Ély Thélot analyse scientifiquement l’hégémonie du provisoire en Haïti

Le docteur en sociologie Ély Thélot vient de publier aux éditions de l’Université d’État d’Haïti : « L’hégémonie du provisoire en Haïti : aux origines de nos turbulences », un essai de 178 pages sur le phénomène du provisoire en Haïti ainsi que ses tenants et aboutissants. « À la lumière de la logique dialectique profonde, le sociologue Ély Thélot arrive à montrer que toutes les manifestations du provisoire ont leurs racines profondes dans l’esclavagisme et le colonialisme, deux maux imposés à la terre d’Haïti par l’Occident durant plus de trois siècles », témoigne le professeur Victor Benoit dans sa préface à cet essai.

Publié le 2016-07-21 | lenouvelliste.com

Haïti est un pays marqué à l’étampe du provisoire. Il est à la fois hégémonique et pathologique dans le pays, touchant presque toutes les sphères de la vie publique et politique. Le provisoire marque et détermine le destin de chaque être humain ayant habité cette partie de l’île. Ces phrases résument laconiquement la pensée de l’auteur développée dans cet essai, qui se veut un débat scientifique sur le provisoire en Haïti, qui est pathologique. « Depuis plus de deux siècles d’existence comme État-nation, Haïti constitue un terreau de prédilection pour les troubles sociaux et l’instabilité politique », lit-on dans cette analyse sociologique et historique du provisoire en Haïti. Cet ouvrage est un décryptage approfondi du provisoire comme fait social qui s’est institué dans toutes « les brèches de l’existant national depuis nos origines ». Le sociologue Ély Thélot entend par hégémonie du provisoire : « sa domination sur l’ensemble des valeurs, des pratiques, des organes et des institutions ». Pour lui, la société dans laquelle nous évoluons n’a connu de permanents que les principes institués dans le cadre du provisoire même qui trône depuis 1492, date de l’arrivée des conquistadors. Pour soutenir sa thèse démontrant que le pays est en proie à une véritable hégémonie du provisoire installée dans tous les domaines de la vie, le sociologue a développé quatre chapitres bien huilés traitant de l’origine du provisoire, son état en constante évolution dans le paysage politique et institutionnel du pays, ainsi que la partance qui habite le pays et détermine les rapports sociaux. Dans le premier chapitre, il retrace les racines historiques de l’hégémonie du provisoire. Depuis l’arrivée des Espagnols en 1492, le provisoire s’est installé comme maître et seigneur de l’île. Il s’agissait pour eux de trouver l’eldorado au plus vite et de faire le plein d’or des navires et en partance pour l’Europe, sans prendre le temps de développer une vision à long terme. Par ailleurs, maîtres et esclaves sont animés d’un commun dégoût de Saint-Domingue qui attise chez eux le désir de partir. Saint-Domingue répugne les premiers pour ses carences de raffinements intellectuels, ses mœurs rustiques […] révolte les seconds pour par sa terreur permanente, sa banalisation de l’horreur, ses abus effrénés de l’arbitraire et ses avilissement de l'humaine condition. Au chapitre deuxième, l’auteur établit les fondements culturels de l’hégémonie du provisoire. Il présente les perpétuelles ambivalences de l’identité haïtienne : créole – français, catholicisme – vaudou, archaïsme - modernité, masse- élite… Le troisième chapitre est surtout celui dans lequel il esquisse le provisoire dans l’organisation politico-juridique du pays depuis le fondement même de l’État. Le docteur Ély Thélot expose ce qu’il considère comme les défauts congénitaux de l’État lui donnant ce penchant pour le provisoire. Son inachèvement, sa défaillance et son extraversion sont pointés du doigt comme à la fois causes et résultats du provisoire hégémonique en Haïti. Il illustre avec justesse comment le provisoire dicte ses propres règles au niveau de la présidence, des cabinets ministériels, du Parlement ainsi qu'au pouvoir judiciaire. Tout en débattant des questions sociopolitiques qui renvoient aux fondements de la société et aux réflexes politiques qui se sont développés par rapport à la prise du pouvoir, le docteur Ély Thélot a pris plaisir à peaufiner son style citant de nombreux poètes tels que Depestre, Césaire, Villaire ou Baudelaire. Lui-même a ponctué le texte, sa poésie. Ély Thélot, dans l’avant-propos, commence par décrire nos problèmes quotidiens découlant de la vulnérabilité du pays à tous les niveaux. Il esquisse un tableau un peu sombre, nos malheurs récurrents liés à la mauvaise gouvernance et aux turbulences politiques. Les chiffres sur nos mutations politiques et les turbulences dont est empreinte la gouvernance, mauvaise à bien des égards, en disent long : « 22 Constitutions en moins de deux siècles et près d’une centaine de prestations de serment de chefs d’État constitutionnels, dictatoriaux, éphémères et provisoires. […] Haïti a un espace politique qui s’est constitué au gré d’un éternel retour même. À la même tragédie regrettable qui ponctue chaque intervalle de l’histoire nationale. » Le sociologue Ély Thélot décèle quelques conséquences du provisoire hégémonique dans le pays : « Le peule est habité par le désir de partir, de se tourner vers de nouveaux horizons. Ce sentiment qui prend racine depuis fort longtemps est surtout une réponse face aux conditions de vie dégradantes dans lesquelles nous pataugeons. » La récurrence dans les conflits et la persistance de nos drames démontrent une incapacité à trouver les solutions viables et appropriées, soutient Ély Thélot. Et, tout ceci fait du pays une « République éphémère». Il s’agit là non seulement de « l’éphémère mais aussi d’une métamorphose habituelle qui contribue à la production et au maintien de l’instabilité ».


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