La pédagogie de Dessalines lors de la guerre de l’indépendance

- En mémoire de l’éminent professeur Lesly François MANIGAT, l’érudit qui a su m’insuffler cette mordante passion de l’histoire en général et m’a légué sa déraisonnable passion de l’histoire d’Haïti ; - À mon frère et mentor Claude Derenoncourt, amoureux fou du Roi bâtisseur Henri Christophe ; - À tous ceux et celles qui aujourd’hui encore partagent l’idéal dessalinien.

Patrice Michel DERENONCOURT INTRODUCTION Pour mieux comprendre la situation controversée dans laquelle évolue le gouverneur général devenu empereur, il serait intéressant, dans une analyse diachronique, de la saisir dans les différentes approches pédagogiques, tant autoritaires que libérales, qui ont précédé la guerre de l’Indépendance, approches qui permirent de rallier les forces vives de St-Domingue autour d’un idéal et d’éliminer, ainsi, tous ceux qui auraient pu faire obstacle au projet d’indépendance. L’appréciation du ‘‘Fondateur Devant l’Histoire’’ selon les mots de l’historien Jean-Baptiste Saint-Victor est d’autant plus grande. Surtout, si on éclaire les zones d’ombre et les nébuleuses de ses méthodes, en utilisant les nouvelles données scientifiques qui permettent de disséquer dans les dimensions psychologiques, pédagogiques, psychanalytiques, ethnographiques, sociales, politiques et polémologiques l’homme d’airain. Au sein des innombrables généraux qui tournaient autour de Toussaint : Comment se fait-il que ce personnage obscur, peu considéré par ses pairs, moins instruit que Charles Bel-air, Jacques Maurepas, Alexandre Pétion, Henri Christophe émergerait et condenserait toutes les énergies autour de sa personne pour accomplir le 18 novembre 1803 ? Ce que plus d’un considérait comme impossible, sinon irréalisable. Pour y répondre, je me suis laissé croire que l’hypothèse suivante pourrait faire la lumière sur cette interrogation combien pertinente : ‘‘Le vécu de Jean-Jacques, comme esclave des jardins sur l’habitation Duclos, avait laissé tellement de cicatrices dans son corps et dans son esprit, qu’il avait favorisé l’éclosion, dans son âme, d’un désir ardent de briser le joug de l’esclavage, tant pour ses frères noirs que pour lui, devenant de par ce fait le pédagogue par excellence de l’apprentissage de la liberté’’. La métamorphose du neveu de Victoria Montou dite Toya en pédagogue de la liberté et de l’indépendance et son génie naturel tirent sa source du tréfonds de sa misère et de ses malheurs. Métamorphose que j‘étudierai en scrutant dans un premier temps la structure et la fonction du pédagogue, dans un deuxième temps en brossant le portrait de Jean-Jacques Duclos dit Dessalines et dans un troisième temps, je ferai l’arrimage en décortiquant les différentes facettes du pédagogue que fut le général en chef durant la guerre de l’Indépendance. 1) PRESENTATION DU PEDAGOGUE Le pédagogue est : « celui qui est chargé de l’éducation d’un enfant, d’un jeune homme ». Par extension didactique, un pédagogue devient un enseignant, un éducateur, un maître. Le pédagogue est également une personne qui possède le don ou qui a le sens de l’enseignement. C’est dans ce sens que je saisirai mon étude sur le général en chef qui va devenir le Premier monarque du Nouveau-Monde. Dans un effort pour transmuter les africains et leurs descendants arrachés des Côtes d’Afrique et abêtis par 300 ans d’esclavage atroces, afin d’en faire un homme nouveau, il fallait une approche à plusieurs phases. La nature même de la situation de la bête de somme qui devrait muer en Homme dans toute l’acceptation du terme le requérait. A) Les approches mécaniques Le mécanisme sociologique, visant à créer une organisation sociale formée de citoyens ou de sujets responsables, passe généralement par deux approches. Une approche dite libérale ou une approche désignée comme autoritaire. - Psychologiquement, l’art et la science de l’éducation, dans la pratique, sont libéraux quand ils s’efforcent de former le jugement, de donner une culture générale désintéressée. Ils se précisent lorsqu’ils visent à préparer