Haïti et Rwanda: entre rêves, déceptions et espoirs

Publié le 2016-07-18 | Le Nouvelliste

Je suis à ma troisième visite au Rwanda en moins de dix ans. Ce pays est pour moi une source d'inspiration qui alimente mes rêves et nourrit mes espoirs pour mon pays Haïti. C'est pour cela, pour cette dernière visite, j’y ai emmené ma famille, afin de vivre avec elle cette expérience sublime. Je ne peux m'empêcher de faire des comparaisons entre le Rwanda et ma terre natale. Nos peuples se ressemblent et se confondent. J'étais particulièrement ému lorsque les passants, me prenant pour un Rwandais, m'adressaient en Kinyarwanda, leur langue maternelle. En effet, nous avons tellement de points communs : -Côté relief : le Rwanda est le pays de mille collines; Haïti signifie terre montagneuse ; -Côté superficie : environ 27 000 kilomètres carrés au Rwanda, comme en Haïti; la population rwandaise est évaluée à environ 11 millions comme en Haïti.Nos histoires de peuple sont marquées par un passé mouvementé, des situations d’exploitation, d’abus, de violence et d’espoirs nourris. Elles sont aussi passionnantes l'une que l'autre. J'ai relevé trois années décisives dans l'histoire récente du Rwanda: -1959 qui rappelle la mort subite (et suspecte) du roi Mutara III Rudahigwa, alors qu'il négociait l'indépendance de son pays avec les colons belges. Sa mort marque le début de longues années de division et de violence entre les tribus hutu et tutsi ; - 1962 qui est l'année de leur indépendance après des siècles de colonisation européenne. Les persécutions et abus massifs ont pourtant continué de plus belle. Des millions de Rwandais persécutés (identifiés comme tutsi) se réfugièrent dans les pays voisins ; - 1994 est la période la plus tragique de leur histoire; c'est l'année du génocide et de la libération du pays. En trois mois (avril à juin), les agents du gouvernement (hutu) ont abattu plus d'un million de leurs concitoyens tutsi. Ces actes macabres furent le plus souvent perpétrés à l'arme blanche; des gens mouraient par milliers chaque jour, jusqu'au 4 juillet, date à laquelle l'armée patriotique rwandaise, menée par Paul Kagamé (actuel président du Rwanda), marcha sur Kigali et mit en déroute les militaires et agents gouvernementaux. En 1994 a commencé le renouveau de leur pays. J'ai eu l'occasion de partager avec mes hôtes certaines dates marquantes de notre vie nationale. 1804 notre indépendance glorieuse de la France! Nous sommes tellement fiers d'être la première république noire du monde, le seul groupe d'esclaves à avoir conquis son indépendance suite à une révolte armée. Mon auditoire est ébahi. J'ai aussi expliqué comment l'épopée de nos aïeux a attiré la suspicion et la rétribution des États colonisateurs de l'époque, qui nous ont isolés politiquement, économiquement et socialement. 1825 est la prochaine année qui a marqué un tournant décisif, mais malheureux, de notre histoire de peuple. Les Français sont revenus, alignant leurs bateaux de guerre le long de la rade de Port-au-Prince, avec leurs canons fixés sur la ville. Ils exigèrent réparation pour leurs pertes qu'ils évaluèrent à 150 millions de francs. Pour fixer ce montant exorbitant, ils ont calculé la valeur de leurs maisons, de leurs champs, leur bétail, et leurs esclaves. Il fallait accepter ces termes, ou affronter leurs armes de guerre. Devant la menace des Français, nos dirigeants ont signé un accord de paiement en vue de la reconnaissance de notre indépendance. L'infâme dette de l'indépendance ! Mes hôtes sont horrifiés par cet acte inhumain et dévastateur de nos anciens colons. Ce n'est qu'en 1947 que nous avons finalement épongé cette dette d'indépendance vis-à-vis des Français, dérobant ainsi à l'État haïtien des ressources qui auraient pu être investies dans l'éducation et l'infrastructure du pays. Lorsque mes amis ont compris que Haïti a passé 122 ans avant d'acquitter la dette à la France, ils ne pouvaient croire à leurs oreilles. 