Marronons les, Dépestre, marronons les !

Publié le 2005-03-02 | Le Nouvelliste

La semaine dernière, René Dépestre a effectué une tournée en Haïti ovationné par la mouvance ( mot pris dans sa connotation féodale de vassalité ) des Services Culturels de l'Ambassade de France. Cependant, si, au prime abord, il a - tel le joueur de flûte de Hamelin - envoûté par la magie de son art de s'exprimer, la nature de son discours a, dans un second temps, déçu, indigné, même révolté une très grande partie de la classe intellectuelle nationale. On aurait, dit-on, enregistré à Port-au-Prince de discrets abandons de salle. Et se constate - lorsque le charisme émané de sa présence n'est plus là pour engluer les esprits - un phénomène de rejet du genre de celui advenu dans la période post-applaudissements saluant les admonestations assenées par un étranger au Karibe Center. A froid, la réflexion a brisé le sortilège des premiers contacts et la grogne s'est imposée palpable, désapprobatrice, amoindrissant la vénération pour le mythe. Certains s'interrogent sur le pourquoi du show des retrouvailles familiales. Alors que Dépestre a répudié sa famille en enlevant l'accent aigu de son patronyme pour se donner un nom à consonnance nobilaire ( nobilarde comme dans snobinarde insinuent d'aucuns ). D'autres se questionnent sur les vrais mobiles de son passage en Haïti. Ils ne comprennent pas le masochisme délirant de ses propos destructeurs qui semblent viser à complexer l'âme nationale. Et le mot masochisme revient souvent comme pour souligner que Dépestre ne saurait ne pas ressentir qu'en flagellant Haïti, il se flagelle lui-même. Car, qu'il le veuille ou non, ses gènes sont là pour lui rappeler qu'il est irrémédiablement haïtien et qu'on ne se sort pas de son hérédité par des pirouettes d'orthographe et de passeport. Se basant sur cette approche, beaucoup estiment que les outrecuidances de son verbe sont une sorte d'autopunition, une façon d'exorciser la mauvaise conscience d'être rentré mener quelque chose que l'éthique élémentaire commande de ne pas faire. La contestation, un moment inexprimée, prit parole à Jacmel au cours des débats qui suivirent une conférence prononcée par Dépestre. Il lui fut fermement rappelé ses diverses abjurations qualifiées par lui de "sincérités successives". On arriva même à lui demander si la mission qu'il est venu accomplir ( Dépestre a reconnu qu'il est ici en mission ) n'est pas un autre de ses avatars qui, cette fois, va jusqu'à projeter l'effacement de l'indépendance nationale. Bref, implicitement ou ouvertement, le pays a signifié à l'écrivain en voyage que s'il continue à admirer Dépestre, il se refuse à Depestre. Et l'accueil pour Chef d'Etat que lui a réservé Jacmel rendait hommage au fils de la cité, au poète vibrant des pulsions haïtiennes et dont les véritables prénom et nom avec les deux accents aigus résonnent d'une sorte de musicalité antillaise. L'atmosphère laissée par la tournée de Dépestre est d'amertume et de réprobation. Cependant, personnellement, je préfère éviter les excès de sévérité et m'arrêter à des positions plutôt nuancées. Je ne parviens pas à me mettre dans la tête que le patriote des "Etincelles", le "natif-natal" de "Arc-en-ciel pour un Occident chrétien" se soit transformé en agent de destruction de la personnalité nationale, de recolonisation de notre terre, qu'il ait consenti à brader et l'esprit et l'histoire et l'existence et le signifiant transcendant conjonctures du pays qu'il a chanté et qui voyait en lui une de ses expressions référentielles. Les maladresses provocatrices du comportement ici de Dépestre - à qui une longue expérience des êtres et des choses a quand même appris à se tenir - me portent à aller plus loin que les impressions premières et à penser que, derrière les outrances malheureuses du langage, il y aurait tout un message à décrypter. Il ne faut pas oublier que nous sommes fils de marrons et que nous avons conservé, surtout au niveau des masses, des réflexes de louvoiement et d'insincérité manoeuvrière face à des forces qui pourraient nous écraser, que nous entendons contrer, mais dont, somme toute, nous avons intérêt à tirer parti. Dépestre est issu de la petite bourgeoisie besogneuse de province que la modicité des moyens d'existence force à coudoyer les couches populaires et paysannes. Des fréquentations obligées de son enfance, il a sûrement gardé ce sens de l'acquiescement factice qui, à partir de finasseries, se joue de ce qui ne doit pas être entrepris, cette rouerie défensive qui caractérise nos gens du "pays en dehors". Il ne faut donc pas prendre au pied à la lettre, ou dans le sens apparent du prononcé, tout ce qui sort de sa bouche. Lorsque Dépestre se targue de ses conversations avec Régis Debray et qu'en même temps, il en dévoile de dangereuses et cyniques séquences significatives, ne tente-t-il pas de nous conduire à garder les yeux grand et toujours ouverts? Ne nous dit-il pas que nous avons à nous méfier de ce qui nous est proposé. Je vois même dans son insistance à claironner ses relations avec Debray une autre façon de nous appeler à la circonspection. Pourquoi, en effet, quelqu'un qu'un prestigieux prix littéraire a consacré comme faisant partie de l'élite intellectuelle internationale aurait-il à se glorifier d'une quelconque amitié. Surtout lorsque celle-ci ne se présente pas des plus reluisantes si on se réfère au rôle pour le moins équivoque joué par Debray dans l'Affaire Che Guevara. Dépestre a, peut-être, mis en évidence ce nom pour renforcer ses recommandations de suspicion vis-à-vis d'avancées de certains de nos partenaires. Mis à part la rouerie du marron, seul le gâtisme expliquerait que Dépestre se soit ainsi acharné à compromettre, à torpiller la mission de préparation à la reconquête-revanche par l'ancienne Métropole qui lui aurait été confiée. Jusqu'ici, rien n'autorise à supposer que Dépestre soit gâteux. Et mon raisonnement concernant un possible jeu de grand style se trouve corroboré par Dépestre lui-même qui a avoué avoir voulu choquer. Pourquoi choquer? Serait-ce pour nous inciter à prendre le contrepied des thèmes - il se pourrait - sur commande soutenus et nous porter à les rejeter? Si mon hypothèse d'une manoeuvre intelligemment et habilement patriote se confirmait, Dépestre serait de la race d'Henriette de St-Marc. Laquelle distribuait ses faveurs aux soldats français pour rentrer dans les arsenaux et voler armes et munitions qu'elle remettait aux Indépendantistes de l'après-Toussaint Louverture. Pour l'honneur des lettres haïtiennes, souhaitons que cette hypothèse soit la bonne et empruntons à l'autre qui a dit en d'autres circonstances et pour d'autres raisons : " Marronons les, Dépestre, marronons les " !
Carl Labossière Auteur

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