le sujet ou le citoyen à la vie qui l’attend et à l’armer pour remplir les fonctions qui lui incomberont dans la société; - l’approche est autoritaire lorsqu’elle s’impose dogmatiquement et recourt éventuellement à la contrainte, à la force et aux sanctions. B) Les typologies essentielles La pédagogie, dans la création d’une nation, prend son sens à travers des typologies individuelle et collective : a) Dans sa dimension individuelle, le pédagogue se penchera sur les variables tels : 1- L’attachement aux autres; 2- Le sens des obligations; 3- L’engagement dans les activités conventionnelles; 4- La croyance dans les normes sociales. b) Au point de vue collectif, le pédagogue doit inculper à ses élèves ou disciples : 1. Le sens du sacrifice; 2. La participation à l’érection d’une société au culturisme interactif. C) La nécessité d’une approche pédagogique singulière à St-Domingue Un diagnostic réaliste sur l’enseignement de l’idéal de liberté à St-Domingue démontre le caractère impératif de celui-ci, de par la ségrégation qui y régnait, la mise au ban et l’asservissement d’une race, sous prétexte qu’elle avait une couleur de peau différente. Il fallait donc trouver un individu capable de transcender cet enseignement répandu par les blancs racistes et agioteurs, afin de métamorphoser et relativiser les actions ou les rapports devenus institutionnels entre les trois classes dominguoises par la force des baïonnettes. Les théories critiques et responsives sur l‘éducation normative - en vigueur alors - en proportion avec les lois imposées par le Code noir, s’identifient à travers la vision et l’idéal dessalinien, d’autant qu’elles furent sentimentales si l’on prend en compte la période Zabeth, expérimentales pour Mackandal, intuitives en considérant l’insurrection servile, institutionnelles avec Toussaint Louverture et directives avec Dessalines. Il fallait donc une praxis permettant de reconsidérer et de transcender la gravité de la situation de l’esclave, de revoir sa sensibilité vis-à-vis du maître et d’identifier les différentes fractures à l’intérieur des forces révolutionnaires de Saint-Domingue, toutes races et toutes classes confondues. La rébellion de l’esprit et du corps des bossales et des créoles devaient donc se cristalliser dans un apprentissage idéologique. Idéologie aussi rustique et aussi sanguinaire que celle imposée par le colonisateur. D) L’application des théories de Chambat au mode dominguois Grégory Chambat, auteur de ‘‘Pédagogie et Révolution’’ considère ces deux notions indissociables, bien qu’asymétriques d’ailleurs. Il fait le constat que toutes les entreprises de libération se sont frottés souvent avec audace et succès aux problèmes pédagogiques, après avoir bénéficié d’expérimentations antérieures avant l’explosion de liberté définitive. Chambat oppose donc une morphologie éducationnelle qui se situerait entre la pédagogie autoritaire et la pédagogie libérale - une sorte de pédagogie alternative telle que le prône mon ami le professeur Lucien Maurepas - . Il demeure à mon sens que le nouveau libre, l’ancien marron sollicitait cette pédagogie alternative faite d’expérimentations et de contaminations qui canalisent tant le maître que son élève, vers une réactualisation et une réappropriation de son espace. C’est cette relecture que je vous propose à travers les deux autres thèmes à développer. - Qui est Dessalines ? - Quelle fut sa pédagogie lors de la Guerre de l’Indépendance 2) PRESENTATION SOMMAIRE DE JEAN-JACQUES DESSALINES A) Naissance d’un titan Si, Jean-Jacques Dessalines nait esclave sur l’habitation Cormiers à la Grande Rivière du Nord sur la plantation ‘‘Vié Kay’’, propriété du colon Noël Henri Duclos, il demeure une controverse sur sa date de naissance. Thomas Madiou le fait naître le 25 juillet 1758, jour de la St-Jacques. St-Rémy des Cayes et Richard Pattee optent pour 1749, mais d’autres historiens et biographes comme Jules Rosemond, St-Victor Jn-Baptiste, Timoléon Brutus s’entendent autour du 20 septembre 1750. De toute manière, le colon n’entretenait pas un état civil