La fierté d’être Haïtien

Merlet Abellard merletabellard@hotmail.com
31 janv. 2017 — Lecture : 7 min.
On entend souvent nos frères et sœurs clamer leur fierté d'être Haïtien. Sont-ils sincères? À quoi peut-on relier ce sentiment? Confondent-ils patriotisme et fierté, encore mieux, amour et fierté? Dans les quelques lignes qui suivent, nous allons essayer de dire, sans prétention aucune, ce que nous en pensons en utilisant au passage quelques expériences personnelles. Dans le dictionnaire Larousse, la fierté est définie comme « un sentiment d’orgueil, de satisfaction légitime de soi ». Toujours dans le Larousse, le mot légitime est défini comme tout ce qui est fondé en raison, en justice, en équité. Je sais qu’à au moins deux moments précis de ma vie, j’ai été immensément fier d’être Haïtien : 1-À l’âge de 10 ans, pendant toute la période de la CONCACAF (éliminatoire qui confirma la participation d’Haïti à la Coupe du monde de football comme représentant de l’Amérique du Nord en 1974) jusqu’à cette mythique et unique participation à la Coupe du monde. J’étais ensorcelé par la musique de Raoul Guillaume (le football est un jeu d’association et le « Manon Sanon tout pou yo ») qui me donnait des frissons à chaque fois. Tout ceci culmina quand Emmanuel Sanon marqua son but historique contre le célèbre gardien de but italien, Dino Zoff. À 10 ans, j’étais fier d’être Haïtien, de m’associer à Sanon; j’ai pleuré de joie comme beaucoup d’autres Haïtiens de tous les âges. 2-Durant l’été de l’année 1986, grâce à M. Coligny Chéry, j’ai pu faire la rencontre de René Théodore. J’avais 22 ans, j’adorais la politique. Des noms, tels Cayard, René Théodore, Sylvio Claude résonnaient presque comme Capois Lamort, Toussaint Louverture. Au moment où j’ai serré la main de Théodore, j’avais la chair de poule. Je m’en souviens encore comme si c’était hier. Nous étions devant la place St-Joseph de Fort-Liberté. Ils ont bavardé pendant environ cinq minutes et moi, stupéfié, j’écoutais sans rien entendre. Dans les 2 cas, je crois qu’il était légitime de ressentir cette fierté même si aujourd’hui, avec le recul, dans le deuxième cas, c’est peut-être discutable. Mais qu'en est-il des gens qui, malgré tout ce que l’on endure, surtout des politiciens, crient à tue-tête qu’ils sont fiers d’être Haïtiens? Le plus souvent c’est porté par l’opportunisme, parfois par la peur d’être jugés, qu’ils font ces déclarations. Trop souvent, les gens utilisent l’épopée de 1804 comme mécanisme de défense afin de cacher le fait qu’ils n’ont presque rien d’autre à brandir pour clamer leur fierté. Par ailleurs, que l’on vive en Haïti ou dans la diaspora influe grandement sur le sentiment de fierté envers le pays. Il ne faut pas comprendre par cette affirmation qu’il s’agit de manque d’attachement. Au contraire, chez la majorité des Haïtiens de la diaspora, l’éloignement aiguise plus le nationalisme. La vraie explication (de la différence) se résume dans cette maxime : le linge sale se lave en famille. Quand on est en famille, on est moins choqué. En diaspora, nous devons affronter le regard et parfois les remarques déplaisantes de l’ « étranger ». Et l’étranger est parfois un ami, un collègue, un conjoint. En effet, je me souviens qu’environ 2 ans avant le séisme du 12 janvier 2010, nous avons vécu l’effondrement, sans aucune provocation naturelle, d’une école à Pétion-Ville. Que je m’en souvienne, il n’y a pas eu de victimes, Dieu merci. La télévision de Radio Canada a couvert l’événement. L’horreur a commencé ainsi : le reporteur a pris la peine de préciser qu’on attend l’arrivée d’une pelle mécanique, je crois de la Martinique, afin d’enlever les débris. Deuxième affront, ils ont filmé des écoles qui étaient dans une condition inimaginable afin de montrer l’état pitoyable des écoles en Haïti. Oui, en Haïti; même s’ils n’ont pris qu’un échantillon des pires écoles, pour eux c’est représentatif du pays. Nul besoin de préciser que le lendemain, je suis rentré au bureau, comme tous les compatriotes de la diaspora le font à chaque épisode du genre, la tête baissée et sur la défensive. Il y a quelques années, j’ai vu à la télévision de Radio Canada un reportage sur les « bayakou ». Peu de temps après, j’ai su qu’un reportage sur le même sujet était disponible sur la plateforme You Tube. À chaque élection, l’humiliation commence avec le nombre et la qualité des candidats pour culminer avec des fraudes massives et des meurtres le jour des élections. Comment oublier les trop fréquents combats de coqs et les exercices de tirs qui ont lieu au Parlement haïtien. Jusqu’à la fin des années 70, quand un Haïtien devait émigrer, le jour du départ on assistait à une scène d’enterrement. Tout le monde pleurait : famille, amis, proches. Aujourd’hui, le départ d’un proche n’entraîne que de la joie, de l’espoir; les gens sont plus qu’heureux de quitter le pays. Un leader politique haïtien a même dit qu’il n’y a que les résignés et ceux qui n’ont pas les moyens d’émigrer qui vivent encore en Haïti. Ce n’est pas un blâme mais tout simplement un constat qu’il a fait. J’avais fini d’écrire ce texte quand est arrivée l’« affaire