Le cas de cybervictimisation de Louis Marie Cador : double peine ou condamnation de la victime ?!

Publié le 2017-04-06 | lenouvelliste.com

Je n'ai pas voulu réagir sur le cas de Monsieur Cador. J'ai surtout voulu observer le comportement des personnes avisées face à cette affaire. J'ai voulu d'abord comprendre nos rapports à la cybervictimisation et surtout nos capacités à prendre du recul face aux droits fondamentaux des personnes, lors même qu'il s'agit de nos opposants. La cyberintimidation, ce nouveau mal sociétal, est défini comme des comportements intentionnels, agressifs et répétitifs (moqueries, menaces, publication de contenus, photos, vidéos gênants) perpétrés par un individu ou un groupe contre un autre, grâce à l'utilisation des technologies de l'information, l'internet, les médias sociaux et les téléphones cellulaires (Cénat et al. 2014). Avec Internet, ça va vite. Au-delà du propre réseau social des auteurs et des victimes, les informations sont largement diffusées et relayées par d'autres. Pour les victimes, les conséquences psychologiques et sociales peuvent être graves. D'ailleurs la détresse psychologique, la dépression, les idéations suicidaires, les tentatives de suicide, le suicide font partie de celles recensées auprès de victimes de cyberintimidation. Pourtant, souvent les victimes, au lieu d’être aidés, sont critiquées, blâmés par certains médias et une franche de l’opinion publique. Ce n'est pas seulement en Haïti que les cybervictimes se font blâmer et culpabiliser. Souvent et trop souvent, cela fait partie des conséquences auxquelles doivent faire face les victimes. Dans ma pratique de la psychologie et mes recherches au Québec, c'est l'un des nombreux sentiments envahissants que j'ai souvent observés chez les victimes, en général et chez les jeunes victimes, en particulier. Pour avoir mené, dans le cadre de l'enquête « Parcours Amoureux des Jeunes (PAJ) au Québec », des recherches sur les liens entre la cybervictimisation, d'autres formes de traumas interpersonnels et des problèmes de santé mentale; pour mener actuellement des recherches comparatives entre la France et le Québec sur la cyberintimidation, financées par le FRQSC; j'essaie de documenter les facteurs de risque et de protection et les conséquences associés à la cybervictimisation et surtout de comprendre chaque jour les contours d'un problème qui deviendra plus récurrent et avec lequel les gouvernements, les personnalités publiques, les individus et la société vont devoir faire face de manière grandissante dans les prochaines années. Ces recherches ont d’ailleurs pour objectif principal de faire des recommandations claires pour la prévention et l’intervention basées sur des données probantes. Je ne connais du cas de monsieur Cador que ce qui a été rapporté sur les réseaux sociaux, dans les médias (souvent blâmant la victime) et de ce qu'il a dit dans sa lettre d'excuse et d'explication. D'abord, considérons que ce qu'il a dit soit vrai et qu'il s'est vraiment fait voler son portable. Auquel cas, il a été d'abord victime d'un vol, de chantages, puis s'est fait publiquement humilier avec la publication des photos sur les réseaux sociaux. Aux yeux de la loi et même de la moralité, y a-t-il de mal à se prendre en photo (même nu) sur son propre téléphone? Ne me demandez pas de blâmer la personne qui se prend en photo avec son propre téléphone, sur la base de la prudence. Je laisserai cela aux hommes et aux femmes d'église, notre société en regorge et même par hypocrisie, ils s'en chargeront. Dans ce premier cas, monsieur Cador aura été une victime que la société ainsi que les lois de la République devaient protéger ; et non l'acculer de s'être fait d’abord voler son téléphone et ensuite cybervictimiser. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, il a été dit qu'il avait envoyé la photo à une femme. Dans ce cas aussi, la personne n'aurait nullement le droit de publier les photos en ligne. D'ailleurs, la fameuse loi sur la diffamation votée récemment au sénat en fait une infraction à la loi. Pire, cela détruit la victime, à la fois psychologiquement, professionnellement et au lieu d'être mis au banc des accusés par les moralisateurs de la république, on devait accompagner monsieur Cador à recevoir justice et les soins psychologiques que son cas nécessite. Même dans le cas où monsieur Cador aurait envoyé les photos avec pour objectif de harceler quelqu'un, la personne devait porter plainte et non diffuser les photos sur les réseaux sociaux. Car le faisant, elle se fait justice soi-même et la loi sanctionne de tels comportements. Cela vaut autant dans le cas où les photos ont été envoyées à une personne mineure. Ce que de mon éthique personnelle, je trouverais abominable. Pour finir, j'aimerais noter quelques points de principe. Premièrement, je ne défends pas monsieur Cador en tant qu'individu, je ne le connais pas et si c'était le cas, je me serais tu. Je défends un principe et mets en garde la société contre un phénomène qui sera grandissant et auquel nous devons trouver les moyens pour faire face, au lieu de blâmer les victimes. Deuxièmement, il est important à ce que l'on ne juge pas les gens selon leur tête, leur appartenance sociale et politique, leur niveau de richesse. La fragilité du développement des technologies de l'information devrait au contraire nous pousser à réfléchir sur les bonnes techniques de prévention et d'intervention auprès de la population pour que ces choses ne se répètent plus. Laissez-moi insister sur ce fait pour les adolescents et les jeunes, moins conscients des dangers que peuvent représenter les réseaux sociaux. Combien de cas de suicide liés à la cybervictimisation il y a chaque année dans les pays développés? De plus en plus de cas de suicide, suite à des actes de cyberintimidation, sont révélés annuellement et cela malgré des dépenses publiques dans des programmes de recherche, de prévention et d'intervention. Le dernier point est que le cas de monsieur Cador nous donne l'occasion de réfléchir sur l'un des problèmes majeurs de santé publique associés aux nouvelles technologies. Au lieu de miser sur la double peine ou la condamnation de la victime, nous devrions nous assurer, au contraire, que les auteurs d'actes de cyberintimidation, de cyberharcèlement et de cyberattaque ne resteront pas impunis. Cette posture apprendra à nos jeunes à ne pas cyberintimider les autres et aux victimes qu'elles peuvent compter sur notre société dans une perspective de justice. Je conclurais pour dire que ma voix discordante est issue de mes recherches financées et réalisées à l'étranger. Quand je regarde la situation des chercheurs Haïtiens vivant en Haïti et des facultés des sciences humaines et sociales (FASCH, FE et autres) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH), je ne peux que les plaindre car ni au niveau de l'UEH ni au niveau du gouvernement (comme en témoigne la déclaration de politique générale du nouveau premier ministre) ni au niveau du secteur privé, ils ne peuvent compter sur aucun fonds pour mener de vraies recherches, comprendre la situation haïtienne où tout est publié sur les réseaux sociaux (le cadavre d'un ancien président de la république, de plusieurs artistes et de personnes accidentées), mais également proposer des pistes pour la prévention et l'intervention. Le cas de monsieur Cador doit nous servir d’exemple pour mieux encadrer internet dans une perspective de protection des citoyens et surtout de nos enfants et de nos jeunes.
Jude Mary Cénat, Ph. D. Chercheur postdoctoral / chargé de cours Chaire de recherche du Canada sur les traumas interpersonnels et la résilience Université du Québec à Montréal
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