pour son bétail. L’esclave étant moins considéré qu’un cheval, il y aura toujours des brumes autour de certaines dates historiques de naissance. a) Les années d’esclavage L’habitation Cormiers était une caféière. Le propriétaire Noël Henry Duclos y entretenait une triste réputation de sanguinaire, de barbare et de maître cruel. Ses esclaves sont maltraités et fouettés, d’ailleurs Jean-Jacques n’avait-il pas le dos zébré de coups de fouets, tellement il fut morigéné par des verges de fer. Il y vécut avec sa tante, Victoria Montou dite Toya seule ascendante connue du fondateur. Il en fut séparé lorsque Duclos vendit Toya au colon Déluger, propriétaire d’une sucrerie à St-Marc, zone qui jusqu’a date se prénomme ainsi. Quelques années plus tard, Duclos en situation difficile et grevé de dettes se débarrassa de Jean-Jacques en le vendant à un noir libre du nom de Dessalines alors qu’il frisait la trentaine. C’est ce dernier qui lui enseigna la profession de charpentier-couvreur. Jean-Jacques Duclos prenant le nom de son nouveau maître devint Dessalines. L’opinion de son maître, noir affranchi, sur son esclave laissait croire qu’il était rebelle mais appliqué : « un bon ouvrier, mais un mauvais chien » le qualifiait-il. b) Le parcours atypique du militaire Jean-Jacques est d’abord engagé volontaire avec le grade de simple soldat dans les rangs des insurgés commandés par Jean-François Papillon et Georges Biassou en 1791. L’année suivante, on le retrouve faisant le coup de feu aux côtés de Toussaint Bréda, lors de la bataille du Fort de la Tannerie à l’entrée du Cap français. Il passe à l’Est avec les insurgés qui voulait profiter de la liberté offerte à tous les esclaves nègres combattant aux services de l’Espagne. Son nom commence à être évoqué par les historiens en 1794 comme Lieutenant de Toussaint avec Moyse Louverture, André Vernet, Jacques Maurepas, Henry Christophe, Louis Etienne Gabart, Jean Pierre Dusmenil, Bonaventure, Desrouleaux, etc. Isaac Louverture écrit que Dessalines fut admis dans la garde de Toussaint Louverture en 1794 sur la recommandation du colonel Bonaventure. Le 18 mai 1794, il participe au fameux revirement de Toussaint. Il est gradé capitaine en octobre 1794, commandant de régiment et colonel en 1795, puis général de brigade en 1799. Le 30 août 1800, sur l’Hôtel de la patrie à Léogane, Toussaint Louverture, général en chef de St-Domingue le fait général de division. En 1802, il se met à la tête des insurgés qu’il nomme l’Armée indigène. Il est nommé Gouverneur général à vie le 1er janvier 1804 et proclamé empereur le 8 octobre de la même année. Il est désormais devenu un personnage épique faisant partie des légendes humaines. c) L’aspect physique du leader Au dire des historiens et à travers des différents portraits peints d’époque, on peut remarquer que Jean-Jacques Dessalines n’était pas de grande taille. Il était solidement charpenté avec des membres musclés qu’il avait assurément dû acquérir par le travail des champs - il était esclave de jardins et lors de l’exercice du métier de charpentier, tous deux exigeants beaucoup d’effort physique -. Les différents portraits présentent un homme avec un menton dur, des lèvres charnues, un nez dessiné au scalpel, un visage oblong et de grands favoris. B) Dessalines un cas clinique En soumettant Jean-Jacques Dessalines à des cliniciens, spécialistes des différentes sciences d’études de l’homme et de son environnement immédiat, on pourrait, dans une évaluation psychanalytique sommaire, présumer qu’il était un personnage extraverti ayant tendance à se retourner vers les autres et à exprimer ses sentiments. D’ailleurs, deux exemples illustrent à merveille cette prédisposition psychologique : sa position vis-à-vis des noirs quand aux partages des terres : « Les nègres dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien? », et sa déclaration à son retour du Sud : « après ce que je viens dans le Sud, s’ils ne se révoltent pas, c’est qu’ils ne sont pas des hommes ». Une analyse plus pertinente permettrait entre autres de tirer les conclusions suivantes : 1- Dessalines possédait une intelligence émotionnelle se traduisant par sa capacité à traduire de ses émotions et de ses intuitions. Elle sera déterminante dans ses prises de position ; 2- Agressif, Dessalines était sujet à des crises colériques incontrôlables avec des explosions bien visibles, que seule son épouse Claire Heureuse Félicité Bonheur pouvait calmer ; 3- Arbitraire, révolte, ressentiment, angoisse formaient des blessures qui tenaillaient en permanence tant l’esclave que l’empereur. 