À propos de l'acte d'indépendance d'Haïti de Fort-Liberté.

Publié le 2005-03-03 | Le Nouvelliste

La victoire remportée par les troupes indigènes à Vertières le 18 novembre 1803 fut des plus brillantes et a été marquée par de hauts faits d'armes, mais a été très sanglante et coûteuse en terme de perte de vies humaines. Après le tertre de Charrier qui a été emporté au prix de violents combats, c'était le tour du fort de Vertières qui tombait entre les mains des forces indigènes grâce à la bravoure et le courage des troupes et l'intrépidité d'une phalange de généraux et d'officiers tels, François Capoix, Paul Prompt qui perdit la vie dans la bataille, Augustin Clerveaux, Louis Gabart, André Vernet, Philippe Guerrier qui eut le bras fracassé par une décharge, Jean-Philippe Daut et son frère jumeau Toussaint Daut dit Toussaint Brave, pour ne citer que ceux-là. Il a fallu également conquérir les forts Champin, Pierre-Michel, de l'Hôpital et du Bel-Air qui protégeaint l'accès de la ville du Cap jusqu'à la Barrièrre-Bouteille. En fait, les approches du Cap " étaient hérissées de block-houses ; depuis l'habitation Bréda au sud-est jusqu'à celle de Bonne-à-Poirier au nord-ouest, on comptait onze fortifications toutes garnies d'artilleries et défendues par trois mille hommes déjà aguerris et acclimatés ". Le commandant français du fort Vertières, ayant perdu au cours de l'assaut ses plus braves soldats, fut contraint, après la violente averse qui, en dépit de la fureur des combattants, avait fait cesser la bataille, de reconnaître qu'il n'était pas en mesure de soutenir le lendemain 19 novembre les assauts impétueux de Capoix. Il prit la décision avec ses hommes valides d'évacuer Vertières que la septième demi-brigade commandée par Vernet occupa sans coup férir. Le commandant en chef Dessalines donna l'ordre de laisser les défenseurs du fort pénétrer dans la ville du Cap sans continuer à les harceler. Les forts Champin, Pierre-Michel furent également évacués par les Français. Les généraux Christophe et Romain dès le début de la bataille, par un mouvement tournant, avaient déjà occupé sur le flanc nord-ouest du Cap les positions surplombant la ville, La Vigie, le fort Picolet, le blockauss d'Estaing, manoeuvre qui avait pour but d'empêcher Rochambeau d'envoyer ses troupes de réserve au secours de Bréda et de Vertières. Rochambeau, à la constatation que les troupes indigènes avaient vaincu tous les obstacles qui pourraient les empêcher d'atteindre la ville du Cap et craignant un carnage parmi ses habitants si le Cap déjà encerclé était l'objet d'une attaque violente, se vit contraint de demander une amnistie. Dans ce but, il dépêcha auprès de Dessalines un officier de sa garde qui se présenta aux avant-postes de l'armée indigène pour proposer cette amnistie. Dessalines l'ayant reçu, le renvoya à Rochambeau avec la réponse suivante : il consentirait à suspendre les hostilités si un officier muni de pleins pouvoirs par le capitaine-général lui apportait la capitulation de la ville du Cap. Le port de la ville se trouvait déjà bloqué par les navires anglais sous la direction du commodore Loring. La capitulation des troupes françaises et leur évacuation de la ville par la mer, exigeait de passer à travers la ligne des vaisseaux anglais qui consistaient en une escadre composée de quatre vaisseaux et de plusieurs frégates assurant le blocus du port du Cap, en fonction de la situation de guerre qui existait entre la France et l'Angleterre. Or les forces navales françaises au Cap n'étaient pas assez fortes pour percer le blocus anglais et forcer un passage pour les navires devant assurer l'évacuation des troupes. Coincé par les circonstances, Rochambeau expédia auprès de Loring son chef d'état-major, le général Boyé, et le capitaine de vaisseau Barré avec la mission de lui remettre la lettre par laquelle il sollicitait l'aide du commodore anglais pour "prévenir l'effusion de sang et sauver les débris de l'armée de Saint-Domingue". Qelle était la situation de Fort-Liberté en ce moment ? La ville de Fort-Liberté était complètement bloquée par les Anglais sur la mer et par les Indigènes qui, à terre, l'encerclaient. Le général français Dumond qui commandait la place fut arrêté, garotté sur l'habitation Siccard près du Trou du Nord alors qu'il se rendait à l'entrevue qu'il avait sollicitée en vue d'obtenir des provisions de bouche pour la garnison française ; celle-ci, affaiblie et en situation de famine, n'était pas en mesure de soutenir un assaut. Le général Toussaint Daut dit Toussaint