La dernière promesse faite à Préval

Haïti déforestée, paysages remodelés (1)

C’était une promesse faite au président René Préval par le journal Le Nouvelliste que nous respectons avec la publication du livre d’Alex Bellande : «Haïti déforestée, paysages remodelés ». L’homme de Marmelade avait trouvé dans cet ouvrage une explication rationnelle du déboisement d’Haïti et une piste pour rendre soutenable la reforestation. La différence, selon lui, entre cette approche et toutes celles qui ont échoué dans le passé tenait dans le fait que c’est l’économie de l’arbre qui porte la survie de chaque arbre. On plante et on garde les arbres qui ont une valeur économique. C’est le cas depuis que ce coin de terre est habité par des hommes, prêchait René Préval ces derniers temps. Bonne lecture à tous.

Publié le 2017-03-06 | lenouvelliste.com

PRÉFACE Ce document développe une approche critique par rapport aux visions souvent mal informées sur la problématique de la déforestation et du reboisement en Haïti. Le discours dominant sur la déforestation et les moyens de la combattre demeure en effet généralement réducteur. Il repose aussi sur une vision idéologique qui considère, consciemment ou inconsciemment, l’agriculteur des mornes comme la principale menace pour l’environnement en milieu rural et le responsable des dommages causés par les multiples catastrophes « naturelles » qui ont affecté le pays. Les représentations qui sont faites du paysage rural haïtien et de la couverture arborée du pays sont le plus souvent tronquées ou, au mieux, ne reflètent que partiellement la réalité. Les chiffres avancés sur la cou- verture forestière donnent l’impression d’un espace « désertifié » mais reposent en réalité sur des approximations hâtives sans base scientifique réelle. Les dynamiques en cours sont présentées de manière simplifi- catrice et les solutions généralement proposées ne tiennent pas compte d’une situation agraire complexe qui nécessite le recours à une approche pluridisciplinaire intégrant sciences sociales et sciences exactes pour dégager des approches et des méthodes d’action adaptées et perfor- mantes pour accroître les surfaces en cultures pérennes et préserver les ressources en eau et en sols. Cet ouvrage analyse la situation actuelle du couvert arboré en Haïti, en mettant à profit les avancées dans les techniques d’imagerie satelli- taire, tente de définir des perspectives nouvelles sur l’historique de la déforestation en Haïti et ses causes et propose une approche plus opérationnelle pour les actions visant la préservation de l’environnement, s’appuyant sur les connaissances récentes acquises sur les filières du bois et des fruits et les leçons apprises des interventions passées. Le texte est divisé en six chapitres. Le premier retrace les modes de mise en valeur du territoire sur les cinq siècles passés et s’attache particu- lièrement au rôle joué par les exportations majeures de diverses espèces de bois qui se sont étendues sur près de deux siècles. Le processus de reconstruction d’espaces arborés par la paysannerie au 19ème siècle, fai- sant appel à de nouvelles espèces introduites durant la période coloniale et à des techniques complexes qu’on désigne aujourd’hui comme « agroforestières » est décrit et quantifié. Des images d’époque uniques illustrent cette partie. Le deuxième chapitre traite de l’étendue et de la composition du couvert arboré actuel, composé principalement de systèmes arborés cultivés, et non de reliquats de forêts naturelles. Il compile en même temps les résultats de diverses études quantitatives sur les espaces fores- tiers restants (forêts humides de pins, forêts sèches, mangrove) et leur dynamique d’évolution sur les 30 dernières années. Les deux parties suivantes font une description et une analyse des filières de produits du bois et des filières fruitières actuelles, en dégageant leur rôle dans l’écono- mie nationale et leur fonction dans l’économie paysanne. Les techniques, les conditions et les évolutions dans la fabrication de charbon notamment sont discutées. L’importance, la diversité et les potentialités de la production de fruits pour le marché local et l’exportation sont soulignées. Le cinquième chapitre fait un bilan des expériences de reboisement, reforestation et de lutte contre l’érosion sur les 80 dernières années et définit les leçons apprises. Le dernier chapitre fait une synthèse des éléments dégagés et conclut sur les pistes et modalités d’intervention plus opérationnelles à envisager. Le livre se veut un outil de diffusion des connaissances acquises dans le domaine et de réflexion pour l’action. Il s’adresse à un public