4- Dessalines était saisi par la mystique de l’indépendance. Elle se manifestait sous forme d’une fièvre qui le saisissait et que l’on attribuait parfois à certains loas qui le chevauchaient. La structure spirituelle de Dessalines, insaisissable pour plus d’un le guidait, l’animait, le possédait, le surpassait faisant de l’accélération révolutionnaire une passion vengeresse, explicitant cette intelligence émotionnelle et justifiant dans cet esprit inculte une pédagogie de l’indépendance, que je tenterai de justifier à travers mes exemples dans ses rapports avec les différents personnages et forces vives, principaux acteurs de son anankè. 3) ELABORATION DE LA PEDAGOGIE DU GENERAL DESSALINES LORS DE LA GUERRE DE L’INDEPENDANCE Lors de la guerre de l’Indépendance, Dessalines avait du prendre certaines positions et dispositions qui demeurent l’objet de controverses entre historiens, politologues et polémologues. Certains font du massacre des français un drame à nul autre pareil, d’autres fustigent la capture de Charles Bel-air. Il y a même ceux qui trouvent injustifiée son ardeur à combattre les insurgés sous les ordres du cruel Donatien Rochambeau, particulièrement les Congos de l’Artibonite. A) Mises en lumière de huit approches pédagogiques du Général Jn-Jacques Dessalines Mais, les diverses approches autoritaires, libérales ou alternatives de Dessalines ne méritent-elles pas un éclairage plus nuancé et plus circonstancié? C’est à cet exercice que je vais me livrer, en scrutant la pédagogie du général en chef et en tentant des explications à chacun de ses faits et gestes, par superposition de huit clichés de sa carrière au regard de ses contemporains. a) Dessalines et Toussaint Louverture 1- Résumé des circonstances Sous la demande du colonel François Bonaventure, Toussaint incorpore Dessalines dans sa garde personnelle. Au fil des années, il gagne la confiance du précurseur. C’est à Dessalines que sont confiées les missions les plus périlleuses et les plus sales besognes. Il vole de victoires en victoires, jusqu’à devenir le bras droit du chef. Dans ses relations avec le chef, il accepte de subir les remontrances et ses coups de gueule. À Léogane, au soir de la guerre du Sud, il se fait apostropher. Pourtant, il accompagnera son chef et son idole jusqu’à la fin. Il devra subir les courroux du gouverneur général, quand il sera question de se mettre aux ordres de Leclerc. 2- Tentatives d’explications Dessalines face à Toussaint est un élève dont il subit la pédagogie. Il se met à l’écoute de son chef, il apprend autant de ses succès que de ses erreurs. Mais, comme disait son maître le charpentier Dessalines, Jean-Jacques est un « bon ouvrier, mais un mauvais chien ». En bon ouvrier, il applique les consignes de Toussaint; mais comme tout mauvais chien, il ne fait qu’a sa tête quand il est seul maître à bord. Et puis, depuis quand un général en campagne obéissait à un chef d’État ? b) Dessalines et Alexandre Pétion 1- Résumé des circonstances À Petite-Anse, lors de la fameuse entrevue, le général de division Jean Jacques Dessalines fait lire à l’adjudant général Alexandre Sabès une correspondance signée du capitaine général Charles Leclerc lui demandant de prendre toutes les dispositions pour éliminer les généraux mulâtres Augustin Clerveaux et Alexandre Sabès. Devant cette évidence Pétion ne pouvait que rallier la cause de Dessalines. 