1986 est la date d'espoir de la nation. Haïti est libérée de la dictature, et l'ère de la démocratie tant souhaitée entraîne beaucoup de promesses. Cette année aurait dû marquer le renouveau de notre pays. Malheureusement, un renouveau qui se fait encore attendre ! Là s'arrêtent les points communs de nos histoires de peuple. Si Haïti a raté le carrefour du renouveau en 1986, l'expérience du Rwanda après 1994 est tout à fait différente. En une vingtaine d'années, ce pays est passé de lieu de misère et d'oppression en une société stable et progressiste. La capitale Kigali est un chantier constant; les nouveaux gratte-ciels poussent comme des champignons. Les rues sont propres; les policiers assurent la sécurité et l'ordre. L'armée défend fièrement ses frontières. Un véritable exemple pour le monde entier. En effet, des dizaines de chefs d'État et de gouvernement défilent régulièrement au Rwanda afin de constater ce changement spectaculaire. Le pays est souvent le siège de forums internationaux comme le Forum Économique Mondial du mois de mai dernier, et le sommet de l'Union africaine se tenant en juillet à Kigali et qui accueille une cinquantaine de chefs d'État africains. Ma famille et moi avons visité le musée du Génocide de Kigali, lieu où plus de 250 000 personnes ont été brutalement abattues et mutilées. Un monument est érigé en leur honneur. Nous avons vu les photos des disparus; nous avons lu leurs noms; nous avons entendu les témoignages des survivants :des veuves et des orphelins qui expliquaient comment leurs voisins et leurs amis d'écoles se sont tournés contre eux et ont massacré leurs maris, leurs enfants et d'autres membres de leurs familles. Ces moments étaient très émouvants pour mes filles qui ne pouvaient s’empêcher de verser des larmes et d’arrêter de continuer à regarder l'exposition. Pourquoi tant de haine? Pourquoi cette division au sein d'une société, au sein d'une même famille? Ma femme et moi avons dû résister à l’idée de quitter les lieux. Nous avons lu toutes les affiches et parcouru tous les couloirs jonchés de photos et de témoignages lugubres. Tout au long de l'exposé, nous nous disions que ceci n'était pas la fin de l'histoire. Nous nous réconfortions à l'idée que le pays a dû traverser tout ce calvaire pour connaître par la suite des jours heureux. Nous connaissions la fin de l'histoire. En effet, après le génocide et la libération de 1994, le pays s'est donné des leaders qui ont su placer les intérêts de la nation au-dessus de leurs propres intérêts; ils ont recherché la justice en vue de la réconciliation de la nation. Ils ont évité la vengeance. Plus que toute autre chose, ils ont travaillé à l'unité du pays. Leur armée s'est mise au service du peuple. Au lendemain du génocide, tout ceci était nécessaire et a permis au pays de se relever de son bain de sang, et de l'odeur répugnante des corps mutilés en putréfaction. Aujourd'hui, les blessures sont encore fraîches; chacun porte son lot de chagrin et de douleur, mais ensemble la société veut regarder l'avenir, parce que déterminée à remplacer la haine par le pardon. Le pari n'est pas encore gagné. L'idéologie génocidaire existe encore dans certains secteurs réfractaires. Mais la dynamique de changement poursuit son cours. L’histoire du Rwanda m’a fait rêver. J'ai rêvé de mon Haïti Chérie et de son potentiel d'avenir riche et prospère. J'ai vu une capitale belle, propre, avec des rues bien tracées et des édifices modernes. J'ai vu la Côte des Arcadins avec des lignes d'hôtels de plage remplis de visiteurs marchandant avec joie nos objets artisanaux. J'ai vu la file de touristes se bousculant afin de visiter la Citadelle, Saut-d'Eau, les Grottes de Dondon ... J'ai respiré l'air frais de Kenskoff ou de Aquin... Dans mon rêve, j'ai contemplé des universités, des écoles, des centres d'art; j'ai vu renaître nos arts plastiques, avec leur vitalité et leur créativité recherchées par les connaisseurs. J'ai reconnu des visages d'hommes et de femmes mus par la même passion, œuvrant ensemble main dans la main. J'ai rêvé et le rêve était doux... Cependant le rêve n'a pas duré longtemps. Étant déconnecté du pays depuis plusieurs semaines, j'ai