Nissage Saget est entré dans l’histoire comme le seul président haïtien à avoir volontairement laissé le pouvoir au terme de son mandat. Il a été récemment rejoint par Joseph Michel Martelly avec la différence que celui-ci a consenti à faire de même sous l’effet de fortes pressions politiques. Il y a toutefois un autre exemple qui n’est pas toujours conté. Tirésias Augustin Simon Sam a été contraint légalement de « descendre du pouvoir »en écourtant son mandant sans qu’il en soit chassé et forcé de quitter le pays. Ce qui est quand même assez rare.
Une accession légale
Tirésias Augustin Simon Sam est élu le 13 mars 1896 pour un septennat devant prendre fin le 15 mai 1903, afin de remplacer Florvil Hyppolite, décédé avant le terme de son mandat. Ce, sous la lecture empressée de l’article 93 de la Constitution, stipulant : «En cas de mort, de démission ou de déchéance du président, celui qui le remplace est nommé pour sept ans, et ses fonctions cessent toujours au 15 mai, alors même que la septième année de son exercice ne serait pas révolue». Rien de plus clair apparemment. Mais la subtilité relative au calendrier échappe, tout au moins pour l’instant, aux rivaux et simples citoyens qui choisissent d’attendre paisiblement l’échéance prévue. Le pays vit ses rares moments de tranquillité. Le gouvernement semble satisfaire aux attentes de la population en dépit d’une corruption administrative sans précédent .
Mais en juillet 1901, deux journaux du Cap-Haïtien : La Dépêche et Le Signal, sous les plumes de D. Charles-Pierre et Raoul Deetjens, suivant une consultation donnée sous le boisseau par Me Léger Cauvin, dénoncent le caractère inconstitutionnel du décret de l’Assemblée nationale fixant au 15 mai 1903, la fin de l’exercice présidentiel. Sitôt, les débats s’animent de part et d’autre. Comment ne s’en était-on pas avisé plus tôt, se reprochent certains, tandis que d’autres, affirment que les membres de l’assemblée ont piégé le président dont le mandat désormais doit être écourté d’une année.
«Le gouvernement de Sam était fort, et n’avait rien à craindre d’une discussion qui serait restée dans le domaine spéculatif…mais il commit la maladresse de se fâcher, et emprisonna les deux journalistes» . L’opinion publique s’en offusqua et l’article 93 devint dès lors, l’objet de toutes les conversations et le motif d’une nouvelle série de complots.
Les journaux de Port-au-Prince restèrent toutefois sur leurs gardes, tandis que la presse verbale, composée des échotiers traditionnels, se faisait le relais incessant de toutes les rumeurs.
Arrive enfin la décisive année 1902. Les prétendants à la présidence s’animent de plus en plus. Le gouvernement réagit en procédant à l’arrestation d’une poignée des plus actifs agitateurs qui sont enfermés à bord de l’aviso de guerre «La Crête-à-Pierrot», stationné dans la baie de Port-au-Prince. N’empêche que sur l’habitation Frères, se concentre autour du vieux routier, Boisrond-Canal, la plus importante menace.
Cependant, celui qui va véritablement bouleverser l’échiquier politique est en dehors du pays. Il se nomme, Joseph Anténor Firmin. Il est ministre plénipotentiaire d’Haïti à Paris où il jouit de l’estime des milieux académiques. Son ouvrage De l’Egalité des races humaines , en réponse à l’arianisme du comte Arthur de Gobineau, a le mérite de réduire le discours scientifique sur l’inégalité des races à un ensemble de superstitions. Ses réflexions assignent à Haïti une place éminente dans le combat contre le préjugé et l’idéologie de la discrimination et de la hiérarchisation. Ses différentes publications sont très prisées chez les Latino-Américains et les Africains. Le célèbre poète Jose Marti lui a même rendu hommage en sa résidence au Cap-Haïtien en 1893, pour sa science et son courage. Il est présenté comme l’homme tout désigné pour figurer à la tête de la «Confédération antilléenne» .
En Haïti, il laisse de son passage aux ministères des Relations extérieures, des Finances et du Commerce, en 1889 et en 1896, le souvenir d’un homme intègre, d’une honnêteté exceptionnelle. «…jamais les finances de l’Etat [haïtien] n’ont été plus prospères et le crédit du pays plus solidement assuré…» .«Firmin est un homme supérieur… l’ordre et la régularité relative qu’il est parvenu à rétablir dans les finances nationales, ne sont guère appréciés que par l’étranger ou l’entourage du pPrésident Hyppolite» , commente le représentant de la France à Port-au-Prince.
