LE SENS VECU ET LE SENS VISE

POURQUOI L'OPERATION BAGDAD EST-ELLE UN ECHEC ?

Publié le 2005-02-21 | Le Nouvelliste

L'homme incarnait les espoirs de tout un peuple. A l'instar du turc Mustafa Kémal ou d'un Nehru de l'Inde, celui qui aurait aimé faire revivre Charlemagne Péralte et qui s'indignait visiblement - décalage historique oblige - de ne pouvoir jouer le rôle de martyr qu'on attribua à Toussaint Louverture, promettait au peuple haïtien d'instaurer un nouvel ordre social grâce auquel la grande majorité des pauvres passerait de la misère noire à la pauvreté digne. Bien malin serait celui qui, à ce moment là, pouvait remettre en question la bonne foi ou les possibilités de miracle de l'homme. Tout portait à y croire. En effet, dans un pays où l'état n'a jamais su organiser la solidarité sociale et donc où les gens les plus démunis font face au vide comme unique horizon, le discours empreint d'humanisme du petit prêtre séduit et parait offrir, ipso facto, une échappatoire où le rêve rentre dans le domaine du possible. Du rêve à la réalité, le chemin a été court. Trop court pour que le président se dévêtisse de son vieil habit de curé et adepte de la doctrine de la théologie de libération qui le poussait trop souvent dans des positions tellement tranchées qu'on pouvait croire facilement que l'espace social haïtien a depuis toujours été dominé par des antagonismes où le plus fort - le bourgeois, en l'occurrence - arrive presque toujours à imposer ses choix prioritaires au détriment de l'aspiration à un idéal de la vie bonne ressentie par de larges pans de la population. Même si ces considérations partent d'un certain bien fondé, on pourrait croire, à entendre l'homme, que le procès de civilisation tel qu'il est apparu au 15e siècle (la Renaissance) pour ce concrétiser au 18e siècle dans la révolution des Lumières (rejet de l'état de nature au profit de la société politique) n'a jamais pu franchir les bornes de l'espace mental haïtien, vaincu, peut-être, par une sorte de déterminisme anthropologique qui pousserait l'Haïtien à se représenter l'autre comme un ennemi réel ou un adversaire potentiel ; à le diaboliser pour que le choix des armes ne provoque l'ire ou la réprobation des autres membres du corps social. Lorsque le 16 décembre 1990 le peuple en liesse, arc-bouté au messianisme lavalassien, portait le père Aristide au pouvoir, bien peu étaient les haïtiens qui se doutaient que l'Homme été pris plus que jamais dans ces obsédantes rancoeurs qui altéraient si puissamment son jugement qu'il lui était intellectuellement impossible de comprendre la nécessité d'imposer un agenda dont les actions ou Idées-forces devaient être coiffées de cette quadruple ambition : - Tenue d'un certain nombre de forums nationaux où les différents acteurs - de la société civile, des partis politiques, du secteur scolaire, du monde industriel - de la vie haïtienne auraient eu pour tache de s'accorder sur ce but précis : faire émerger un état d'esprit constructif ou toute disposition à privilégier les intérêts sectaires est découragée et où toute négativité est combattue. - En reconnaissant la responsabilité de tous dans le mal développement du pays et en refusant de faire l'économie des moyens afin de faire éclater les possibles, il fallait s'employer à guérir le passe pour que chaque haïtien retrouve son équilibre et puisse développer son potentiel pour le bien de tous. - Sensibiliser et responsabiliser le pouvoir politique au fait qu'il est celui qui induit le plus de conséquences sur les vies individuelles ; donc re-penser son rôle comme un dépositaire du devenir du peuple. - A partir d'une action de pédagogie sociale, imprimer dans la conscience des haïtiens que leur devenir est lié, qu'il n'y a pas de comportement neutre et que la vie et les aspirations des uns et des autres sont de la même essence, et doivent guider les choix futurs du pays. La mise en place de tels mécanismes auraient certes renforcé, dès le départ, la