Cinéma

Voir "Ma femme et le Voisin" et en revenir moins jaloux

Publié le 2005-03-28 | Le Nouvelliste

«Ma femme et le voisin» du réalisateur Riquet Michel est une provocation. Non pas que les actes mis en images transpirent d'un parti pris contre des clichés tabouisants. Mais c'est précisément que les présupposés psychosociaux qui sous-tendent le sujet traité recèlent une forte charge émotionnelle. La jalousie qui en est la trame, se trouve dépeinte comme un état morbide où l'outrance des sentiments du sujet se nourrit de l'idée obsédante du plaisir que l'être aimé aurait pris en faisant l'amour avec quelqu'un d'autre. Quand en plus, la capacité de procurer de la jouissance est remise en question et tourne à la hantise, le décor est planté pour accueillir des scènes d'une rare intensité dramatique comme celles auxquelles le spectateur a droit. Le spectacle offert, dans lequel la femme n'a pas trop eu la part belle, passe par tous les registres du rire, avec en toile de fonds l'histoire de ce mari qui se réveille en sursaut au cours de la nuit et surprend son épouse citant le nom d'un autre homme avec qui elle serait en train de faire l'amour pendant son sommeil. A travers un enchaînement de séquences comiques entre hilarité diffuse et satire décapante, «Ma femme et le voisin» suppose une psychothérapie sociale qui déconstruit le principe actif du sentiment de jalousie, cette obsession de la perte du pouvoir détenu sur l'émotion et le corps de l'être aimé. Par la mise en situation de certaines causes conduisant un partenaire à l'infidélité, notamment la femme, et qu'on n'ose généralement pas révéler, le film distille dans le subconscient des référents d'autocensure qui rendent à la fois moins machiste et plus apte à préserver son couple du désamour. Il renvoie à des considérations comme : il faut être sexuellement intelligent, reconnaître ses défaillances et savoir les soigner, la fidélité se conjugue au féminin comme au masculin, le corps de l'être aimé n'est pas une usine à fabriquer des preuves d'amour, la vie de couple a horreur de la monotonie, la vraie fidélité va au-delà du physique pour impliquer l'âme, encore que souvent ce soit l'accord des corps qui aide à entretenir la flamme. Un tel film ne devrait pas être interdit aux jaloux. Riquet Michel a osé et réussi une mise en scène ingénieuse et désopilante d'un sujet sensible, en maintenant l'équilibre entre jeu des sens et décence. Avec au compteur près de cinquante occasions d'éclater de rire, en 1 heure et demie, «Ma femme et le voisin » reste dans le genre un succès, auquel ont contribué la Responsable de la production Junelle Michel et des talents montants comme, Jacques Delatour, Réginald Poulard, le «flamboyant gynécologue», Marie Yolène Félisma, Ricky Juste, Raud Octanvil, Jihane Pierre-Louis. Il pourrait être reproché à Riquet Michel de donner dans la facilité, en demeurant dans la veine des petites histoires légères où trône l'amour et dont nos réalisateurs semblent ne pas pouvoir se déprendre. Cependant, pour avoir déjà fait ses preuves, on sait qu'il est servi par un art et une technique pouvant supporter des sujets autrement plus relevés. Son option pour le comique déclenchant le fou rire s'inscrit dans une filmographie en phase avec la réalité de la demande du gros public cinéphile, lequel se délecte volontiers de bouffonneries et de gags, vague à l'âme oblige, dans un quotidien où le stress est le pain le mieux partagé. Que le cinéma haïtien en gestation ait fini par exercer une attraction rituelle sur son public résonne comme un truisme. Celui-ci, depuis un certain temps, a développé un goût caractérisé pour les films locaux. Parce qu'il les découvre miroir de son vécu et exutoire de ses frustrations débordantes. Mais avec «Ma femme et le voisin » son intérêt pour les produits du grand écran made in Haïti aura crû d'un cran. Espérons que cet engouement finira par décider les responsables culturels à constituer un fonds dédié au développement du septième Art local. Et pourquoi pas avoir en Haïti un centre d'enseignement des techniques du Cinéma animé par l'émérite Raoul Peck, pour les besoins de la relève.
Nicoma Nonas Auteur

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