Conférence/Christophe Wargny

Ne dites jamais qu'Haïti n'existe pas

Publié le 2005-03-08 | Le Nouvelliste

Une vive polémique a suivi l'intervention de l'historien et spécialiste d'Haïti Christophe Wargny lors de la conférence donnée le lundi 7 mars 2005 dans les locaux de l'Institut français d'Haïti et articulée autour du thème "Haïti n'existe pas, 1804-2004: 200 ans de solitude", qui est aussi le titre du dernier ouvrage de l'ancien conseiller de l'ex-président Jean-Bertrand Aristide. Ce livre au titre provocateur a soulevé la désaprobation de plus d'un dans l'assistance dont l'écrivain Lionel Trouillot, actuel chef de cabinet du ministre de la Culture. Ce dernier a avoué ne pas comprendre pourquoi M. Christophe Wargny a fait ce long voyage pour venir annoncer qu'Haïti n'existe pas. "Pourquoi êtes-vous venu nous dire ça?", a martelé Lionel Trouillot. M. Wargny a d'abord avoué qu'il a choisi le titre du livre à dessein, un titre accrocheur pour attirer l'attention ayant été lui-même éditeur des éditions Syros (France) et auteur de plusieurs autres ouvrages dont "La pêche au couteau", un roman policier, et "Cinq ans de duplicité américaine en Haïti", co-écrit avec Pierre Mouterde, sociologue. Le maître de conférence a ensuite tenu à préciser sa pensée. En affirmant qu'"Haïti n'existe pas", dans son dernier ouvrage, Christophe Wargny dit se demander pourquoi Haïti est aujourd'hui plus meurtrie, plus exanguë que jamais en visitant l'histoire haïtienne et ses acteurs, qu'il connaît bien, en compagnon d'Haïti et en historien qui met à jour les dénis de justice, les fasifications de l'histoire et l'inconscience de ceux qui ont aujourd'hui la responsabilité du naufrage. «En disant qu'Haïti n'existe pas, a précisé M. Wargny, je ne parle pas de l'Haïti géographique ou historique. "Mais, poursuit-il, je pointe de préférence du doigt les multiples manoeuvres, plutôt réussies, des puissances colonialistes de l'époque pour enterrer la première République noire sous les dalles de l'oubli. Selon l'historien, à l'époqe où Haïti a pris son indépendance, elle était d'abord perçue comme une gifle pour la première puissance coloniale d'alors, la France, et un mauvais exemple pour les autres puissances telles que l'Angleterre, l'Espagne, le Portugal. «Tout devait donc être fait, poursuit M. Wargny, pour effacer l'exploit d'Haïti de la mémoire de l'Occident. Ce qui est réussi car dans les manuels d'Histoire en France, on ne retrouve nulle trace de l'histoire haïtienne". Pour Christophe Wargny, les grandes nations d'alors ont tout mis en oeuvre pour que Haïti traîne son indépendance comme un boulet, un obstacle à son développement sur tous les plans. Parmi ces nations, la France et surtout les Etats-Unis ont joué un grand rôle. Pour l'historien, une nation comme les Etats-Unis sont coupables de jouer un double jeu surtout dans la période d'après-François Duvalier. "Sous Duvalier père, Haïti était considérée comme un rempart contre ce qu'on considérait à l'époque comme la menace communiste, et c'est même pourquoi le régime de Papadoc a été sinon accepté mais du moins toléré", a indiqué M. Wargny. "Sous Jean-Claude Duvalier, poursuit-il, la menace a été écartée et l'on a pu constater à travers l'histoire récente le rôle joué par les Etats-Unis, notamment dans le départ et le retour du président Aristide, et aussi de l'avènement de l'actuel gouvernement. La révolution haïtienne, selon M. Wargny, fait partie d'une suite de révolution, mais elle est de celle que les manuels scolaires en France ignorent complètement comme elle était une "tierce révolution", c'est-à-dire la révolution des manants, la révolution inattendue, celle qui n'avait pas sa place. "Pourtant, c'était une révolution on ne peut plus original car, après tout, les lumières avaient accouché de cette idée que les Droits de l'homme sont universels, que tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. "Ceux qui avaient conçu le texte étaient évidemment universalistes et n'avaient pas pensé qu'il puisse s'appliquer aux esclaves", explique-t-il. Cet apport, majeur d'Haïti poursuit l'historien, qui existe probablement pour la gloire mais qui a, tout à fait, été effacé et qui n'était connu que d'une très faible minorité, disons jusqu'au début 2004. D'où le sous-titre du livre "200 ans de sollitude", 200 ans ans d'isolement sur le plan international; un titre qui n'est pas sans rappeler les "Cent ans de sollitude" de Gabriel Garcia Marquez. "La révolution haïtienne n'a pas seulement été oubliée mais elle a été gommée, affirme l'historien, car constituant un accroc à l'Histoire". Cet accroc fait à l'histoire, surtout celle de la France, est un accroc que les puissances colonialistes occidentales, qui ne pouvaient accepter l'exemple de l'émancipation d'une République d'esclave, se sont décidés à faire payer à Haïti, d'où tous les moyens mis en oeuvre d'effacer l'exploit de 1804 de la mémoire occidentale et universelle. Toutefois, cet argumentaire déployé par Christophe Wargny n'a pas convaincu certains auditeurs de la conférence qui se sont tenus uniquement au titre du livre pour affirmer haut et fort dans un "élan patriotique" l'existence d'Haïti... Une (re)lecture du livre ne s'impose-t-elle pas?
Jonel Juste Auteur

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