rural, partout dans le pays, est très critique. C'est un appel à tous les responsables, en dehors de toute manoeuvre politicienne. Nous devons faire l'effort de penser que le pays ne se résume pas en la capitale et les villes de province, que les élections et l'insécurité ne peuvent à elles seules servir de programme gouvernemental, voire que leur résolution dépend des problèmes situés plutôt en amont comme la pauvreté et le chômage. Plus de 60% de la population vit encore en milieu rural, et celle-ci en majorité montagnarde. Il est tout aussi bon de rappeler que c'est dans les montagnes qu'on trouve des ressources environnementales importantes; des espèces animales et végétales endémiques menacées de disparition à cause de la destruction de leur habitat naturel et d'autres méfaits liés à l'ignorance ou à un manque d'éducation. C'est aussi dans le milieu rural qu'on trouve la plus grande poche de pauvreté du pays, et toute dynamisation économique profitera également tant aux villes qu'à l'environnement pour une Haïti non encore advenue. Le silence des agneaux n'aide pas non plus à faire avancer leur cause. Il est évident que les organisations paysannes et la paysannerie en général ne vont pas résoudre leurs problèmes dans la rue et par la violence comme le font le plus souvent certains groupes et mouvements sociaux, notamment les organisations populaires manipulées par les partis et/ou les leaders politiques. Il est tout aussi bien vrai que la paysannerie ne s'en sortira pas par un repli sur elle-même, dans une sorte d'autarcie obsolète ou nostalgique la coupant, comme auparavant, du reste de la société globale, ni par la résignation aujourd'hui fortement cautionnée par des sectes protestantes envahissantes. Il faut négocier un nouveau rapport social de libération qui passera nécessairement par le renforcement institutionnel des organisations paysannes, l'échange ou le dialogue entre elles, la prise de conscience de leur réalité et de leur position réelle sur l'échiquier socio-polique et économique, la capacité de négocier et d'influencer ou de faire passer aussi leur logique au lieu de continuer à réagir uniquement à partir de la logique de l'oppresseur.
Abner Septembre, Sociologue Auteur

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