décidé de chercher à avoir des nouvelles de ma terre natale. Combien grande fut ma stupéfaction en lisant les articles parus dans Le Nouvelliste et metropolehaiti.com. "Persistance de l'immobilisme au Parlement"; «Les hommes politiques ne peuvent toujours pas s'entendre sur l'avenir du pays »; « Interminables négociations de blocs parlementaires ». Entre-temps le pays dépérit, la gourde perd de sa valeur, nos compatriotes sont humiliés en République dominicaine, les investisseurs fuient le pays, nos jeunes recherchent de nouveaux cieux pour exercer leurs talents... Ma stupéfaction donna vite place à la colère. Pourquoi nos hommes politiques ne peuvent-ils pas s'entendre? Si le Rwanda a connu des leaders génocidaires, notre pays connaît son lot de leaders suicidaires. Ils commettent un suicide collectif, et ils nous entraînent avec eux. En effet, nos leaders paraissent plus intéressés à leur 'honorabilité' personnelle qu'à leur responsabilité collective. Ils sont prêts à s'entretuer, plutôt qu'à faire alliance; en témoigne la longue liste de candidats à la présidence. À chaque élection, les noms changent, les visages sont nouveaux, mais le réflexe rétrograde de nos leaders demeure le même. Je me sentais glisser dans un profond désespoir. De nature optimiste, je ne pouvais supporter trop longtemps les sentiments de peine et de chagrin. Je me suis dit, tel ne doit être le destin de notre pays; ce n'est pas la fin de l'histoire. Nous pouvons et nous devons recréer le parcours et l'avenir de notre pays. Ceci passera certainement par l'émergence d'une nouvelle mentalité de leadership; des hommes et des femmes d’affaires motivés par un autre système de valeurs (honnêteté, sérieux, travail, etc.); des politiciens disposés à se sacrifier pour le bien collectif et pour l'avenir de nos enfants; une élite intellectuelle déterminée à promouvoir une culture de développement. C'est alors que mon cœur reprit espoir. Peut-être que, dans un avenir pas trop lointain, je verrai cette nouvelle génération de leaders. Aussi, aujourd'hui je veux contribuer à la réalisation de ce rêve. Ayant vécu l'expérience de pareille transformation dans d'autres pays, au moins je peux en témoigner. Dans mon rôle d'éducateur, de pasteur et de dirigeant d'institutions, je peux influencer et partager cette vision d'un lendemain meilleur. Je peux travailler à minimiser nos différences afin de construire une communauté unie... Je suis sûr que plusieurs comme moi veulent y mettre la main. Ainsi renaît l'espoir en mon cœur endolori. Je ne suis pas seul. Mon rêve n'est pas mort... En effet, je sais que je ne suis pas seul à rêver. J'invite donc mes compagnons de rêve à ne pas perdre espoir. Bêchons joyeux; la route est longue, le chemin rocailleux, mais la victoire viendra même si cela doit prendre du temps. Un jour, nous érigerons un Musée du Suicide Collectif pour marquer un tournant décisif de notre société, à l’instar du Rwanda qui a son Musée du Génocide. Comme le Rwanda a étalé les photos de ses leaders génocidaires et obscurantistes, nous réserverons une salle à nos parlementaires, politiciens et leaders suicidaires. Au moment où l'avion de Rwand'Air s'apprête à prendre son envol, je contemple d'un regard envieux les installations modernes de l'aéroport de Kigali. Il me vient alors à l'esprit les paroles d'un ami rwandais qui me rappela que la situation était aussi sombre pour son pays au début des années 90. Je prends alors courage et me réjouis déjà de cette nouvelle Haïti de mes rêves. Je laisse Kigali avec un cœur plus léger. À bientôt Rwanda ! Un jour, je te ferai part de l'expérience de renouveau de mon pays. Je te dirai que Haïti figure parmi les pays les plus honnêtes et transparents selon Transparency International ; que notre couverture végétale fait notre bonheur et notre fierté; et que les investisseurs sont attirés par notre stabilité politique et sociale, et par la compétence et le sérieux de nos techniciens...Oui, ce jour viendra. J’en suis persuadé.
Edouard Lassègue Kigali, Rwanda, 9 Juillet 2016 Auteur

Réagir à cet article