légitimité et l'autorité du pouvoir d'Aristide qui, comme toute autorité d'ailleurs, s'apprécie dans sa source, mais aussi et surtout dans la poursuite de la finalité pour laquelle elle existe, la réalisation du bien commun. Mais, hélas ! bien qu'on lui reconnaisse une certaine capacité d'analyse et un esprit bien critique, tout laisse supposer que l'immersion du Père Aristide dans les écoles de théologie latino-américaines lui a beaucoup plus appris à regarder l'histoire et la situation d'Haïti à travers le prisme manichéen, qu'à cultiver l'art et la maîtrise de la bonne gouvernance. Peut-on s'étonner de la persistance chez l'homme de cette morale du ressentiment qui l'incline à diviser les haïtiens en « bons » et « mauvais », à ranger dans la catégorie de « bons » tous ceux qui sont désavantagés en raison des circonstances sociales ou à cause des handicaps naturels ; et en ce sens à orienter toute son action politique dans le sens de l'intérêt de cette catégorie ? Faut-il s'en étonner, en effet, quand un regard intéressé sur certaines données révèle que la vie de l'homme de son enfance jusqu'à la présidence - issu de la paysannerie, il n'appartient pas à l'élite. Pauvre, il a connu la rue, la misère et le rejet. Petit, malingre, on n'enviait pas trop son existence - est un ensemble de circonstances qu'il a toujours su tourner à son avantage. Fort, quoique petit, il est anime par cette force de conviction qui l'a aide a mener et a gagner des combats qu'on croyait perdus d'avance. D'aucuns diront que cette force de caractère et l'optimisme qui caractérisent le personnage devaient causer sa chute en ce que cette grande confiance dans ses capacités l'a pousse à donner, plus souvent qu'autrement, dans l'ostentation et, conséquemment, à persister dans l'erreur. UNE POLITIQUE IDEOLOGIQUE C'est une politique où celui qui dirige se laisse guider par des clercs à partir d'idées reçues, au nom et dans l'intérêt d'une catégorie. Cette situation débouche, invariablement, sur une conception patrimoniale du pouvoir où les pratiques clientélistes et le népotisme, en accordant la priorité à l'accumulation des pouvoirs et des richesses, réduit toute possibilité et capacité d'arbitrage ou de médiation entre les différents intérêts et, de surcroît, annihile toute tentative ou tout effort dont l'objectif serait le bien commun. Gouverner en fonction de la paix et du bien être collectif a toujours paru comme une peau de chagrin lorsqu'on se laisse aller à faire la photographie des actions du prêtre-président. On n'à qu'à se rappeler ses incessants appels en début de mandat auprès de ses partisans à faire appliquer le supplice du collier ou le « pé lebwen » à tous ceux qui ne partageaient pas sa vision de la politique ou qui, tout simplement, osaient défier son autorité. Assez curieusement, les appels au meurtre du président n'ont pas provoque de réactions dans la communauté apostolique haïtienne, laquelle s'empressait, en coulisses, de le convaincre quant à la nécessité de faire le choix prioritaire des pauvres. Ouvrir l'espace politique aux exclus, faciliter leur intégration grâce à une politique de création d'emplois soutenue et de redistribution des revenus en partenariat avec les forces industrieuses de la nation, auraient constitué en soi une avancée extraordinaire en termes de bonne gouvernance de la part d'un régime soucieux de réconciliation nationale. C'est là où le bât blesse, justement. Car si à un moment donné le président semblait promouvoir la justice et la réconciliation nationale, il ne cherchait, dans les faits, qu'à instituer un ordre ou les exclus d'hier deviendraient les meneurs d'aujourd'hui. En clair, le président voulait procéder à une sorte de nivellement par le bas, ce qui, en aucune manière, ne saurait servir la démocratie. En fait, présentant tous les traits de l'anarcho-populisme - à ce propos, il n'y a aucune raison de s'enorgueillir - le régime mis en place par Aristide nourrissait dans son sein l'une des