L’indigénisme haïtien : les marchés dans le paysage urbain

Publié le 2017-01-24 | lenouvelliste.com

Le goût de Raoul Dupoux (1906-1988) pour l’aquarelle lui a été transmis par sa mère Clémence. Plus tard, alors qu’il avait rejoint la congrégation des Frères de l’Instruction Chrétienne, il a poursuivi sa formation artistique. Revenu à la vie civile à cause de la maladie de son père, il a été sans doute le meilleur aquarelliste de son temps. Indigéniste, il s’est intéressé aux thèmes inspirés de la vie quotidienne de nos paysans. Mais plus que ses pairs, il a aussi été inspiré par les activités de nos marchandes, leur arrivée dans les marchés de la ville où l’on vide les camions chargés des produits des champs. Son dessin précis qui transparaît en dessous de couleurs douces rapproche cette œuvre du réalisme photographique. L’image est celle de femmes débarquant leurs marchandises d’un camion. En réalité, elle est assez inhabituelle pour son temps. Il suffit de se rappeler que dans les années dix-neuf cent quarante les images indigénistes se devaient de montrer la dignité des femmes paysannes. S’il est vrai que l’image montre ici ce courage exceptionnel avec lequel elles se chargent de vider le camion, la posture de celle qui est au premier plan est pour le moins surprenante. Une image comme celle-ci montre l’étape finale de produits de la terre : l’arrivée dans les marchés publics des grandes villes. Ceux que la question intéresse devraient lire la thèse «Dynamiques sociales et appropriation informelle des espaces publics dans les villes du Sud : Le cas du centre-ville de Port-au-Prince» qu’a présenté en 2011 Kelogue Thérasmé à l’Université du Québec à Montréal. L’auteur dit à juste titre que les marchés publics tiennent un rôle important dans toute l’histoire d’une ville. Avec l’intérêt de nos artistes qui s’est déplacé de la campagne à la ville, les marchés publics devaient inévitablement devenir des lieux d’inspiration très importants. Ils l’ont été d’autant plus qu’avec la densification de la population, les marchés ont débordé des espaces préalablement établis, pour envahir les rues, les trottoirs et les galeries. Il est intéressant, dans nos considérations sur les œuvres produites sur ces thèmes, de voir comment les artistes ont manifesté leurs préoccupations esthétiques dans leur traitement de la vie des marchés des grands centres urbains. Galland Sémérand (1953- ) est né au Cap-Haïtien, mais a grandi à Port-au-Prince. S’il est vrai qu’on peut noter dans sa peinture ce souci de la précision et du détail qui a marqué celle du maître Philomé Obin, il faut cependant reconnaître que sa technique (il a fait des études d’architecture et est passé à l’Académie des Beaux-Arts) le dissocie totalement de ces tendances stylistiques associées à l’École du Nord. Toutefois ses origines capoises sont évidentes dans la représentation des constructions emblématiques de sa ville et de ses environs. On pourrait expliquer, par exemple, cette image du Marché Cluny du Cap par son intérêt pour l’architecture, son goût pour l’illusion de grands espaces. Mais il est évident qu’il lui était impossible d’occulter la foule autour de ce marché. C’est elle, en vérité, qui anime l’espace autour de cet édifice préfabriqué, construit sous la présidence de Florvil Hyppolite. On peut voir dans ce tableau de Sémérand un ordre et des conditions sanitaires qui seraient peut-être une idéalisation du sujet comme on peut le voir dans beaucoup de paysages urbains issus de l’École du Nord. Étienne Chavannes (1939- ), lui aussi originaire du Cap-Haïtien, ne fait aucune référence à sa contrée d’origine. Ses scènes se déroulent dans des lieux non identifiés, son intérêt premier étant de montrer des foules bigarrées. Le milieu est ici en bordure d’un espace urbain mais généralement, à l'inverse de ceux que l’on trouve à la campagne, ses marchés offrent des abris aux marchandes. Mais, ils sont ouverts et marchandes, acheteurs, animaux et badauds fourmillent. Tous ensemble apportent diversité à ses tableaux, comme dans la réalité ils rendent vivants ces lieux. Certains artistes, particulièrement ceux qui ont la formation nécessaire pour traiter du portrait, ont choisi de laisser de côté les foules pour faire une sorte de gros plan sur l’un et l’autre de ces personnages dont les activités diverses les maintiennent dans ces coins de centre-ville envahis par le commerce au détail. C‘est ce qu’a fait Ralph Allen (1952- ). Au premier plan du tableau, aucun espace n’est suggéré entre les personnages représentés. Ils sont montrés comme dans un collage. Cette manière de faire exprime peut-être l’intention de l’artiste de signifier cette impression d’entassement de personnes et d’objets qui caractérise les espaces voués au commerce de tous genres. Nous avons parlé du photoréalisme de Franck Louissaint (1949- ). La technique qu’il a développée avec les années lui a permis de créer des portraits types d’acteurs de ce monde très particulier qu’est celui des marchés. Parmi ces acteurs, essentiellement des femmes, il y a quelques hommes, bons à tout faire, se faufilant entre ces dames, leurs paniers, les bidons de tôle et les détritus qui emplissent les espaces des marchés. Ces hommes, rarement montrés dans la peinture indigéniste, Franck Louissaint veut manifestement attirer ici l’attention sur leur présence. Il a choisi l’un d’entre eux. Il n’est pas très jeune mais il est fort et on le sent actif. C’est un homme généralement très disponible, qui a sûrement joué le rôle de portefaix, une activité tellement nécessaire dans la vie d’un grand comme d’un petit marché. (à suivre)
Gérald Alexis
Auteur


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