Pierre Josué Agénor CADET
Il y a belle lurette qu’Haïti fait face à un problème récurrent d’échec scolaire qui se traduit ordinairement par un très faible taux de réussite des candidats aux examens officiels. Chaque année, on parle d’échec aux examens d’État notamment au niveau du baccalauréat. Chaque année aussi, plusieurs milliers d’enfants ou d’élèves abandonnent le système éducatif ou le quittent sans qualification ni compétences. Les principaux motifs de cet état de fait résident dans l’échec scolaire. Depuis longtemps, des spécialistes en science de l’éducation se sont penchés sur cette question et ont avancé des motifs pour expliquer le décrochage de certains élèves. Mais c’est quoi l’échec scolaire ? Quelles en sont les causes ? Que faire pour résoudre ce problème ?
En fait, la notion d’échec scolaire n’est pas simple à cerner. Elle renvoie à de multiples définitions. On peut considérer qu’un enfant ayant des difficultés à comprendre les cours en classe est en échec scolaire. Plus amplement, les redoublements consécutifs symbolisent cette situation. L’échec scolaire peut se définir aussi soit comme l’échec d’un système scolaire à fournir les services permettant à un écolier ou à un élève d’apprendre efficacement, soit comme l’échec d’un élève ne pouvant pas être promu en classe supérieure et, parfois, à se maintenir dans le système. Mais la véritable définition est la sortie du système sans qualification ni compétences.
On ne peut pas lutter contre l’échec scolaire sans en connaître les causes qui sont aussi complexes que multiples. Plusieurs facteurs interviennent dans l’échec scolaire d’un enfant : l’élève en première ligne, le milieu social, le milieu familial, les politiques, le système économique, l’institution scolaire, les enseignants… On peut même ajouter le contenu des programmes, les méthodes d’apprentissage et d’évaluation et le management du système.
On le sait bien. En évaluant l’élève, on évalue en même temps les enseignants, les parents, l’école et surtout le système. Mais on ne peut pas expliquer l’échec scolaire sans considérer en première ligne les principaux concernés, les élèves en échec qui peuvent être, selon le cas, des coupables ou des victimes.
L’échec scolaire peut provenir d’une cause génétique due souvent à des maladies comme la dyslexie (trouble de l’apprentissage de la lecture), la dysorthographie (trouble de l’apprentissage de l’orthographe), la dyscalculie (échec dans l’apprentissage des premiers éléments de calcul), la dysgraphie (trouble de l’écriture), d’une cause culturelle ou socio-économique, d’une cause familiale ou d’une cause psychoaffective (problèmes affectifs dans la famille ou à l’école)
La phobie scolaire peut être également une cause de l’échec scolaire. D’une manière générale, des problèmes relationnels à l’école avec les autres élèves ou des soucis d’ordre familial peuvent entraîner l’échec scolaire. L’élève peut refuser le système scolaire ou souffrir d’inhibition scolaire marquée par un manque d’intérêt certain pour tout apprentissage.
L’origine la plus courante de l’échec d’un élève est liée à son histoire personnelle. Une situation sociale difficile, des problèmes psychologiques, un entourage affectif défavorable, cela peut entraîner, chez l’enfant, un manque de désir d’apprendre. L’échec scolaire ne se limite pas à un simple arrêt des apprentissages. Il est le reflet d’un déséquilibre profond qui pousse à découvrir les responsabilités liées au mode de vie de l’élève (son milieu socio-économique et familial).
Des études statistiques ont montré que l’échec scolaire toucherait plus distinctement les catégories sociales défavorisées. Beaucoup de nos jeunes en situation socio-économique difficile n’hésitent pas à répéter que l’école ne rapporte pas. Le fait qu’autour d’eux, ils observent que les gens les plus aisés ou riches ne sont pas les mieux formés, ils refusent d’apprendre parce qu’ils n’en éprouvent pas le besoin. Le système économique crée un état d’esprit axé sur la croissance, l’augmentation de la consommation et habitue ainsi les jeunes à vivre dans l’immédiateté. Les causes sociales peuvent être les pairs, les mass media, les activités extra-scolaires et autres capables d’avoir des influences néfastes sur les élèves .
Des problèmes familiaux tels que maladie, deuil, séparation, éloignement, disharmonie conjugale, divorce… agissent également sur le rendement scolaire de l’enfant à court, moyen ou long terme en le démobilisant. Dans de nombreux cas, les familles sont responsables de l’échec de leurs enfants. De nos jours, la plupart des parents sont démissionnaires. Ils ne prennent pas la peine d’élever leurs enfants. D’autres le voudraient bien, mais ils n’en sont pas capables. Il y a des parents qui, lorsqu’ils travaillent tous les deux, se désintéressent totalement de leurs enfants et pensent, à tort, que l’école peut tout faire à leur place. La perturbation de la psychologie enfantine a aussi des effets néfastes sur le rendement scolaire. Cependant, il y a des spécialistes de l’éducation qui minimisent les facteurs sociaux et familiaux…car, selon eux, dans les mêmes conditions, d’autres réussissent.