varié. Il intéresse d’une part les étudiants de niveau universitaire et les spécialistes dans les domaines de l’agronomie, des sciences de l’environnement, de l’histoire et de l’économie haïtienne. Il vise aussi le public des décideurs, responsables de projets et techniciens de terrain, haïtiens et étrangers, à la recherche de résultats concrets. Alex Bellande C HAPITRE 1 - L’ ARBRE ET L A FORÊT: HISTORIQUE DE LA DÉFORESTATION 1.1. Une végétation naturelle déjà transformée par les Arawaks 1.1.1. Peuplement et mise en valeur durant la période pré colombienne Dans leur processus de migration depuis le bassin amazonien, des vagues importantes d’Amérindiens Arawaks arrivent dans l’île qu’ils nom- ment Haïti vers l’an 1200, soit 300 ans avant les Espagnols. Contrairement aux chasseurs-cueilleurs Ciboney qui s’y sont installés plusieurs siècles auparavant, les Arawaks connaissent les pratiques de domestication des espèces végétales. À l’arrivée de Christophe Colomb, la population indi- gène compte déjà vraisemblablement entre un et deux millions d’habitants. Certaines estimations, qui vont jusqu’à huit millions, paraissent exagé- rées au vu des moyens disponibles pour la mise en valeur agricole. Les Arawaks, ou Taïnos, ne disposent pas en effet d’outils en fer, seulement d’outils en bois et de tranchants en pierre de silex. Les zones de peuple- ment plus dense se situent sur les côtes, là où les ressources de la pêche fournissent une abondance d’aliments protéinés. Cependant, le Plateau Central, les mornes de Dondon, Sainte-Suzanne, des Cayes et du Bahoruco sont déjà peuplés aussi. La chasse, la pêche et la cueillette ne peuvent à suffire à l’alimen- tation d’une population de plus d’un million d’habitants sur cette île de 77.000 km2. Les Arawaks pratiquent la culture d’espèces comestibles à travers une combinaison de techniques de jardinage intensif autour des villages et de défriche par le feu dans les zones de plaine et les piedmonts reculés. Les plaines et vallées sont parsemées de vastes jardins sur butte appelés « conucos » ou « montones » en espagnol et destinés principa- lement à la culture des tubercules : manioc amer et doux, patate douce, arrow root (« alayout »), malanga (Xanthosoma) et mazonbèl (Colocassia). Le prêtre espagnol Las Casas relate l’organisation de ces jardins intensifs qui peuvent contenir des dizaines de milliers de grosses buttes de plus d’un mètre de diamètre et 75 cm. de haut. Les Arawaks développent par ailleurs des techniques d’irrigation qui leur permettent de cultiver les plaines plus sèches telles que celle d’Aquin où des vestiges de cana- lisations ont été retrouvés. Dans les piedmonts cependant, le feu est le principal mode de destruction de la végétation arborée pour l’installation des cultures annuelles. C’est le domaine des cultures de maïs, que les Taïnos consom- ment rôti ou bouilli, des haricots, de l’arachide, des tubercules et des piments. La pratique du semis après brulis de la végétation arborée est, contrairement à celle des « conucos », peu exigeante en travail. Elle permet, en l’absence d’outils en bois ou en fer élaborés, et en utilisant simplement un bâton à fouir, de cultiver des surfaces importantes car il n’est besoin ni de labour ou de désherbage la première année. 1.1.2. Des « forêts vierges » ? En dehors du brûlis, la pression des Arawaks sur les ressources ligneuses reste relativement faible. Les espèces pérennes sont utilisées pour la construction, la fabrication de canots, la cuisson, les usages thérapeutiques et l’alimentation. La gamme de fruits disponibles sur l’île est cependant relativement réduite par rapport à ce que nous connais- sons aujourd’hui. L’ethnologue Jacques Roumain dresse une liste des espèces utiles dans sa « Contribution à l’étude ethnobotanique précolombienne des Grandes Antilles ». Les grands canots utilisés pour le transport de 40 à 100 personnes entre Haïti, Cuba et Porto Rico sont faits d’acajou et de tavernon, pour les plus petits, et de mombin et figuier pour les plus grands. L’acajou est brûlé sur pied à feu doux contrôlé, puis creusé à l’aide d’outils en pierre. Roumain dit qu’il s’agit de cèdre mais la confusion vient du fait que les deux espèces sont durant la colonisation espagnole confondues par les botanistes. Le gayac est le bois préféré comme poteau pour la construction des cases et est déjà employé pour ses propriétés pharmaceutiques. L’acajou et ce qui est désigné aujourd’hui en créole comme « bois raide » ou « ébène » sont utilisés dans la fabrication de plats. L’ île de La Gonâve était réputée pour la finesse de sa boissellerie. Le mahot et le « bois de soie marron » sont