Réminiscence / Visite à Léogane en mars 2003

Dans la splendeur d\'un après-midi de rara

Les piquants rayons d\'un soleil de 16 heures se mêlent à la poussière soulevée par un coup de vent. Les rues de Léogâne sont presque désertes. Les quelques rares passants qui déambulent dans les espaces vides de la ville portent déjà l\'accoutrement de la circonstance. A 16 h 30 un dimanche de mars, le temps est à la préparation. Dans moins d\'une heure, la chaleur du rara prendra possession de la ville.

Publié le 2005-03-28 | Le Nouvelliste

C\'est quoi le rara? La cité d\'Anacaona, Léogâne, située au sud de la capitale à 32 km de Port-au-Prince, est le berceau de cette tradition culturelle haïtienne qui date de la période précolombienne. La Vallée de l\'Artibonite, au centre du pays, est aussi gardienne de cette pratique culturelle, profondément liée au vodou. Les chefs de bande de rara sont souvent des houngans, des mambos ou des présidents de bandes de « sanpwèl », qui est une espèce de société secrète très portée sur les pratiques de sorcellerie. Préparation et sortie des bandes 17h 20. Les \"Jamais absents\" de cette euphorie populaire se rangent par petits groupes au bord des routes, des places publiques et de la Nationale # 2 pour attendre le grand rassemblement. A la différence de ce qu\'on peut voir à Port-au-Prince, les Léogânais, pour le rara, se parent de vêtements propres. Un bain dans une cuvette en plastique ou métallique remplie d\'eau, non incolore ; suivi de la séance du poudrage et du maquillage. Le cou recouvert de poudre blanc, le visage badigeonné de colorants, un corsage sans manches, on oubli le dessous (ce n\'est plus le temps de l\'incontournable soutien-gorge), un extra minijupe ou pantalon, des sandales plats... constituent le costume de la jeune fille qui part pour le rara. La malice populaire prétend que les Léogânaises sont de très bonnes épouses ou compagnes (fidèles, attentionnées...), mais quand vient le temps du rara, ses qualités s\'échangent contre l\'entrain irréfléchi de l\'ambiance. Il n\'y a plus de fidélité qui tient. La félicité du rara décide de l\'attitude à adopter. Quand le rara occupe le béton Quand le soleil fait place à la fluorescente lumière de la lune, Léogâne, en ce dimanche de carême, se baigne dans la musique, la chaleur, la volupté du rara. Sur la Nationale # 2, à proximité du Sous-Commissariat de la Place d\'Anacaona, plusieurs centaines de personnes occupent la moitié de la chaussée. Le rythme du tambour et des gongs actionne le niveau des déhanchements. La plupart des femmes gardent dans leur dos une proche et imposante présence masculine, pour le plaisir ou la sécurité, le tout pour la folie d\'une session de rara. L\'éclairage des réverbères électriques, absent, est remplacé par la lueur fuyarde des lampes « tèt gridap ». Derrière la marée humaine se défilent des brouettes, des cuvettes de rafraîchissements et de tafia. Certains participants traînent avec eux leur inséparable bicyclette qui délimite quelque peu les pas de danse. Les avertisseurs assourdissants des autobus des Cayes, de Jérémie, de Jacmel... n\'effrayent guère ces bambocheurs de grand chemin. Leur présence défie toute règle de la circulation. Le conducteur, pressé ou pas, doit s\'astreindre à la lenteur de la marche de la bande. Quand les cendres du carnaval se perdent dans la transition de la période de carême, des milliers d\'Haïtiens, chantant, dansant, agitant des drapeaux multicolores, se réinventent dans l\'effervescence d\'une musique de vaccines, de cornets artisanaux, de fers et d\'autres percussions. La foule se baignant dans la poussière blanche des sentiers battus, se déhanche en chantant comme une chorale enrouée, les \"paroles-pointes\", les meringues carnavalesques recuisinées... Les esprits s\'harmonisent, les corps se frottent entre eux, les généreuses poitrines se cognent contre le dos de ceux qui les précèdent... On se penche à droite, à gauche ; un pas en avant, deux en arrière, on se tournoie, on s\'immobilise... la musique dans la tête, le coeur dans les jambes... le rara, le rara... ! A ce rythme, demain se décidera de lui-même. On ne pense plus à rien. Les notes trépidantes de la musique retiennent tous les esprits prisonniers. Dans la splendeur de cet après-midi de rara, tout s\'oublie, tout se perd... la danse érotique des reins embrase l\'âme pudique de chacun pour enfanter les clichés indécents du rara d\'Haïti, ce magma culturel pour le reste du monde.
Gaspard Dorélien Auteur

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