La fin de non-recevoir qu’il opposa en 1891, à l’amiral Bancroft Gherardi et à l’ambassadeur américain en Haïti, Frederick Douglas - figure emblématique de la lutte contre le préjugé de couleur et partisan de l’annexion d’Haïti - concernant la location du Môle Saint-Nicolas, demeure une page de la diplomatie haïtienne écrite de main de maître.
Pourtant l’homme est «immensément vaniteux ; il indisposait ses adversaires par l’étalage souvent intempestif de sa science qui était profonde et par la proclamation de ses vertus publiques et privées qui étaient réelles» . Remarquable tribun, il attirait autour de lui la jeunesse et ceux qui souhaitaient voir le pays sortir enfin du marasme. Ses prises de parole au tribunal ou au Parlement étaient suivies avec attention. Qui ne se souvient de cette réplique qu’il fit à un contradicteur au Tribunal de Commerce : «Pour qu’on ne dise pas que j’abuse de l’éminence de mon nom…» .
Cette intelligence politique, faite de civisme exceptionnel et de probité administrative, constitue ce qu’il convient d’appeler le firminisme, «héritier du mouvement libéral [d’inspiration bazelaiziste], dont les promoteurs avaient pour programme de transformer entièrement notre système de gouvernement en y introduisant plus d’air extérieur» , même quand il se constate chez Firmin, une évolution doctrinale dans ses derniers écrits , vers des sentiments le rapprochant du national salomoniste .
Une décision sage
Pour apaiser la tension, le président Sam prend une décision sage pour se «conformer à la volonté de la Constitution», en tentant vainement de se choisir un successeur. L’Assemblée nationale accueille à la séance 12 mai 1902 le cabinet ministériel. Le Secrétaire d’Etat de l’Intérieur et de la Police générale, Tancrède Auguste, gagne la tribune et donne lecture du message du président :
Messieurs les Sénateurs,
Messieurs les Députés,
Une question palpitante d’intérêt passionne, depuis quelque temps, l’opinion publique, à savoir quelle est la date constitutionnelle de ma sortie du pouvoir.
A considérer les dispositions du premier paragraphe de l’article 93 de la Constitution, ainsi conçu : « En cas de mort, démission ou de déchéance du président, celui qui le remplace est nommé pour sept ans et ses fonction cessent toujours au 15 mai, alors même que la septième année de son exercice ne serait pas révolue », il est évident que mon mandat expire le 15 mai courant, bien que le décret de nomination fixe au 15 mai 1903 le terme de mon septennat.
C’est donc, Messieurs, pour me conformer à la volonté de la Constitution que j’ai l’honneur de vous notifier mon inébranlable résolution de descendre du pouvoir le 15 mai du présent mois de mai, en vous demandant d’élire mon successeur en temps utile, conformément à notre pacte fondamental.
J’ai pour devoir, au moment de rentrer dans la vie privée, de rendre hommage aux sentiments de patriotisme et de réelle sympathie dont toujours ont été empreintes les rapports du Corps législatif avec le chef de l’Etat et les membres de mon gouvernement.
La sagesse dont vous ne vous êtes jamais départis est le gage le plus précieux du choix que vous allez faire, pour me remplacer, d’un citoyen éclairé, strict observateur de la loi, capable en même temps s’assurer la paix au pays et la sécurité à tous.
Recevez, Messieurs les Sénateurs, Messieurs les Députés, les assurances de ma haute considération.
Tirésias Augustin Simon Sam.
La séance se poursuit par la lecture par le sénateur Tertilus Nicolas, de l’adresse du président au peuple et à l’armée qui croit pouvoir ainsi apaiser la grogne qui s’amplifie :
Concitoyens et Soldats,
Par un vote spontané et presque unanime de l’Assemblée nationale, je fus appelé le 31 mars 1896 à la première magistrature de l’État. Le décret de nomination fixant, en même temps, au 15 mai 1903 le terme de mon mandat présidentiel.
Sans m’arrêter à vous rappeler l’accueil enthousiaste et la réelle allégresse que provoqua, dans toutes les classes de la société, la haute marque de distinction dont venait d’être l’objet un soldat qui n’avait jamais brigué le pouvoir, je crois devoir rappeler à votre souvenir, qu’au sujet de la date fixée par le décret pour ma sortie du pouvoir, aucune contestation, aucun doute ne se produisait jusqu’à ces derniers temps où, soit l’impatience chez les uns, soit le respect de la légalité chez un petit nombre, le décret du 31 mars 1896 a été dénoncé comme entaché d’inconstitutionnalité, le premier paragraphe de l’article 93 du pacte fondamental disposant que :« En cas de mort, démission ou de déchéance du Président, celui qui le remplace est nommé pour sept ans et ses fonction cessent toujours au 15 mai, alors même que la septième année de son exercice ne serai par révolue ».