pires chimères de la période moderne, soit la volonté délirante d'appliquer en Haïti une version renouvelée de « la dictature du proletariat ». Il s'agissait dans les faits de donner aux sbires et activistes lavalassiens, de tous poils, les moyens ou la possibilité d'exercer le contrôle le plus large possible sur les secteurs les plus névralgiques de la société et au niveau des organes les plus importants de décision. Les premiers signes de ce délire paranoïaque pouvaient se ressentir dans certaines adresses que le Président adressait au peuple et qui laissaient déjà présager, peut s'en faut, le mal et les difficultés à venir. « Les pierres au frais dans la rivière ne connaissent pas la dureté de l'exposition (Woch nan do par konn doule woch nan soley) », où "si les autres ne veulent pas vous voir c'est parce que vous avez les cheveux crépus et une peau d'ébène comme moi". Ces déclarations crachées comme du venin auront l'effet d'un poison tellement violent qu'encore aujourd'hui (- Décembre 2004 -,) même dix mois après la chute du dictateur Aristide, la classe politique haïtienne s'affole, dans des actions souvent mal improvisées, à trouver un antidote. J'emploie l'infinitif "affoler"à dessein. Car, si les haïtiens, dans une conjugaison des forces ou une convergence des intérêts sans précédent dans l'histoire du pays, ont pu en découdre et renvoyer le prêtre président , l'après Aristide se vit dans une ligne où le danger est partout, permanent, multiforme, se ressentant dans les têtes et faisant gazouiller les tripes. En fait, depuis le départ de J.B. Aristide pour l'exil le 29 février 2004, mais surtout de façon soutenue à partir du 5 Novembre de la meme annee, soit quelque huit mois après, les « chimé », ces groupes idéologises au possible et armés à souhait par leur chef, sèment la mort sur leur passage. Ils pillent, cassent, mutilent, violent, vocifèrent et défient l'autorité, s'il en reste, en toute tranquillité. Les chiens sont bel et bien lâchés ! Depuis son exil doré en Afrique du Sud, le prêtre et président déchu manipule ses chiots, pitbulls, dobermans et autres espèces dangereuses confondues, en les poussant à commettre les pires exactions au nom du respect de l'ordre constitutionnel , ce qui veut dire en clair, le retour au pouvoir du dictateur. Cette entreprise de déstabilisation du régime en place baptisée « opération Bagdad » est sans contredit - n'en déplaise à ses concepteurs qui croient que l'ambiance « ville morte » qui lui est inhérente soit un succès - la dernière carte sortie de la redingote du prestidigitateur Aristide, conscient que ses vieux tours de passe-passe ne font plus recette, que le peuple lui a tourné le dos. ECHEC DE L'OPERATION BAGDAD ? Il peut paraître incongru, voire hasardeux, de soulever la question de l'échec de l'opération Bagdad et de ses commanditaires dans un contexte où presque toutes les activités sociétales - nationales, quelque soit la sphère d'action considérée, sont paralysées ; vermoulus que sont ses artisans par cette peur due à la violence réelle ou symbolique dirigée contre eux par les bandes armées (chimé) se réclamant du label « Lavalas ». Vouloir tuer le droit d'opposition et à la libre critique (Aristide ou la mort !). Dresser une faction de la population contre la majorité au nom d'un pseudo idéal de justice, surtout lorsqu'on sait que Haïti ne s'est pas construite à partir de la prise en compte de clivages ethnolinguistiques et culturels, relève d'une décision qu'aucun conseiller politique digne de ce nom n'aurait dû approuver sachant que les bandes armées par Aristide (les bataillons de opération Bagdad), aussi puissantes ou déterminées puissent-elles être, ne peuvent faire sauter ce double verrou de la résistance. Au niveau international : le droit au retour de l'ex-dictateur Aristide clamé au travers de opération Bagdad ne jouit d'aucune sympathie ni d'aucun soutien des dirigeants des grandes puissances étrangères, comme les Etats-Unis, la France et