L’institution ou l’établissement scolaire n’est pas exempte de responsabilité dans l’échec scolaire. L’école éclatée ou balkanisée aujourd’hui constitue le maillon faible du système éducatif haïtien où chaque individu intervient pour ouvrir, sans respecter les normes, sa propre, voire ses propres écoles nationales ou internationales. Sa structure est à remettre en cause dans ses fondements (emploi du temps, absentéisme répété des professeurs, mauvais management, discipline boîteuse, répartition des tâches, rythme des devoirs, programmes et manuels scolaires utilisés, choix et traitement des enseignants, activités parascolaires… )
La faute n’est-elle pas aussi à nos enseignants ? Ces derniers ne sont pas tous qualifiés et compétents. De plus, ils ne sont pas recyclés. Leur enseignement ne touche pas l’expérimentation ce qu’on appelle couramment « la main à la pâte ». Ils ne font pas travailler les élèves. On sait toutefois la part de dévouement et de conscience professionnelle de beaucoup d’entre eux. Mais tous ne sont pas ainsi. Que dire des enseignants qui, aujourd’hui encore, font fi des élèves en difficulté… ou même qui s’absentent de manière régulière ! Jusqu’à présent, l’école haïtienne est restée traditionnelle en plaçant les professeurs et les savoirs au centre du processus éducatif. À l’école, on n’apprend pas à l’élève à avoir confiance en lui-même, à discuter, à manier les idées et à faire valoir ses potentialités.
Des causes pour expliquer l’échec scolaire, il y en plein d’autres ! Mais le plus important est de chercher à lutter efficacement contre ce fléau. Alors… que faire ?
Ce ne sont pas les discours creux sur l’école de qualité ni la mise en place d’interventions ponctuelles avec ce qu’on pourrait appeler la guerre des réformes qui vont régler le problème de l’échec scolaire. Il faut aborder en même temps toutes les dimensions du problème. Tout serait alors affaire de moyens. Mais d’abord, l’État doit prendre le contrôle du système qui lui échappe. Il est urgent de revaloriser le métier d’enseignant devenu de plus en plus difficile et de donner plus de moyens aux professeurs pour faire le travail. Dans cette perspective, on devrait mobiliser les familles, les travailleurs sociaux, les agents de développement en général, les élus, les syndicats d’enseignants et les associations socioculturelles pour qu’ils complètent le travail de l’école.
L’État, de son côté, doit généraliser les systèmes d’aide et de soutien scolaire. Il faut faire des efforts pour améliorer la pédagogie ordinaire dans les classes. Les enseignants doivent veiller à ce que les élèves sortant d’un cours aient tout ce dont ils ont besoin pour apprendre seuls et participer ainsi à la construction de leurs savoirs. Donc, on doit faire de l’acte pédagogique un moyen pour mobiliser tous les élèves.
On pourrait penser à améliorer considérablement la formation initiale et continue des maîtres en insistant sur le travail en groupe et l’innovation pédagogique, à assister les parents à problèmes, à permettre aux enseignants de vivre mieux et de travailler dans de meilleures conditions (traitement, facilités de travail, population raisonnable des classes, matériel pédagogique adéquat…)
Pour combattre réellement l’échec scolaire aujourd’hui chez nous, en Haïti, il faut forcément repenser l’ensemble du système pour ne pas dire refonder l’école. Et pour ce faire, plusieurs directions sont à prendre telles que penser autrement les structures, limiter le nombre d’élèves par classe, renforcer l’inspection scolaire qui n’existe depuis quelques années que de nom, organiser les apprentissages en cycles de maturation d’une durée de trois ans avec une évaluation dans les écoles contrôlée par le Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation professionnelle à la fin de chaque cycle tout en conservant l’idée d’avoir deux examens officiels (examens de fin d’études fondamentales et examens de fins d’études secondaires), aborder le problème du management à tous les niveaux, repenser la place des parents dans l’école, construire une véritable citoyenneté, viser des plans d’études adaptés au monde actuel, se pencher sur les cas des élèves en difficulté, répondre aux revendications des enseignants, mettre impérativement en application l’approche par compétences…
Ce n’est pas en cherchant la culpabilité de chacun que nous allons lutter contre l’échec scolaire qui n’est pas une fatalité ni en allongeant un peu plus le temps scolaire journalier que nous allons le faire. Cela implique non pas une adaptation, mais une refondation de tout le système scolaire. Et retenez bien qu’aucun changement durable ne sera possible si les enseignants ne sont pas placés dans des conditions leur permettant de devenir les moteurs de ce changement.
Pierre Josué Agénor CADET
Haïti-Éducation Nationale
Comment résoudre le problème de l’échec scolaire ?
Pierre Josué Agénor CADET Il y a belle lurette qu’Haïti fait face à un problème récurrent d’échec scolaire qui se traduit ordinairement par un très faible taux de réussite des candidats aux examens officiels.