Sauver la Forêt des Pins

Publié le 2005-04-01 | Le Nouvelliste

Il est des paysages à vous couper le souffle. On y apprend à respirer et à rêver en marchant. La Forêt des Pins est de ceux-là. Vrai patrimoine rural exceptionnel situé à 1600 m d'altitude, elle s'étend sur 12.000 hectares d'espace boisé sur 35.000 ha, il y a de cela 10 à 20 ans. Peu de lieux à travers le pays sont à ce point discrets: les pins géants fardent majestueusement leur langueur. L'univers clos des haies réfléchit le silence, entoure le paysage qui donne un goût de l'aventure au promeneur solitaire. Mieux, elle offre à tout venant un terrain de loisir en le conviant à des balades ombragées. La Forêt des Pins est à quelque huit (8) km de Fonds-Verrettes. De Port-au-Prince, il faut 5 à 6 heures en véhicule tout-terrain pour l'atteindre. Elle est divisée en deux (2) blocs: le nord débouchant sur la frontière haïtiano-dominicaine et le Sud qui offre les plus belles vues de la ville de Jacmel. Ses principales zones avoisinantes: Boucan Chatte, Bois Négresse, Bois Pin Couvert, Morne Quatre, Ti Sous, Orianie, Nan Chadèk, Jardin Bois, Marie Claire, Aux Plumettes, Gros Cheval, Nan Alphonse, etc. Région extrêmement isolée du reste du pays, aucune statistique précise ne semble disponible sur la population de la Fortêt des Pins estimée à peu près à 45.000 habitants. Superficie: 50 km². Conservatoire violé. Flore exceptionnelle. La beauté du paysage Dans cette cathédrale végétale, le bruissement des branches, sous l'effet du vent distille une musique envoûtante qui s'empare du visiteur ordinaire. L'espace offre sans cesse la même douceur de vivre. En plein midi, on respire un air toujours frais. «Dans le temps, il tombait de la neige dans la région», raconte un paysan qui s'émerveille à son compte de la splendeur du paysage. Au coeur de ce berceau qui exerce un énorme pouvoir d'attraction sur la nature, une voie de pénétration se précise: le Bois Verna. Il est formé de dix-sept (17) maisons confortables construites dans les années 40 par la SHADA (Société Haitiano-Américaine pour le Développement Agricole) en vue de l'exploitation rationnelle de la Forêt. Pour l'heure, ces propriétés sont destinées à accueillir les touristes haïtiens et étrangers. Selon la petite histoire, le général Henri Namphy passait le plus clair de son temps dans l'une de ces résidences dans les années 80. Le Ministère de l'Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR) assure actuellement la gestion de ces maisons de campagne bien équipées servant de refuge le plus souvent à des étrangers. Un écosystème riche et varié De haut Thomas à Dos Guimby, la Forêt des Pins ondule sous les yeux du promeneur parti à l'aventure. Ici, c'est la couleur verte de la végétation qui domine. Les arbres, les plantes, les herbes que l'on rencontre au fur et à mesure que l'on avance vers le marché public où se croisent les « madan sara » tous les samedis. Les paysans qui sont sensibles au respect de l'environnement, lancent incessamment des cris d'alarme face à l'exploitation anarchique de la Forêt des Pins. L'espace boisé ou ce qu'il en reste est encore très jaloux de son charme et de sa légende, même si d'aucuns s'appliquent à dégarnir continuellement la forêt des arbres qui la recouvrent. Questions de survie. En effet, le déboisement à outrance expose la forêt aux phénomènes d'érosion. Les différentes espèces animales qui faisaient la beauté du paysage sont en voie de disparition. De petites couleuvres inoffensives commencent à se faire remarquer dans les espaces déboisés où filtrent les rayons du soleil. Une terre fertile et tourmentée Région isolée où les communications ne sont pas commodes voire inexistantes, la Forêt des pins favorise néanmoins une agriculture pour le moins prospère. On y cultive notamment le chou, la pomme de terre, les oignons, le pois, le maïs, les prunes, les pêches, le blé et la fraise. L'agronome Louis Déjoie avait initié la culture de la faire dans les années 40, raconte-t-on. « Le blé cultivé dans ce coin réculé du pays est de très bonne qualité. Il ne requiert, une fois moulu, aucun améliorant ni aucun additif », explique un agriculteur qui se félicite du fait que les Dominicains ont fait de cette farine leur matière première de prédilection. Ce goût pour une agriculture raisonnée et les productions appréciables, on le trouve un peu partout à travers la région où les paysans ne manquent pas d'idées ni