La recherche universitaire en Haïti: éléments de diagnostic, enjeux et perspectives

Par Paul Yves Fausner Il est très difficile de procéder à un examen global de l’état de santé de l’université en Haïti, des liens qu’elle entretient ou devrait entretenir avec la collectivité ou de sa contribution à l’ensemble du développement de notre société.

Par Paul Yves Fausner Il est très difficile de procéder à un examen global de l’état de santé de l’université en Haïti, des liens qu’elle entretient ou devrait entretenir avec la collectivité ou de sa contribution à l’ensemble du développement de notre société. Les professeurs en général n’insistent pas trop sur les problèmes qui surgissent dans la vie quotidienne de l’institution qui, dans l’ensemble, est à vocation d’enseignement et non de recherche. Ils se renvoient indéfiniment la balle au lieu de réfléchir sur les grands dossiers de la nation confiés généralement à des politiciens douteux et déroutés par le mal du pouvoir et de la richesse facile. Les questions qui expriment une certaine angoisse chez les jeunes ne sont jamais posées avec acuité. Pour ce qui est de l’avenir de l’éducation, de l’enseignement supérieur en particulier, nos administrateurs n’établissent pas toujours des rapports accueillants à l’endroit des idées novatrices qui forceraient le rectorat et le ministère de l’Éducation à regarder plus loin et à se donner des objectifs de progrès innovateurs. Les acteurs du système éducatif font difficilement l’unanimité sur ce que doivent être les buts ultimes de la recherche universitaire, reléguée jusqu'à ici au second rang. Il nous a paru intéressant de situer notre réflexion en tant que professeur de méthodologie générale sur les recherches entreprises par les étudiants du secteur public et privé pour l’obtention d’un grade universitaire et non de la recherche gouvernementale ou industrielle pour montrer qu’il n’y a pas en Haïti une politique de la recherche scientifique. L’enseignement supérieur est certes en crise et ses principaux acteurs sont chaque jour dépassés par les évènements qui leur imposent des mises à jour sans lesquelles ils ne pourront pas comprendre le domaine de la recherche et l’utilisation des nouvelles technologies de pointe qui font chaque jour avancer le monde de la science. Les mémoires produits pour la vaste majorité ne suivent pas la démarche scientifique, sont sans but et dénués de fondement scientifique, de méthodologie et de pertinence académique et sociale. Nos planificateurs et nos décideurs semblent ignorer les conséquences de ce grand retard sur le pays qui tarde encore à se ressaisir pour devenir une société fonctionnelle. Est-ce pourquoi, l’université demeure jusqu’ici incapable de définir elle-même ses orientations, ses objectifs et ses programmes en attendant de pouvoir se donner tous les moyens de sa politique. Du secteur public ou privé, elle ne répond nullement à sa vocation de donner l’enseignement supérieur, de favoriser et de stimuler la recherche, d’assumer une fonction de leadership dans la vie intellectuelle de l’État et de fournir des spécialistes pour les divers champs de l’activité nationale. Les diplômes octroyés par les facultés aux étudiants après soutenance du mémoire appelé aussi projet de fin d’études ne permettent pas de poursuivre normalement aujourd’hui les études à l’étranger. Et ce, pour plusieurs raisons : - l’incapacité de l’université d’Haïti à combler les grandes lacunes laissées par le secondaire et à respecter le nombre de jours et d’heures de classe exigés à l’extérieur – l’incapacité des professeurs à donner l’enseignement vraiment spécialisé soutenu par la recherche scientifique – le manque ou l’absence d’infrastructures universitaires adéquates etc. Nous ne comprenons pas pourquoi l’université en Haïti n’est pas toujours au cœur des grandes interrogations, ne remet jamais en question la réforme éducative en cours même lorsque celle-ci n’encourage pas trop l’apprentissage collectif, la pédagogie par projet et l’école alternative. Les énormes problèmes sont là devant nous : hausse considérable des demandes d’admission chaque année des étudiants, pullulement des boîtes dites universitaires sans programmes, sans cursus, sans infrastructures adéquates et sans professeurs qualifiés,absence de financement des études supérieures, de centres de recherche et de revues savantes, de soutien financier aux chercheurs pour publication, aux étudiants en mémoire et en thèse pour encadrement. À ceux- ci s’ajoutent la situation des professeurs non qualifiés et incompétents qui se trouvent en chaire, la question du renouvellement de la pédagogie à appliquer dans les salles de classes, de la valorisation du métier de professeur, de l’actualisation de la formation enseignante, du nouveau regard scientifique à développer pour que l’université réponde enfin aux nécessités de l’heure. L’importance qu’il y a à développer pleinement les ressources intellectuelles nécessaires à l’expansion économique du pays ne se trouve plus dans l’agenda des gouvernements de la République qui font semblant de ne pas savoir que la prospérité des nations dépend dans une large mesure de leur habileté à former et à maintenir un nombre suffisant de spécialistes, de techniciens, d’administrateurs et d’autres travailleurs spécialisés de grande compétence. Personne n’a vraiment le souci démocratique de faciliter l’accès de nos jeunes universitaires à la recherche, à l’information scientifique et à l’établissement d’une société hautement instruite. Bref, Haïti n’assume pas la pleine maîtrise de son développement scientifique, voire apporter sa propre contribution à nos voisins les proches. Nous croyons sincèrement qu’une démarche de consultation auprès des professeurs d’université intéressés et travaillant dans le domaine de la recherche et des groupes de chercheurs est à envisager pour prendre au nom de la famille universitaire haïtienne des décisions collectives et politiques sur le devenir de l’enseignement supérieur en Haïti – discuter de la question de la non accessibilité au plus grand nombre possible