Exposition/Peinture populaire du Congo

Lessiver la mémoire

A travers des oeuvres expressives et vengeresses, les peintres populaires du Congo étalent, sur la toile, le vécu et l'histoire d'un peuple dont la culture, opprimée par le colonialisme et par la dictature, a généré une violence à l'état brut. Voudrait-on lessiver les souvenirs dans une longue thérapie et les bienfaits de l'oubli de la mémoire ?

Publié le 2005-02-14 | Le Nouvelliste

Le Musée d'Art Haïtien du Collège St Pierre a ouvert ses portes, le dimanche 13 février, à l'occasion de l'exposition de « la peinture populaire du Congo ». Vingt deux peintres congolais ont donné à voir l'histoire et la réalité de leur pays. Le public a répondu en grand nombre à cette grande manifestation culturelle. Cinq officiels, parmi lesquels, le Premier ministre, Gérard Latortue, ont honoré le vernissage de leur présence. Les toiles exposées au Musée hurlent un vécu africain à vous fendre le coeur. Elles vous mettent en face de scènes révoltantes dont la brûlure ouvre les stigmates que la mémoire collective haïtienne porte à fleur de souvenirs. L'étalement de tant d'agressivité, produit de la culture d'un peuple que l'on a pendant longtemps opprimé, font sortir les yeux de leurs orbites. Commentaires et interrogations Une jeune fille demande à un peintre congolais, Shula Monsengo, debout devant l'une de ces toiles, si ce qu'elle voit est vrai. Elle ne croit pas qu'au Congo la pratique du « père Lebrun » y avait cours. Dans « Bombardement au quartier 3 », Shula nous fait vivre une scène horrible. Une population chauffée à blanc fait subir à des militaires le supplice du collier. « On brûle les gens vivant, ici, avec des pneus enflammés », dit-elle. Le peintre affirme : « Oui. C'est dans mon quartier que cela se passe. Ce sont des rebelles que l'on brûle ». Il a fait comprendre que les Rwandais avaient envahi Kinshasa en vue de renverser le pouvoir de Laurent Désiré Kabila, et depuis, la tradition se perpétue, « voilà déjà 5 ans que les voleurs subissent le même sort ». Nos pas nous entraînent vers des scènes de déchouquage. On s'attarde devant un tableau qui montre une femme que des hommes poignardent lâchement sous le regard complice de la police. On va vers un autre peintre congolais présent à l'exposition : Chéri Chérim. Des meubles roulent emportés par la furie des eaux dans « Désolation » de Chéri Chérim. Un monsieur s'approche et demande à l'artiste s'il a vécu ce drame. Il explique que c'est courant dans son pays. « On construit au Congo sans aucune norme d'urbanisme. Même si on élève la voix, les autorités du pays se bouchent les oreilles ». Bwalya exprime dans ses toiles l'insouciance heureuse d'un peuple dans les moments les plus terribles de sa vie. L'adieu d'un être cher donne l'occasion aux réjouissances. On dirait une scène de rara. C'est la même onde de joie qui est exprimé sur le visage des enfants qui assistent les bras levés, sourire aux lèvres à une scène de Père Lebrun. L'artiste écrit : « tia ye pneu ». Une grande scène d'anthropophagie ébranle les plus sensibles. « Cannibalisme », de Akpa le fameux, décrit des monstruosités que nous tairons. Nous vivons un temps où la mémoire collective a un grand besoin d'être lessivée pour que s'évacuent les cauchemars qui empêchent nos plus beaux rêves de s'épanouir. Une galeriste repère dans cette oeuvre un élément constant que l'on retrouve dans la peinture de Salnave Philippe Auguste : « les trois seins ». Une forte quête de survie individuelle est présente dans certaines toiles marquées par la présence de l'argent-roi. Comme une affiche, « Rite de la prospérité » de Shula Monsengo dit haut le rêve de posséder