de raffinements pour accomoder leurs travaux agricoles. Préserver la Forêt des Pins Pour atteindre la maturité, il faut entre 60 et 80 ans au pin dont la feuille est extrêmement flammable. L'arbuste grandit à même la rocaille, mais ne résiste pas au feu comme les arbres géants. En cas d'incendie dans la forêt, le feu ne s'éteint que lorsqu'il trouve un séparateur (entendez par là: l'espace compris entre deux pins). L'immense forêt est le coeur historique de la région: d'où le nom qui lui est attribué. C'est là que s'étend sur plus de 12.000 hectare, la propriété reconnue comme la plus belle de nos légendes naturelles. Un lieu mythique, splendide, vibrant d'atmosphère où l'on se plaît à s'immerger totalement. Un lieu envoûtant, préservé depuis qu'il a été divisé en deux zones: l'une cultivable, donc partiellement habitable, par les paysans et l'autre gardée sous le strict contrôle de l'Etat qui n'existe que de nom pour les prédateurs de l'environnement. Cet univers végétal n'offre véritablement qu'une image furtive au visiteur pressé qui peut s'étonner de l'irrationnalité de son exploitation. Questions capitales: y a-t-il une présence policière à la Forêt des Pins où le trafic d'armes à feu, de véhicules et de la drogue est monnaie courante? Quelles sont les infrastructures existantes dans cette région? Pourquoi les paysans brûlent parfois une partie de la forêt? Quelle campagne de sensibilisation et de motivation viendra montrer aux paysans la nécessité de cesser leurs pratiques de déforestation en vue de la protection de leur environnement? La Forêt des Pins, située en pleine campagne, ne parait-elle pas trop vivante pour être d'un certain intérêt pour le ministère de l'Environnement? De toute évidence, elle est si universellement écolo qu'elle devient folklorique, sans importance et ouverte à tout le monde. C'est le cas de le dire. Si en République Dominicaine, la surveillance des forêts est assurée par des garde-forestiers, en Haïti, ce n'est pas le cas. Débandade. La forêt fournit le charbon de bois, les planches à la République voisine. Abandonnée à elle-même, elle laisse tout le monde indifférent, sauf ceux qui travaillent à sa destruction. On y exploite des mines de sable comme on y pratique l'élevage des chevaux. Traversée par un long ruban d'asphalte de plusieurs kilomètres, elle assure la subsistance de la majeure partie des paysans qui ne trouvent pas d'intrants agricoles pour cultiver la terre. D'où la nécessité d'un projet de construction d'un magasin communautaire de produits agricoles en vue de la solution du problème de déboisement. Une région isolée tournée vers l'avenir L'isolement de la Forêt des Pins constitue une entrave majeure à l'esprit d'entreprise et aux initiatives de réduction de la pauvreté dans la région. Aucune infrastructure éducative, sanitaire... La dualité ville/campagne saute aux yeux. Ici, le taux d'analphabétisme dépasse les 90%. Tout fonctionne sur un mode traditionnel. Il est très difficile de changer les mentalités de l'ancienne génération formée majoritairement de femmes en âge de procréation, chaque famille a une moyenne de 10 à 15 enfants. «Toute leur vie, les femmes ne cessent de mettre au monde des nouveaux-nés. C'est leur unique métier», raille un père de famille décontenancé. La plupart des habitants de la région émigent vers la République Dominicaine ou vers Port-au-Prince en quête d'un mieux-être. Et cette tendance semble loin de s'inverser. Le sous-développement et ses corollaires inquiétants atteignent ici un palier confortable. Cultiver le chou, la pomme de terre, le blé, les prunes, etc. n'est qu'un aspect de la solution du problème. Encore faut-il les commercialiser. Et les moyens de transport? Un certain nombre d'agriculteurs assument le rôle de fournisseurs pour approvisionner des commerces de gros ou de détail plus importants du côté de la République Dominicaine qui les exporte, à son tour, à Port-au-Prince. «Il nous est plus facile et plus profitable d'écouler nos produits chez les Dominicains qu'à Port-au-Prince. Les opérations se font à dos de cheval ou à pied au pays de Fernandez, tandis que la route menant à la capitale d'Haïti est très impraticable en saison de pluie», explique angoissé un agriculteur basé dans cette région rurale arriérée, négligée, voire oubliée. Et qui a tout de même le regard tourné vers l'avenir.
Robenson Bernard Auteur

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