Askanya, le grand art du chocolat en Haïti

PUBLIÉ 2016-07-12
Avec Askanya*, lancé en 2015, Haïti rejoint le club sélect de la production de tablettes de chocolat à travers le monde. Avec ses trois gammes dont Paradis, Minuit et Wanga-Nègès, le premier empire noir du monde peut espérer bientôt s’asseoir sur la même table que la Suisse et autres grands producteurs de ce délice pour négocier sa part de marché. En attendant ce B2B tout à fait réaliste dans une Haïti idéale, découvrant ceux qui ont osé rêver d’un projet si délicieux.


Corinne Joachim Sanon Symietz et Gentilé Sénat sont amis depuis l’enfance. Elle, a été scolarisée à l’Institution du Sacré-Cœur ; lui, à l’Institution Saint-Louis de Gonzague. Avant de boucler le secondaire, les deux amis pouvaient rêver de carrière voire des plus irréalistes dans le contexte haïtien. Autant qu’une fabrique de tablettes de chocolat pouvait leur effleurer l’esprit à l’époque. Une fois passée la case du bac II, nos deux intrépides sont partis chacun de son côté pour des études à l’étranger. Elle va jusqu’à un MBA et un diplôme en génie industriel aux USA. Lui a étudié l'économie et la gestion de projet aux USA et en France. Quand ils retournent au pays, les vieux amis se retrouvent tous les deux encore enthousiastes à l’idée de monter ensemble une affaire pour contribuer à leur manière dans notre société. Le chocolat s’est donc imposé comme le choix judicieux après qu’ils eurent prospecté tant sur Google que sur le marché le sésame. Ils se sont rendu compte que celui de notre terroir est très réputé à l’étranger. En plus, un autre associé, et pas des moindres, rejoint le projet : il s’agit de Andreas Symietz, l’époux de nationalité allemande de Corinne. Le trio a donc glané des conseils et des suggestions auprès d’autres chocolatiers, de connaisseurs et d'amateurs. Ils ont été jusqu’à faire tester leur cacao pour s’assurer de sa qualité. On leur a fait savoir que ce dernier a du potentiel. Il leur a fallu plusieurs mois de travail pour lancer en avril/mai 2015 les premières tablettes d’Askanya. L’entreprise a son quartier général à Ouanaminthe parce que c’est la ville d’où sont originaires les parents de Corinne. Donc le fait pour eux de ne pas payer de local est un actif, selon son copropriétaire qui y voit une aubaine pour une start-up de leur gabarit. En plus c’est pour être plus près des fournisseurs en intrants qui sont membres d’une coopérative basée dans le Nord, un département voisin. Et enfin, selon les deux, il leur faut prouver qu’il est possible de ne pas tout concentrer à Port-au-Prince. Askanya compte 7 employés sur place dans l’atelier et un distributeur à Port-au-Prince. Les tablettes sont disponibles dans pas moins de 20 endroits dont des supérettes, des boutiques…Il y en a une dizaine aux Etats-Unis. Elles peuvent être commandées en ligne également. Tout n’est pas rose pour la chocolaterie. Autant que toutes les nouvelles pousses, elle souffre de la crise qui prévaut actuellement. La directrice de vente confie être consciente que des tablettes de chocolat ne risquent pas d’être en tête d’un registre d’emplettes pour l’ensemble des ménages haïtiens. « Les gens ne se font pas autant de plaisir par temps de crise », souligne-t-elle. Il y a aussi la fluctuation du taux de change du dollar qui est une véritable pierre d’achoppement. L’instabilité politique est aussi dans le viseur de la jeune femme investisseure. La particularité des chocolats Askanya réside, de l'avis du cofondateur, dans le fait pour eux de réaliser les tablettes à partir de fèves de cacao. Gentilé revendique le fait d’être le seul pour le moment à utiliser cette technique. « Les chocolats sous notre label contiennent respectivement 60, 50 et 47 % de cacao », confie-t-il. Il vante aussi l’usage de produits locaux pour une entreprise locale. Il rappelle que jusque-là le cacaco haïtien ne faisait le bonheur que de chocolateries étrangères ! La jeune entreprise, pour passer la crise, entend se diversifier. Aller davantage sur le marché international vers de clients avec un plus grand pouvoir d’achat, haïtiens et étrangers. Corinne, avec son sens poussé des affaires, rêve de ventes plus récurrentes. Vendre 6 000 tablettes en moyenne par mois, soit un revenu d’un quart d’un million de dollars américains à l’année. Il y a le ''Minuit'', drapé dans du papier noir. Conformément à sa nomenclature, c’est du chocolat tout à fait noir. 60 % de cacao est visible sur la notice. ''Minuit'' évoque un peu l’aigreur des boules artisanales provenant de Jérémie et du Cap-Haïtien. ''Paradis'', c’est du chocolat au lait avec seulement 47 % de noir enveloppé dans un papier blanc et rouge. ''Wanga Nègès'' est le deluxe. Tagué 50 % de cacao, il fait se conjuguer à souhait l’intrant basique avec du rapadou ; la couverture blanche est marquée par la représentation d’un oiseau. La plupart des testeurs de Ticket l’ont plébiscité par rapport aux autres. Le logo rappelle, de par sa composition (un visage de femme et une fleur), les innombrables tableaux naïfs des héritiers de Saint Soleil. En plus du produit lui-même, l’emballage de chacun des trois gammes mérite notre attention. C’est d’ailleurs, selon Gentilé, ce qui leur a attiré des clients étrangers. Ils rappellent tous les trois ceux d’autres fabriques de tablettes de chocolat. Le graphisme est signé d’une fille du pays appelée Marly Descopains. Il leur fallait, de leur aveu, que ça soit quelqu’un habité par notre culture. Depuis qu’elle existe, Askanya sillonne des activités autour du chocolat ou ayant un rapport avec tant au pays qu’à l’étranger. Citons, entre autres Taste of Haïti, une foire au Paraguay, une autre chez nos voisins, Foire mondiale du cacao et du chocolat en France… Corinne et Gentilé ont laissé tous les deux leur boulot respectif récemment pour ne se consacrer qu’à leur business. Un risque calculé qui mettra à défi l’honneur de tous nos compatriotes qui prétendent supporter la production nationale. *C’est la ville d’origine allemande d'Andreas qui a inspiré le nom de l'entreprise. La forme latinisée d’« Aschersleben », « Ascania », est liée au personnage de l’Antiquité Ascanius.



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