2- Tentatives d’explication Pas mal d’historiens ont spéculé sur la rencontre historique entre Dessalines et Pétion. La tactique de Dessalines, en faisant prendre connaissance de la correspondance de Leclerc, puis ses directives à Pétion rapportées par l’historien Thomas Madiou : « Tachez d’éviter les pièges que l’on vous tend, je pars pour l’Artibonite, et bientôt vous entendrez parler de moi; j’y ferai mon devoir, faites le vôtre » a, à mon sens, tout de la pédagogie libérale. Le but du fondateur, qui avait eu Pétion comme adversaire lors de la guerre du Sud, était d’informer Pétion, afin de le former et de l’inféoder à sa cause. c) Dessalines, Charles Leclerc et Donatien Rochambeau 1- Résumé des circonstances Sous les ordres de Leclerc puis de Rochambeau, on découvre un Dessalines soumis, donnant l’impression de vouloir porter un coup fatal et décisif aux insurgés. Il est actif dans le processus de désarmement des cultivateurs et volontaires pour se porter sur tous les fronts. Mais, gardant au fond de lui sa profession de foi : « Je me rendrai cent fois, je les trahirai cent fois ». 2- Tentatives d’explication Dessalines se soumet aux Français, c’est un élève studieux et matois. Son apparente soumission lui ouvre les portes des faiblesses de ses ennemis. Il apprend leurs tactiques, le déploiement de leurs forces, l’arrivée des contingents, les lieux stratégiques, les ordres de bataille, les faiblesses, les atermoiements. Le vers est dans le fruit, le cheval à l’intérieur de Troie. Ainsi, au plus fort de la revanche, il portera des coups durs au cruel Donatien Rochambeau en portant la violence à son paroxysme, grâce à ses tactiques de ‘‘Guerre totale’’, concept repris par Truong Nhu Tang au Vietnam, faisant ainsi perdre la face à la plus puissante nation du monde. d) Dessalines et Charles Bel-air 1- Résumé des circonstances Charles Bel-air, déjà général de brigade dans sa vingtaine, instruit, intrépide et fougueux, on le disait neveu et favori de Toussaint Louverture, paraissait être aux yeux des insurgés celui sur lequel Toussaint avait jeté son dévolu pour sa succession. Connu pour son caractère entier, il fut le premier à reprendre les armes en août 1802, suite à l’arrestation et à la déportation de Toussaint. Ayant regagné les montagnes de Verrettes. Il adhéra à sa cause la population de l’Artibonite. S’autoproclamant général en chef des indigènes, il rallia Jérôme, Destrade, Larose, Sans-Souci, Sylla, Macaya, Mavougou, Val-Malheureux, Petit-Noël Prieur. Ils portèrent le mouvement insurrectionnel des mornes Descahos jusqu'à l’Arcahaie. 2- Tentatives d’explication Face à la jeunesse et à l’intrépidité de Bel-air, Dessalines utilisera la pédagogie autoritaire, en usant de la tactique de la terre brulée dont il était coutumier. Les prétentions de Bel-air ne pourraient que nuire au succès de la cause, éveillant prématurément les soupçons de Leclerc et de Rochambeau. Dessalines en bon disciple de Machiavel n’avait d’autres choix que d’éliminer ce rival tonitruant. e) Dessalines et Henry Christophe 1- Résumé des circonstances Christophe n’aimait pas Dessalines. Il détestait ses manières frustres. Il lui arrivait, se confiant à ses amis, de le qualifier de béotien. Homme fin, ingénieux, maniéré, instruit, intrépide et maniant avec aisance quatre langues ; l’anglais, le français, l’espagnol et le créole ; le Grenadien supportait très mal son supérieur hiérarchique. L’ayant surpris dansant le carabinier avec une française, il opina en disant que, confier le destin de la nouvelle nation à cet individu, friserait la catastrophe. En bon cuisinier, il su se taire et attendre son heure. Il fut l’un des premiers généraux à se soumettre au commandement de Dessalines qui, pour la circonstance, le promut général de division. 