employés dans la fabrication de nasses pour la pêche et de cordes. Le « bois chandelle », du fait de sa teneur élevée en résine, sert à l’éclairage de nuit. Les fruits comprennent les diverses variétés de cachiman, l’ananas, la noix de cajou, la cerise tropicale, la goyave, la caïmite, la sapotille, l’icaque et les raisins de mer. L’abricot des Antilles, bien que répandu, reste sacré (Roumain, 1942). Il n’est pas consommé par les vivants, étant réservé à la consommation des morts. Cependant, de nombreux fruits que beaucoup considèrent aujourd’hui comme « indigènes » (mangue, avocat, banane, cocotier par exemple) ne sont pas encore présents sur l’île. À la fin du 15ème siècle, bien que les espaces forestiers dominent, l’île d’Hispaniola est cependant loin d’être « vierge ». Les descriptions idylliques qu’en fait Colomb sont surtout destinées à impressionner ses commanditaires espagnols : « Dans cette île, […] il y a des chaînes de montagnes très élevées […], pleines d’arbres d’une multitude d’espèces, et tellement hauts, qu’ils puissent arriver jusqu’au ciel » (Pluchon, 1980) En plus des « merveilleuses forêts de pins », Colomb évoque aussi toute- fois « des champs magnifiques » et d’« innombrables habitants ». De larges espaces ouverts existent en effet dans les plaines et la végétation des étages de basse altitude des mornes a été transformée par la pratique de la défriche-brûlis. Les surfaces mises en culture chaque année pour satisfaire les besoins alimentaires de la population Arawak sont déjà vraisemblablement supérieures à 200.000 hectares sur l’en- semble de l’île. En tenant compte des longues rotations qui doivent être pratiquées pour assurer un recru forestier et maintenir la fertilité avec des techniques de défriche par le feu, les surfaces de forêt primaire entamées par cette civilisation se chiffrent déjà probablement à plus d’un million d’hectares, dont une partie est remplacée par des espèces de la forêt secondaire. Les Arawaks ont par ailleurs modifié la composition de la végétation arborée par l’introduction de nouvelles espèces dans l’île. Il est supposé qu’on leur doit la présence en Haïti de la noix de cajou, originaire de l’Amérique du Sud, et du roucou. Plus important encore, ils auraient introduit une espèce forestière de zone sèche agressive, le bayahonde (Prosopis juliflora). Venu des côtes vénézuéliennes selon cer- tains auteurs (Timyan, 1996), celui-ci constitue une des espèces dominantes de la forêt sèche actuelle. Il convient de signaler aussi que la végétation naturelle de l’époque n’est pas constituée que de forêts. Au cours des millénaires passés, la forêt a en effet avancé ou régressé en fonction des modifications du climat à l’échelle de la planète. De vastes zones de savanes herbacées naturelles, avec seulement des poches de forêt, occupent avant l’arrivée des Espagnols les plateaux de la partie centrale de l’île : l’actuel Cibao et les plaines de la province du Higuey en République Dominicaine et le Plateau Central en Haïti (Dreyfus, 1980). Ces zones seront mises à profit pour l’élevage par les Espagnols et les premiers occupants français, qui feront du cuir une des premières denrées coloniales d’Hispaniola. Hatzenberger nous fait remarquer aussi qu’il existe déjà en Haïti, comme dans d’autres îles antillaises, des zones présentant un paysage de désolation avec « des sols très peu évolués comme les lithosols, souvent caillouteux, établis sur une roche-mère dure. […] Ils sont limités en profondeur, perméables, karstiques. Soumis à l’érosion [naturelle], ils ne subsistent qu’entre les fissures des roches ou dans des cavités, parfois en poches discontinues de quelques mètres sur la roche nue » (Hatzenberger, 2001). Ce sont, entre autres, ceux du Morne Lapierre autour des Gonaïves ou ceux que Moreau de St-Méry désignera au 18ème siècle comme la zone stérile des « fredoches » autour de Fort-Liberté, l’ancienne Plantation Dauphin, où il n’existe que « des monticules sans aucun ordre entre eux, et ne donnant vie qu’à quelques arbres chétifs, incapables de cacher un sol chargé de nombreux cailloux détachés : des pierres et des roches qui sortent d’une terre ochracée pour montrer leurs têtes rougeâtres ou brunes et d’autres qui tout à fait à nu présentent des masses sillonnées et chargées d’aspérités » (Moreau de St-Méry, 1796). Hatzenberger de son côté nous décrit ces « raques » de forêt sèche de zones côtières arides comme « des associations de bois durs, rabougris et généralement couverts d’épines qui se développent sur des terrains à très faibles réserves en eau ». (A suivre)
Alex Bellande
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