le Canada qui condamnent la violence des groupes de choc de l'ex-président et promettent, grâce au renforcement de l'action de la Minustah et moyennant le décaissement de l'aide promise lors de la conférence des donateurs tenue à Washington le 26 juillet 2004, d'accompagner les haïtiens dans cette quête du mieux vivre ensemble. Qu'est-ce donc la nation, sinon cette communauté de destin qu'on nomme « nationalité », une histoire commune, un même milieu culturel et linguistique, une solidarité voulue, une représentation collective de l'avenir, et, un projet de société à réaliser. Pour ce faire, à ce stade-ci de leur périple historique, les haïtiens doivent prendre conscience - il est à parier qu'ils l'ont déjà fait - de la nécessite de dépasser les vieilles rengaines qui affaiblissent l'agir collectif, donc sortir de la dynamique des intérêts égoïstes afin de faire échec à cet ennemi commun, un adversaire d'autant plus dangereux qu'il est des nôtres, connaissant nos habitudes, partageant le même espace vital, etc..... Si le choix de vie, au niveau individuel, s'exerce librement, dans la solitude, en s'isolant de tous les rapports qui nous relient aux autres, il doit en être tout autrement du mode de détermination de l'état-nation lorsque de cet agir il peut en résulter l'atomisation. Cela, les haïtiens l'ont compris. C'est donc collectivement et dans la concertation, à partir de l'expérience vécue de « l'union fait la force », qu'ils saperont les bases de l'opération Bagdad et en feront ce qu'elle est vraiment : la poursuite d'une chimère. Chimère ! Fantasme, vieil épouvantail. L'opération Bagdad est ceci et cela. Elle est tout et rien à la fois. Au demeurant, on se rend compte, à partir de la manipulation et de la compréhension des données factuelles qui ont tissé le drame haïtien de manière plus que puérile depuis la fin du mois d'octobre 2004, que l'opération Bagdad, bien qu'elle soit encore vécue par une grande partie de la population comme un cauchemar récurrent avec son lot de morts et de traumatisés, obéit à une logique qui ne peut que la camper - même à court ou moyen terme - dans un schéma ou une stratégie de demi-succès. Il importe de reconnaître que les activités menées par les sympathisants Lavalas, dont le sens visé est le retour du président déchu, s'inscrivent on ne peut plus dans une des quatre catégories d'idéal types décrites par Max Weber dans son travail de recherche sur le sens et l'idéal type : soit l'activité rationnelle en valeur. Aux dires de Weber, le comportement rationnel en valeur accorde la priorité à la cause qu'il poursuit, indépendamment des résultats qu'il produit. Beaucoup plus souvent qu'autrement, ce comportement ressemble au comportement émotif dans la mesure où le sens de l'activité (le fait de tuer ou de terroriser la population) ne se trouve et ne peut aucunement concorder dans les résultats (exiger la poursuite du « mandat constitutionnel » de l'ex-président). De fait, la rationalité en valeur implique toujours une irrationalité proportionnelle au caractère plus ou moins inconditionnel ou absolu de la valeur poursuivie. De là, la ligne de faiblesse qui la traverse et qui empêche ses concepteurs et stratèges de se livrer à un examen sérieux quant à la nécessite d'y mettre fin. Car l'opération Bagdad est un pur anachronisme. Elle va à contre-courant de l'ordre international actuel dominé par la Pax Americana, et donc par la volonté des Etats-Unis d'éviter que Haïti ne retombe sous la coupe du régime de l'ex-président Aristide. Le mouvement est aussi appelé à se déliter, quoiqu'il arrive, parce qu'il est en déphasage avec le désir profond des haïtiens : vivre dans la paix et trouver la voie du développement, conditions indispensables pour que les fils et les filles de la nation puissent connaître des lendemains qui chantent. 1er février 2005
FAUBERT PAUL Directeur Exécutif de la JPAM e-mail : faubertpaul@direcway.com Auteur

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