Guy Philippe ». Sans m’étendre trop là-dessus, je veux simplement faire la remarque suivante. J’ai lu et entendu une quantité phénoménale de commentaires. À plus de 75%, les gens expriment leur dégoût, mentionnent la violation de notre souveraineté, le déshonneur dont ils sont couverts; ils se disent humiliés. Nous avons quand même relevé un petit nombre de leaders qui expriment leur contentement. Ces réactions mettent en évidence un nouvel épisode de notre déchéance. Que font-ils de leur fierté haïtienne? Pour ces gens, malheureusement, les intérêts personnels passent avant tout. Peu importe le projet faisant l’objet d’une pause de première pierre ou d’une inauguration, le discours officiel est truffé d’éloges et de remerciements à l’endroit d’un ou de bienfaiteurs : USAID, Taiwan et j’en passe. Pourtant, ces mêmes orateurs ne ratent aucune occasion pour revendiquer la soi-disant souveraineté nationale. Prenons le système éducatif haïtien. Dans les années 60-70, il était de qualité de telle sorte que la diaspora, au début de sa constitution, était surtout composée de professionnels. Les gens quittaient Haïti avec un diplôme (en droit, en médecine, en enseignement, en génie, etc.) et pouvait, moyennant une petite mise à niveau, l’exercer même en Occident. Nous savons aussi que plusieurs de nos compatriotes ont également professé sur le continent africain. Aujourd’hui, le système éducatif est à l’agonie. Quel que soit le diplôme obtenu dans ce système, dès que l’on traverse les frontières haïtiennes, celui-ci n’a presque plus de valeur. Paradoxalement, s’éduquer au pays coûte de plus en plus cher. Ne parlons pas du système routier et du réseau électrique. Ah! Le système de santé. Trop complexe à analyser dans un si court texte; disons simplement que les principaux hôpitaux publics, l’hôpital général de Port-au-Prince, l’hôpital Justinien du Cap-Haïtien, sont non seulement dépourvus d’équipements mais dans un état lamentable. L’hôpital de Fort-Liberté a encore le mérite d’être propre même s’il est tout aussi dépourvu d’équipement que les autres. Si vous pensez que j’ai oublié mon thème de départ qui est la fierté, détrompez-vous. Pour mieux comprendre où je veux en venir, suivez cette analogie avec une famille. Chaque membre d’une même famille développe envers les autres de l’amour, de la tendresse, de l’affection, de l’amitié et aussi de la fierté. Par contre, n’oublions pas que la fierté est une satisfaction légitime de soi et que cette légitimité est fondée en raison, en justice, en équité. Donc difficile d’être fier d’un parent voleur, menteur, violeur, incestueux, etc. Si j’ai un père drogué, alcoolique qui en plus est un joueur compulsif, comment puis-je en être fier? Mieux encore: Si un fils fait montre de comportement déplacé, est-ce que la mère en sera fière? Non. Par contre, sachant que l’amour maternel est quasi sans borne, nous sommes certains qu’elle continuera à l’aimer. L’enfant a beau être le pire criminel de tous les temps, il reste de fortes chances qu’il soit encore aimé. Ces derniers temps, nous avons assisté (à la télévision) à des scènes déchirantes de parents, surtout des mères, qui ont dû dénoncer leurs enfants qui s’apprêtaient à commettre des actes de terreur. Les larmes aux yeux, elles renouvelaient tout de même leur amour. Ici vient la nécessité de faire la différence entre amour et fierté. On peut aimer tout en étant fiers mais l’amour n’implique pas nécessairement la fierté; ce sont deux sentiments distincts. J’ai un amour incommensurable pour Haïti, principalement Fort-Liberté où je suis né. Plus que quiconque, j’aimerais pouvoir crier haut et fort ma fierté d’être Haïtien. Aujourd’hui, je suis à l’étape d’espérance. Comme les mères éplorées, je renouvelle mon amour envers Haïti. Mais, avouons-le, c’est dur d’être fier de ce que nous avons accompli en tant que collectivité après 1804 même si certains individus, par leurs réalisations personnelles, nous procurent occasionnellement des moments de grande fierté. Depuis plusieurs décennies, nous sommes la risée du monde. Si jadis nous étions la perle des Antilles, aujourd’hui nous sommes le pays le plus pauvre de l’hémisphère (ça revient sans arrêt). Nous avons un niveau de vie misérable alors qu’une oligarchie est en train de piller le pays. Pourquoi dans mon pays, dans certaines villes frontalières, les habitants doivent traverser de l’autre côté pour se scolariser, se soigner, et ce, même après 1937 et ce qui s’en est suivi. Pourquoi dans mon pays, certains politiciens (j’ai failli dire les politiciens) font systématiquement du blocage au profit de leurs intérêts. Oui, j’espère de tout cœur qu’avant la fin de mes jours, tous mes compatriotes pourront retrouver la fierté qui habitait nos ancêtres en 1804. À ce moment-là, nous pourrons concrétiser la prophétie faite par Édouard Tardieu dans la chanson ‘Fière' Haïti : « les cœurs joyeux, l’âme fervente. Toujours, en avant nous irons, la tête altière et haut les fronts ». En attendant ce grand moment, la tête est bien basse parce que, pour une grande partie du monde, haïtien signifie : indiscipline, intolérance, incompétence…