d’étudiants à un enseignement de haute qualité, de la dispersion de nos rares ressources humaines qualifiées, de la centralisation de l’université, de l’uniformisation des programmes et des diplômes, du manque de coordination des enseignants universitaires et de leur rémunération, du taux d’échec et de déperdition élevé des étudiants, etc. Nous refusons d’apprendre à compter sur la recherche pour montrer la supériorité du capital humain et de son importance dans le développement durable d’Haïti. Le problème de l’enseignement supérieur en Haïti ne suscite pas des discussions assez vives dans les milieux intéressés (radio, télévision, Assemblée législative, université…) pour qu’il devienne une préoccupation nationale. Tout le monde a peur de faire le grand ménage pour que l’université devienne un haut centre du savoir où les jeunes seront condamnés à vivre à la remorque de la recherche scientifique qui constitue aujourd’hui la clef qui ouvre les portes du changement, de la réussite et de la qualité de vie. C’est le devenir collectif lui-même qui est en cause lorsque la créativité intellectuelle, la capacité de l’innovation technologique sont négligées dans une société. Dans ce monde de l’économie en mouvement perpétuel, de la performance de la main-d’œuvre et du travail efficace et compétitif, l’université d’Haïti doit être repensée et adaptée aux besoins du marché. Il nous faut inventorier les acquis, identifier les grands problèmes, et en rechercher les causes et les solutions. Un vigoureux effort de redressement est à faire pour combler en particulier les longs retards qui continuent encore à freiner l’enseignement supérieur de qualité en Haïti. La définition d’une politique scientifique est une nécessité de l’heure pour Haïti qui ne connaîtra jamais son développement intégral (culturel, scientifique, économique...) sans une vision globale et intégrative de la recherche scientifique. C’est à l’université de rechercher ses propres points de repères, ses lignes directrices de recherche en tenant compte des besoins des industriels pour que les résultats des travaux de recherche des professeurs, des étudiants ne restent plus dans les tiroirs. La recherche étant liée à une politique de développement que l’ensemble du gouvernement de la république a la responsabilité d’appuyer et de financer pour faire avancer la lutte contre la pauvreté et l’ignorance. C’est aussi à l’université de définir les contenus des recherches à entreprendre en tenant compte de la politique de développement globale du pays. La conjoncture socioéconomique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui nous oblige à repenser l’ancienne vision abstraite que nous avons de la recherche scientifique en Haïti. Personne ne sait pas trop s’il existe un fonds spécial consacré à ce domaine qui doit faire l’objet d’une discussion publique. L’élaboration de solutions aux problèmes de notre société passe par la recherche moderne qui exige de nous des ressources humaines et financières très importantes et un développement scientifique conforme aux besoins et aux aspirations de la société haïtienne qui ne pourra pas subsister sans la participation active de tous les agents du système à l’édifice du progrès. C’est enfin aux rares chercheurs disponibles d’intervenir dans le champ de la politique scientifique pour aider la collectivité à accroître sa capacité à faire face aux grands défis collectifs. Nous laissons trop souvent aux décideurs politiques le soin de déterminer pour l’université le rôle et la place de la science et de la recherche scientifique dans la société haïtienne. Il serait de bon ton que nous nous mettions à l’écoute des autres et favorisions la création de réseaux formels aussi bien qu’informels d’échanges, de connaissances et de résultats de recherche entre nos étudiants et ceux des pays voisins développés ou en développement. Un climat de dialogue est à établir entre les politiques éclairés du pays, les décideurs, les cadres supérieurs, les chercheurs et les intellectuels pour retrouver les diverses formules possibles de coopération. Une part considérable des ressources budgétaires nationales est à consacrer à l’enseignement scientifique pour éviter l’effondrement total de notre société. La situation actuelle de l’université en Haïti nous impose des choix très judicieux dans le domaine de l’organisation de l’enseignement supérieur face à la globalisation des marchés. Dans ce système d’éducation en déroute où certains gouvernements ont toujours tenté de corrompre et de manipuler sans grande ingéniosité de petits groupes d’étudiants et de professeurs affairistes pour étouffer les revendications collectives, il faut s’attendre un matin à une résurgence des activités collectives revendicatives contre toute forme de réforme néolibérale. Nos universités sont au plus bas dans les sondages en Amérique en raison des nombreuses actions de perturbations, d’occupation de bureaux administratifs, de manifestations et de grèves insensées par des étudiants révoltés et frustrés. Le système d’éducation est en pleine crise au moment où s’amorce la plus profonde réforme éducative que le pays ait connu jusqu’ici. C’est l’occasion pour la société haïtienne de prendre la décision d’investir réellement dans l’éducation considérée de plus en plus comme un grand fournisseur d’emplois et de revenus. C’est un tremplin important vers la croissance économique et la démocratisation des possibilités qui ont une valeur politique considérable souvent mal comprise par les gouvernements d’Haïti qui ne se dotent pas toujours de plans ambitieux pour développer qualitativement et quantitativement l’éducation. L’enseignement qui se donne affiche des différences profondes entre le secteur public et le secteur privé quant au contenu des programmes d’études qu’à leur pertinence sociale et professionnelle. La politique des restrictions à laquelle nous avons souvent recours pour justifier le faible pourcentage d’investissement dans ce secteur ne convient pas à notre pays qui tarde encore à monter le train du développement de la main-d’œuvre qualifiée.