2- Tentatives d’explication Compère Dessalines et compère Christophe sont deux madrés dans le sens même de la malice populaire haïtienne. Ils ne s’aimaient guère. Malgré toutes les tentatives de Leclerc et de Rochambeau pour les quereller, ils ne tombèrent pas dans le piège. Mettant à côté leurs propres ambitions, ils s’unirent pour porter le coup fatal à l’armada française. Des deux côtés, ils appliquèrent la pédagogie alternative. f) Dessalines et les Congos 1- Résumé des circonstances Après la mort de Charles Bel-air, les Congos, se considérant comme africains de pure souche, se dissocièrent du reste des combattants de la liberté. Faisant chacun bande à part, Lamour Dérance s’autoproclama général en chef des insurgés de l’Ouest, Jean Baptiste Sans-Souci et son lieutenant Petit-Noël Prieur se désignèrent respectivement commandant en chef et en second dans le Nord, Jean Joseph Laplume se soumit irréductiblement à Leclerc, Sylla se fit roi de Plaisance. Indisciplinés et insoumis, ils refusèrent catégoriquement le leadership de Dessalines. À ce dernier qui voulait réaliser l’unité de commandement, il ne restait qu’une alternative. Dérance est arrêté par Guerrier sous les ordres de Dessalines et jeté au cachot à Marchand où il décède; Sans-Souci se fait exécuter par Christophe dans une embuscade à Grand-Pré. Comblé de faveur Petit-Noël prieur incorpore l’Armée Indigène, avant de se faire fusiller après le massacre des français, Dessalines ne faisant pas confiance à son prosélytisme. 2- Tentatives d’explication Les insurgés ayant à leur tête Lamour Dérance, Sans-Souci, Petit-Noël Prieur, Macaya, Cangé, Larose, Sanglaou s’étaient organisés en bandes de marrons refusant de se soumettre à l’autorité de Dessalines. L’unité, pièce maitresse et règle fondamentale du dernier acte qui devait se jouer à Vertières le 18 novembre 1803, devaient se réaliser coûte que coûte. Alors, le maître d’orchestre dû éliminer les musiciens rebelles, refusant de jouer leur partition dans l’orchestre. Mettant ainsi fin à toute cacophonie. Dans cette stratégie faisant appel aux pédagogies autoritaires et alternatives, on découvre l’aporie de la condition de dirigeant. C’est un peu le destin des grands hommes, fait de contradictions et de paradoxes, mais qui se justifie dans des prises de positions inexorables. g) Dessalines et l’Armée Indigène 1- Résumé des circonstances Dessalines soumettra l’Armée Indigène à un régime forcé et se conduisit en chef possédant une main de fer. Il était de toutes les batailles. À la Crête-à-Pierrot, il avait donné le ton démontrant son courage et sa détermination en hurlant aux soldats indigènes : « Je ne veux garder avec moi que des braves; nous serons attaqués ce matin; que ceux qui veulent redevenir esclaves des français sortent du fort, et que se rangent autour de moi ceux qui veulent mourir en homme libres ». 2- Tentatives d’explication Les hommes, malgré la rudesse du commandant en chef, l’aimait et le suivait sous la mitraille. Quel élève de mon temps ne se souvient des professeurs Rémy Zamor, Wesner Emmanuel, Pierre Buteau, vantant les prouesses de la 4eme, de la 9eme, de la 18eme et de la 24eme demi-brigade. Qui ne se souvient parmi ceux de ma génération de Gérald Boyer, de Jean Reynold Jean Pierre ou de la voix tremblotante de mon ami Hughes André Chrysostome conférencier relatant la résistance de la 5eme demi-brigade, cantonnée à Fort Liberté, dont les soldats préférèrent périr jusqu’au dernier que de se rendre. Chryso en parlait comme s’il y était. Dessalines n’avait peur de rien et galvanisait ses hommes, tantôt par la carotte, tantôt par le bâton usant à son gré de la pédagogie autoritaire et de la pédagogie libérale. h) Dessalines face à Jean Jacques Duclos 1- Résumé des circonstances La bête de somme avait tout subi, trente années d’esclavage dans les caféières l’avaient marqué au fer rouge. Etampé comme un animal, le dos zébré de coup de verges, il n’avait de souvenance que de violences physiques, alors il se mit à haïr l’injustice. Empruntant à Léopold Sedar Senghor le dialogue entre Chaka Zoulou et la Voix blanche dans ‘‘Ethiopiques’’, je me permets : « Tu avoues donc Jean Jacques Duclos! Avoueras-tu les milliers d’hommes exterminés. Des régiments entiers de femmes lourdes et des enfants de lait ? Toi le grand pourvoyeur des vautours et des hyènes, le poète du vallon de la mort. On cherchait un guerrier, tu ne fus qu’un boucher », et Duclos, désormais Dessalines de répondre : « Je n’ai haï que l’oppression…. Ce n’est pas haïr que d’aimer son peuple. Je dis qu’il n’est pas de paix armée, de paix sous l’oppression, de fraternité sans égalité. Jai voulu tous les hommes frères ». 