Brave qui commandait les troupes indigènes dans la région réussit à convaincre ses hommes d'accepter de remettre Dumond au commandant John Bligh, commandant de la flotille anglaise dans la baie de Mancenille au large de Fort-Liberté. Dumond, remis à Bligh, fut envoyé comme prisonnier de guerre à la Jamaïque. Après l'évacuation des Français le 8 septembre 1803, les forces indigènes purent occuper Fort-Liberté qui resta aux mains des indépendantistes. À la suite de l'éclatante victoire remportée à Vertières, Dessalines avait transporté son quartier général au Haut-du-Cap où il reçut l'émissaire de Rochambeau, l'adjudant-général Duveyrier, chargé de pleins pouvoirs pour traiter de la reddition de la ville du Cap. Le traité signé le 19 novembre 1803 prévoyait que " la ville du Cap et les forts qui en dépendent seront remis, dans dix jours, à dater du 28 présent, au général en chef Dessalines ". Les échanges d'otages pour garantir la " sûreté " de l'exécution du traité se firent dès le lendemain 20 novembre par l'envoi auprès de Dessalines de l'adjudant-commandant Urbain Devaut et auprès de Rochambeau, de l'adjudant-général Louis Bazelais. Le traité de capitulation prévoyait : la libération des prisonniers, la protection à accorder aux habitants du Cap ainsi que le maintien des deux armées dans leurs positions respectives jusqu'au 28 novembre, date fixée pour l'évacuation du Cap par les troupes françaises. Le général Henri Christophe, peu confiant dans les bonnes dispositions de Rochambeau, en dépit des résolutions du traité, faisait avancer ses avant-postes du fort Bourgeois dans la ravine de La Providence, en dépit des protestations du chef d'état-major français, le général Boyé auprès de Dessalines pour stopper Christophe. Au milieu de l'atmosphère des fêtes pour célébrer la victoire, il régnait parmi les troupes indigènes un attentisme vigilant en attendant l'évacuation définitive des Français. Entre temps, des tractations se menaient entre Rochambeau et le commodore Loring qui n'acceptait à laisser sortir les vaisseaux français qu'à la condition que tous ses hommes de troupes devinrent prisonniers des Anglais. Loring avait auparavant écrit à Dessalines pour qu'il lui envoyât des pilotes qui devaient guider les navires anglais à pénétrer dans la rade du Cap pour aller capturer les vaisseaux français. Ce ne fut qu'après sa deuxième requête que Dessalines lui fit parvenir sa réponse datée du 28 novembre 1803 " J'entrerai dans la ville du Cap demain à la tête de mon armée. Je ne puis, Monsieur, quoiqu'à regret, vous envoyer les pilotes que vous me demandez. Je présume que vous n'en aurez pas besoin, car je forcerai les bâtiments français à sortir de la rade, et vous en agirez avec eux comme vous le jugerez convenable." Ce 29 novembre, comme il l'avait décidé, Dessalines prenait possession de la ville du Cap tandis que les Français s'embarquaient, laissant derrière eux les blessés et les malades sous la protection du général Dessalines suivant les termes du traité. Dans l'après-midi, comme les navires français n'avaient pas encore appareillé, Christophe menaçait de les bombarder par les canons du fort Picolet si Rochambeau n'avait pas donné l'ordre de lever l'ancre. Dessalines, respectant l'amnistie, fit passer l'ordre à Christophe de surseoir à toute attaque contre les navires jusqu'après le coucher du soleil. Rochambeau qui menait des négociations avec le commodore Loring pour sa sortie du port, finalement aux premières lueurs du 30 novembre donna l'ordre d'appareiller pour aller se livrer aux Anglais. Voici le scénario qui se déroulait en ce dernier jour et ces derniers moments de la domination française de l'ancienne colonie, moments d'exultation et de folles réjouissances certes pour les soldats et la population indigènes, mais aussi, moments pleins de tension et d'occupations capitales pour les chefs de l'armée, et riches en décisions urgentes à prendre à tout moment et décisives pour l'avenir de la future nation. La présence au Cap des chefs militaires sur place paraissait donc impérative ; et celle du général en chef Dessalines absolument indispensable, occupé qu'il était ce 29 novembre à rassurer les habitants de la ville qui s'étaient portés à sa rencontre et à contrôler le départ des troupes françaises. On peut difficilement imaginer le général en chef s'éloigner de ce centre stratégique du Cap ce 29 novembre, alors que les Français se trouvaient encore en rade, pour se rendre à Fort-Liberté même si cette ville n'en était éloignée que de douze lieues mais, en