Haïti : l'électricité revient mais personne ne veut payer

(Syfia Haïti) L'électricité revient lentement à Port-au-Prince, dont les deux millions d'habitants étaient sans courant à la chute d'Aristide. Mais une majorité d'Haïtiens trouvent encore normal d'en profiter sans payer.

Publié le 2005-03-03 | Le Nouvelliste

Ils sont une bonne douzaine d'enfants et d'adultes, les yeux rivés au récepteur télé qui trône dans la bicoque accrochée à l'un des mornes qui dominent Port-au-Prince. Depuis que l'électricité est enfin revenue, le monde est à nouveau à leur portée. Soudain, l'écran s'éteint dans un chuintement de pixels, plongeant la pièce dans l'obscurité. "Encore la voisine qui a dû actionner son fer à repasser", soupire le maître de céans, en sortant dans la cour pour houspiller les habitants d'une masure sise plus haut dans la ravine. Deux petits fils électriques, accrochés à la cime d'un manguier, relient les pauvres maisons. "D'accord, je ferme !" lance une voix de femme dans la nuit. Une bougie à la main, l'homme tâtonne dans un embrouillamini de fils dépareillés et actionne un vieux disjoncteur. Le courant rétabli, les têtes se collent derechef à l'écran. La scène se répète souvent dans les quartiers déshérités de la capitale haïtienne, qui renoue lentement avec l'approvisionnement électrique. Au lendemain de la fuite de l'ex-président Aristide en février 2004, la production d'Électricité d'Haïti (EDH) - un monopole d'État ravagé par l'incurie, la fraude et le sous-investissement - frisait le zéro absolu. Avec à peine cinq mégawatts sur une puissance installée de seulement 221 MW (contre 40 000 MW au Québec, 85 000 en France, ndlr), l'EDH ne disposait même pas de quoi répondre à la consommation d'une petite ville moderne. La région métropolitaine de Port-au-Prince, où sont concentrés deux des huit millions d'Haïtiens, était plongée chaque nuit dans le noir, seulement quelques zones du centre-ville bénéficiant du courant électrique. Ça et là, les rares immeubles illuminés l'étaient grâce à des génératrices individuelles faisant un boucan d'enfer alors que, le jour, commerces et usines fonctionnaient par à-coups, au gré des disponibilités électriques. 70 % de branchements pirates Aujourd'hui, les habitants de la capitale profitent de 15 à 18 heures d'électricité par jour, selon les quartiers. Mais le plus difficile reste à faire pour le gouvernement de transition de Gérard Latortue, qui sait bien que le redémarrage économique et la tenue des prochaines élections sont mission impossible dans un pays où moins de 10 % de la population a accès à l'électricité. "Le réseau électrique a été prolongé par la population elle-même, explique Gilbert Paquette, chef de l'équipe de quinze techniciens envoyée par Hydro-Québec en Haïti après le passage de l'ouragan tropical Jeanne, en septembre dernier. Électricité d'Haïti n'a pas d'argent pour entretenir le réseau et les prises pirates constituent près de 70 % des branchements. On me dit que dans certains villages près des Gonaïves, c'est 95 % ! "Insécurité oblige, EDH a renoncé, pour l'instant, au démantèlement des branchements illégaux et se sert plutôt des médias pour inciter les utilisateurs à payer leur électricité. Découragés par la piètre qualité du service, moins de la moitié des abonnés payent leur facture. Quant aux centaines de milliers d'autres raccordés à des réseaux parallèles, ils trouvent normal de ne rien débourser. "C'est l'électricité de l'État, s'étonne un jeune homme à qui on fait remarquer que son logement n'a pas de compteur. Pourquoi il faudrait payer ?" Selon Clerveaux Alix, chef de la brigade Lutte contre la fraude d'EDH, "les prises clandestines représentent près de 65 % des recettes potentielles de la société d'État qui paie le prix fort pour le carburant nécessaire à ses centrales thermiques." Ainsi, celles de Carrefour et Varreux, qui alimentent une bonne partie de Port-au-Prince, consomment pour plus de 50 millions de dollars US de pétrole chaque année alors que EDH estime les revenus tirés de ces centrales à moins de 16 millions... Des techniciens escortés par des policiers Si les fraudeurs se retrouvent souvent dans les quartiers populaires - bastions des sympathisants de l'ex-président Aristide qui les avait habitués à profiter gratuitement de l'électricité -, certains quartiers mieux lotis effraient encore plus les techniciens d'EDH. La zone du Marché Salomon par exemple, un quartier commercial populeux du centre-ville, demeure l'une des plus dangereuses et les techniciens ont souvent dû faire appel à la police anti-émeute pour débrancher les Resquilleurs. "D'importantes chambres froides y sont installées et alimentées par des prises clandestines, explique Clerveaux Alix. Les fraudeurs dressent des barricades de pneus enflammés, lancent des pierres ou des tessons de bouteilles et échangent même des coups de feu avec les policiers qui accompagnent les techniciens. " Chaînes d'hôtels et grands magasins de la zone métropolitaine essaient également de profiter gratuitement des maigres mégawatts d'EDH. "Ils font plus de tort à l'EDH que les habitants de Cité Soleil", peste un technicien. Aucune opération de démantèlement des branchements illégaux n'a encore été menée parmi les 400 000 habitants de ce bidonville immonde où, partout, des fils interceptent le courant. Pour transformer ces illégaux en abonnés fidèles, EDH entend s'inspirer d'un programme pilote expérimenté en collaboration avec Hydro-Québec depuis quelques années à Jacmel, dans le sud-est du pays. La région est d'ailleurs la seule à bénéficier de l'électricité 24 heures sur 24, 12 mois par an. "On a refait tout le réseau électrique, dit Gilbert Paquette, mais on a surtout organisé des rencontres avec la population afin d'expliquer que chacun devait payer pour l'électricité consommée et qu'il fallait dénoncer les prises illégales. Les gens ont compris que c'était dans leur intérêt."
Claude Gilles (Syfia Haïti) Auteur

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