la richesse de la terre. Des milliers de billets volent au vent, une femme nue, porteuse de toutes les ambitions cristallise toute l'attention sur elle. Dans la même veine, les églises prolifèrent dans une toile de Mosengo. Les pasteurs sont en quête de salut personnel. Ils invitent les fidèles à apporter beaucoup de dîmes pour la rédemption de leur âme. Les murs des églises sont remplis d'informations qui vantent le mérite des pasteurs. On y lit : « Ministère paradis retrouvé. Venez avec vos dîmes, offrandes et vous serez bénis ». La galeriste évoquée plus haut se dit que ces images donnent l'allure du fourmillement des banques de borlette de Carrefour. « Kasonge 1, 2, 3 » a attiré l'attention et des commentaires. Dans ce triptyque est raconté une histoire. Un homme poursuivi par un caïman grimpe dans un arbre. Un gros boa, serpent venimeux, constricteur, menace de le tuer ; au bord de la rivière, un lion, gueule ouverte, attend cette proie. Un jeune homme pose des questions. Il demande aux gens ce qu'ils feraient dans un pareil cas. Un monsieur dit : « il n'y a pas de solution. Si je tombe dans la rivière, je serai dévoré par le caïman, le boa me bouffera sans pitié, le lion ne fera qu'une bouchée avec moi. Cette scène est un cauchemar. Pour toute solution, je me réveillerais, car il y a des rêves qui tuent ». « A tour de rôle », un 131 X 85 cm de Cheri Benga distille un humour débridé qui happe le regard du spectateur. Il faut aller voir ce tableau pour se faire une idée. Des scènes de vie à la campagne expriment la désolation des paysans. La mort d'une vache est vécue comme la fin d'un monde. Elle empoigne le coeur. La sensibilité de Gabriel Londe Jolio, dans ce 59 x 45, nous traverse. Elle témoigne de la fragilité d'une économie. Certaines toiles communiquent une ambiance chaleureuse. « Réveillon » de Dziba opère cette magie sur le spectateur. La peinture populaire du Congo retient de hautes scènes d'histoire qui sont magnifiées dans les toiles. Elles prennent un ton emprunté aux Saintes Ecritures. Patrice Lumumba est campé comme un Christ. Plusieurs toiles retracent le parcours de ce leader politique. Sa captivité, sa mort pour la rédemption du peuple congolais et son ascension dans le ciel à la manière des saints qui veillent sur les chrétiens. Du haut d'un nuage, il semble dire : « Dormez en paix, peuple congolais, Lumumba veille sur vous ». L'atrocité des colons belges est fixée dans plusieurs toiles. La peinture parle mieux que les mots. Il faut se rendre au Musée d'Art Haïtien du Collège St Pierre pour avoir une idée de la stratégie machiavélique des blancs. On verra comment ils transforment les noirs en bourreau pour contenir leur frère de sang. Les nègres bastonnent les nègres à sang sous le regard impassible du commandeur blanc. Cette exposition qui restera ouverte jusqu'au vendredi 15 avril 2005 ne donne pas à voir que des tableaux d'une terrifiante expressivité qui nous rappelle, par endroit, notre histoire à nous, elle recèle de tableaux qui chantent la vie tranquille dans les villages du congo. Ils nous donnent le temps d'apprécier la légèreté lyrique du pinceau de l'artiste, le jeu d'ombre et de lumière sur un paysage et un cher visage que le peintre a paré de chaleur et d'amour. Un autre angle de l'exposition baptisé « Peinture populaire du congo » est à découvrir. Tinda Lwimba, Bossulu, Dziba apporte des notes de tendresse et d'harmonie qui appelle à l'Afrique que l'on voudrait tant couver dans son coeur. Un angle plus serein mérite d'être soulevé bientôt, dans les colonnes du Nouvelliste.
Claude Bernard Sérant serantclaudebernard@yahoo.fr Auteur

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