2- Tentatives d’explication Dessalines était d’un humanisme profond. Missionnaire, il s’est sacrifié sur l’autel de la patrie. Général autodictate, il a utilisé pour transmuter Duclos en Dessalines de la pédagogie autoritaire. B) Les conditions de l’action politique chez Dessalines Les conditions de l’action politique chez Dessalines ont assurément une origine rationnelle. Elles pourraient au gré de l’analyste se justifier de multiples manières. Pour ma part, j’ai choisi : a) La naïveté de Toussaint Louverture Toussaint en son temps avait cru pouvoir créer une société cosmopolite. En avance sur Mandela, il s’y était attelé. Dessalines prendra leçon de cette faiblesse et mettra fin au rêve de partager la colonie avec les Français. Il pourfendra ses ennemis et concevra une nation totalement nègre. b) Le sale métier de la guerre Le statut de commandant en chef, en temps de guerre est un sale métier. Le chef est en guerre contre lui-même, contres ses troupes avant de mener la bataille contre l’ennemi. Il doit appliquer la loi martiale, empêché les trublions de désaffecter ses troupes, fusiller les déserteurs, prendre des mesures drastiques quand les ordres sont mal exécutés ou ne le sont pas. Dessalines est alors semblable au personnage Sartrien de ‘‘ Le Diable et le Bon Dieu’’ ; Göetz : « Nous serons sûrs de la victoire quand vos hommes auront plus peur de moi que de l’ennemi ». c) La sophistique comme arme politique Dessalines abusait de raisonnements et de comportements corrects en apparence dans le seul but de tromper ses adversaires et de les induire en erreur. Il était sournois et roublard. Cette attitude se sourdait dans ses années de servitude où la survie dépendait de la fourberie et de la capacité à dissimuler. d) Quand la soif de liberté dégénère en cruauté Les grandes questions ouvrant d’autres perspectives doivent alors être énoncées : La finalité justifie-t-elle l’action ? La terreur doit-elle répondre à la terreur ? L’injustice doit-elle être détruite par une injustice encore plus grande ? Seuls ceux qui ont subi de grandes injustices pourraient y répondre. Et quelle plus grande injustice que celle que connut Dessalines et ses compagnons d’infortune : ‘‘naître avec la peine maximum’’, la servitude à vie à cause de la couleur de sa peau. PAPA DESSALINES demeure ainsi toujours vivant dans ceux que nous sommes. CONCLUSION Déconstruire pour reconstruire, c’est ce que nous propose le philosophe Martin Heidegger dans ‘‘Contribution à la Question de l’Etre’’. Ce mode de raisonnement repris et réactualisé par Jacques Derrida permet de revisiter la pédagogie de Dessalines lors de la guerre de l’Indépendance, en s’écartant des prénotions imposées par les Occidentaux. Il faut dans certaines circonstances rejeter les systèmes binaires d’opposition, faisant référence au bien et au mal dans une perception purement manichéenne, pour les remplacer par un renversement, puis une neutralisation des concepts. Dans ce modèle de pensée, le sensible et l’intelligible se côtoient, se mélangent et sont la source d’explication des actes posés par l’Homme nouveau. Les actes posés, par l’esclave devenu empereur, participent à cette mystique karmique ou le mal pour aboutir au bien s’explique dans le devenir et la finalité de l’Être. L’Homme noir, déconstruit pendant cinq siècles par l’homme blanc, défiguré par trois cents ans de servitude, se questionne sur son état, et c’est assurément ce qui m’a valu cette aimable invitation lors de cette tenue blanche fermée, malgré ma nature profane. Chaque homme quelque soit la couleur de sa peau a le devoir de se débarrasser de l’envoûtement maléfique des entités pernicieuses qui le retiennent en servitude. Dessalines, comme modèle universel, renverse le concept d’asservissement en se servant de son antonyme à travers une représentation que je symbolise par la graphie ‘‘ SALUTAIRE’’. C’est ce à quoi tout frère doit s’atteler pour servir. Merci PAPA DESSALINES ?