ce moment crucial, ne représentait aucun enjeu militaire. L'acte de Fort-Liberté qui porte la signature de Dessalines, le commandant en chef de l'armée, de Clerveaux, son chef d'état-major, de Christophe qui venait d'être promu commandant de l'arrondissement du Cap et de B. Aimé, secrétaire, était adressé " au nom du peuple noir et de couleur de Saint-Domingue. En 1802, quand Dessalines fut reconnu comme le " chef suprême " de l'armée indigène, il a désigné sous le nom d'Incas ou Fils du soleil les populations soumises à son autorité. Dans aucun de ses actes écrits, dans ceux qu'il eut à signer et qui sont passés à la postérité, ne figurait ce vocable Saint-Domingue. Dès son engagement dans la lutte, Dessalines visait l'indépendance et la crétion d'une nation souveraine qui ne pouvait guère répondre au concept Saint-Domingue. Cette proclamation datée du 29 novembre est censée avoir été rédigée au Fort-Dauphin. Cependant au cours de la guerre que se livraient Français et Espagnols, Madiou rapporta que " le gouverneur Laveaux se rendait avec quelques troupes au Fort-Dauphin ou Bayaha, et en prenait possession au nom de la République le 14 juin [ 1796 ], ( 26 Prairial an 4 ). La commission civile arrêta que le Fort-Dauphin serait appelé Fort-Liberté. Cette nouvelle dénomination plut aux Noirs de la ville qui donnèrent de magnifiques fêtes au gouverneur Laveaux ". Depuis cette date, 14 juin 1796, la ville tant pour les Français que pour les Indigènes a porté le nom de Fort-Liberté. Toutefois, l'appellation Fort-Dauphin était celle encore utilisée par des étrangers, en particulier les Anglais. L'acte de Fort-Dauphin débute par ces mots : " L'indépendance de Saint-Domingue est proclamée ". En comparaison, le texte lu le premier janvier aux Gonaïves est adressé " au Peuple d'Haïti ". Le général en chef privilégiait les noms indiens et pour la population sous son commandement au cours de la guerre, les Incas, et pour le pays, Haïti. Et déjà le 28 novembre, la veille de l'entrèe au Cap de Dessalines, aux mâts des monuments et des forts de la ville flottait " les couleurs de l'armée indigène ". Dans le texte de Fort-Dauphin ( et non Fort-Liberté ), le terme Saint-Domingue revient en plusieurs fois : " propriétaires de Saint-Domingue ", " rivage de Saint-Domingue", et se termine par cette phrase : " Mais aujourd'hui que l'aurore de la paix nous présage un temps moins orageux, et que le calme de la victoire a succédé aux désordres d'une guerre affreuse, Saint-Domingue doit prendre un nouvel aspect, et son gouvernement doit être celui de la justice." De Pradine ainsi que Madiou considérèrent cette proclamation " apocryphe ", et n'est retrouvée que chez des auteurs anglais. À remarquer que cet acte est venu à point nommé pour expliquer pourquoi le commodore Loring n'a pas daigné, ni osé débarquer au Cap en ce moment : l'Angleterre était en guerre contre la France et non contre les Indigènes, ni contre le pays qu'ils venaient de rendre indépendant. L'acte de Fort-Dauphin, non de Fort-Liberté, promettait en effet de " traiter en frères ceux qui nous aiment : ils peuvent compter sur notre estime et notre amitié " ; les menaces de l'acte ne s'adressaient qu'à ceux qui se croyant les maîtres, voudraient les ramener en esclavage. L'affirmation de l'indépendance irréversible et le serment de vivre libres ou de mourir prononcé par les généraux de l'armée indigène ne figure que dans l'acte d'indépendance des Gonaïves du premier janvier 1804. Les incohérences de l'acte de Fort-Dauphin avec l'engagement et les prises de position du général en chef Jean-Jacques Dessalines le font demeurer un acte apocryphe. Il fait plutôt figure d'un rapport, d'un reportage des faits qui se déroulaient dans la ville du Cap, oeuvre de son signataire, le secrétaire B. Aimé ; et en ce sens, mises à part des appellations inappropriées, il reste un rapport fiable et l'expression de la pensée et des sentiments de Dessalines et de Christophe. Le 29 décembre, date de la reddition du Cap et de l'entrée victorieuse de Dessalines dans la ville, a été pendant des années commémoré dans la ville du Cap et le département du Nord comme le Jour de la victoire définitive de l'armée indigène et de la libération d'Haïti. La proclamation et la célébration de l'indépendance ont été consacrées aux Gonaïves le premier janvier 1804, suivant les décisions du général en chef Jean Jacques Dessalines.
Dr RAYMOND BERNARDIN, Berthé Pétionville, 16 février 2005 paule@hainet.net Auteur

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