Festival Quatre chemins

Etienne Minoungou, dans la peau de Mohamed Ali

Etienne Minoungou, Burkinabè, est comédien et metteur en scène. Fondateur du festival Les Récréâtrales (Ouagadougou, Burkina Faso), il anime une résidence d’écriture, de créations et de recherches théâtrales panafricaines. Minoungou évolue dans ce métier depuis plus de 25 ans.

Publié le 2016-12-12 | lenouvelliste.com

Présent sur la scène de la Fokal les 25 et 26 novembre dernier, il a enfilé les gants du boxeur noir américain, dans « M’appelle Mohamed Ali », pièce écrite par le dramaturge congolais Dieudonné Niangouna. Retour sur le parcours hors du commun d'un boxeur emblématique. Ali, c'est surtout l'expression vivante du sentiment d'appartenance à l'Alma mater, l’Afrique. La pièce est un vrai succès. Elle voyage sur les planches, en Afrique, en Europe et depuis cette 13e édition de Quatre Chemins, en Haïti. Les trois coups qui annoncent l’ouverture d’une pièce au théâtre n’ont pas résonné à la FOKAL. Soudain, au fond de la salle, une voix prononce : Etienne ! Quelques curieux se retournent. Ainsi commence le spectacle. Étienne Minoungou laisse son siège aux premières rangées. Pieds nus, couverte d'une veste, il se tient debout sous un rayon de lumière qui révèle ses traits. Le public découvre un sosie de Mohamed Ali. La ressemblance est frappante. Son allure physique, sa façon de bouger et de courir. On est tenté de lui demander s’il est un boxeur ? « Je ne pratique pas la boxe. Pour incarner Mohamed Ali, je suis allé dans les salles de boxe, je me suis entraîné pendant trois mois pour tenter de comprendre la logique qui fonctionne dans la psychologie des boxeurs, comment ils voient le ring, l’adversaire pour pouvoir travailler sur mon rôle et me rapprocher de l’esprit de Mohamed Ali lui-même ». M’appelle Mohamed Ali est loin d’être un spectacle sur la boxe. C’est le décryptage de la vie du boxeur du siècle. Plusieurs pans de son histoire sont racontés sur le ton de la conversation. Un interstice qui ouvre des questionnements sur le racisme, les préjugés, l’esclavage en ces temps modernes. C’est la narration d’un combat inachevé. « Les combats ne sont jamais achevés, chaque génération doit poursuivre le travail. Aujourd’hui il y a des crispations identitaires qui reviennent, les monstres du racisme, de la division sont encore là, sous d’autres formes. Tout le monde ne considère pas encore que tous les hommes naissent libres et égaux en droit, c’est le rôle de l’art de rappeler que ces combats ne sont pas encore terminés », déclare Minoungou. M’appelle Mohamed Ali rend immortelle une icône de la lutte des Noirs. Cassius Clay dit Mohamed Ali est campé à travers ses combats les plus importants, son titre de champion du monde qu’il perdit en refusant de faire son service militaire car «jamais un Viêt-cong ne m’a traité de nègre», titre qu’il récupéra 7 ans plus tard au cours du match du siècle organisé par Mobutu au Zaïre en 1974. Présagé perdant, il gagne à 32 ans son combat contre l’Américain Foreman devant une foule en effervescence. La raison d’être d’un tel spectacle ? Pour Etienne, le théâtre est une manière de rencontrer les autres, d’établir le contact avec un public. Membre de la coalition des artistes et des intellectuels pour la culture au Burkina Faso, qui défend le droit des artistes à l’accès aux financements publics conséquents, la pièce dans laquelle il joue n’est pas différente de sa propre vie, de ses combats à lui. Sa voix sur scène s’adresse à la jeunesse : « Je parle à la jeunesse, l’avenir appartient à la jeunesse, à nos enfants. Je voudrais que les jeunes sachent quelles mémoires ils doivent porter, une génération qui n’a pas de mémoire ne peut pas interroger l’histoire. En même temps, une jeunesse qui n’a pas de repère, qui a besoin de modèle. Mohamed est décédé, mais il reste un héros qui peut inspirer les jeunes d’aujourd’hui. En racontant son histoire, on devrait pouvoir permettre à la jeunesse de s’identifier à ses combats, ses prises de positions, son rêve d’homme libre ». C’est pourquoi le spectateur se perd. Sur la scène, deux personnages en un. Ali, le plus grand champion du monde des poids lourds et Etienne Minoungou, l’activiste qui veut inspirer les Africains et sa diaspora de garder la mémoire intacte, de ne pas oublier pour mieux agir dans le présent. « À travers les mots du boxeur, je vous parle de ma peine ». Cadencé de va-et-vient entre la vie, les luttes de cet Américain, et les réflexions d’Etienne à propos de cette symbole de lutte, M’appelle Mohamed Ali est une création qui donne à réfléchir sur la résilience, l’estime de soi, l’unité, la combativité et le dépassement des bornes. Un texte de Dieudonné Niangouna, mis en scène par Jean Hamado Tiemtoré et joué en solo magnifiquement par Etienne Minoungou. La profondeur croise la légèreté, humour et tons graves en une seule pièce. La démarche est plaisante. « J’aime pratiquer un théâtre de la conversation. Loin de la performance, un théâtre de rapports directs entre les gens. Qu’on ait l’air de ne pas être au théâtre. Si je prends Mohamed Ali aujourd’hui, c’est pour raconter sa vie à travers mes propres combats, cette couture dans la dramaturgie est un prétexte à la conversation.» Pour sa première fois en Haïti, Etienne se livre : « j’ai l’impression que je connais ce pays. Comme si j’étais à Cotonou, Lomé, Accra ou un quartier d’Abidjan. Les visages, je les regarde et je me demande où j’ai déjà vu cette personne. Je pense que c’est parce que nous sommes tellement les mêmes. Il y a un air très familial et je me sens bien.» La 13e édition du Festival Quatre Chemins qui a fermé rideau le 3 décembre, fait le bonheur du comédien. En plus de l’opportunité de présenter sa création dans la première république noire du monde, il adore le thème de cette année, prononcé en créole : « Lanmou pa konplike ».
Meem Shoomeatove Vincent vincentmeem@yahoo.fr
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