Cette question capitale, qui a donné lieu à une intéressante controverse, n’a pas manqué d’attirer ma patriotique attention et de tenir en éveil mon ardent désir de me conformer à la volonté de la Loi suprême.
Après une étude approfondie de notre pacte fondamental, après avoir consciencieusement examiné le pour et le contre, j’ai pu me convaincre que, malgré les précédents établis, malgré les dispositions du décret du 31 mars 1896, la lettre de la Constitution doit prévaloir.
Citoyens et Soldats,
En prenant les rênes du pouvoir, je jurai d’observer et de faire observer la Constitution. Fidèle à ce serment, et respectueux des graves devoirs qui en découlent, j’ai notifié a l’Assemblée nationale ma ferme résolution de remettre le pouvoir, le 15 du mois de mai, à mon successeur, qu’elle devra élire conformément à la Constitution.
Les représentants de la Nation, s’inspirant des conseils de l’expérience et de la sagesse, sauront porter leur choix sur un citoyen éclairé, respectueux de la légalité, capable en même temps de garantir la sécurité à tous.
Citoyens et Soldats,
C’est grâce à votre sagesse que, il y a six ans passés, à la mort de mon illustre prédécesseur, la transmission légale du pouvoir a pu s’effectuer dans des conditions qui ont fait l’étonnement et l’admiration du monde entier. Vous saurez, dans les circonstances délicates que nous traversons, garder la même attitude calme et digne, laissant au seul pouvoir compétent le soin de désigner mon successeur.
Le pays, engagé désormais dans cette voie, aura montré encore une fois son inébranlable résolution de constituer son évolution à l’ombre de la Paix et de la Légalité.
Citoyens et Soldats,
Il est pour moi un devoir bien agréable à remplir : c’est, avant de rentrer dans la vie privée, de vous remercier chaleureusement de la confiance, de la sympathie, de la fidélité dont vous n’avez cessé d’entourer ma personne et mon gouvernement.
Rien de comparable à l’étendue de ma connaissance que mon ardent amour pour vous et le désir dont j’ai été toujours animé de faire votre bonheur. Si des difficultés que je n’avais pas créées ont parfois paralysé mes efforts, vous me rendrez au moins cette justice que je n’ai rien épargné pour améliorer le présent et assurer l’avenir.
Vive l’Union !
Vive la Paix !
Vive la Constitution !
Le cabinet prend congé et le président de la séance, le sénateur Grandjean Guillaume forme des commissions chargées de préparer la réponse à faire au président démissionnaire. Le huis-clos est sollicité.
Clément Magloire qui assistait à la séance a consigné pour la postérité dans les colonnes du journal Le Courrier, le lòbêy qui s’en est suivi.
« …Vers midi la séance est reprise.
« Dans les couloirs, on ne parle que de la candidature du général Cincinnatus Leconte, et son élection paraît assurée.
« Sénateurs et députés semblent être d’accord.
« Un colloque s’engage entre le président et les membres du bureau [Nicolas Stephen] Lafontant. D.Sam, Momplaisir et Jeannot. Ce dernier avait la parole quand des coups de feu partis du côté Ouest éclatent soudain, suivis de plusieurs rafales parties de toutes les directions. La Chambre est criblée de coups de feu. Bruit. Tumultes.
« Les députés et sénateurs abandonnent leurs sièges. C’est un sauve-qui-peut impossible à décrire. Les chaises sont renversées. Le grand escalier est envahi par la foule affolée des membres du Corps législatif. La débâcle est complète. C’est narrant et c’est terrible à voir !
« Quelques sénateurs et députés sont calmes ; les membres du personnel des archives de la Chambre et du Sénat restent à leurs postes et cherchent à se mettre à l’abri. Nous nous adossons, les notes de la séance en main, contre la muraille située derrière l’estrade où siège le bureau de la Chambre, pendant que les vitres des persiennes éclatent avec fracas.
Le général [Edmond] Défly cherche à retenir les députés et sénateurs mais vainement. Il sort alors à la tête d’un détachement, pendant que les membres de l’Assemblée nationale, dissoute si rapidement escaladent les clôtures. Nous voyons en sortant deux militaires gravement blessés : l’un d’eux agonise…
La débâcle
L’échauffourée du jour provoque la dissolution des Chambres.
Boisrond-Canal, comme on s’y attendait prend les commandes et organise un Comité de salut public dès le 14 mai 1902.
Sur ces entrefaites, Anténor Firmin débarque au Cap-Haïtien (8 mai 1902) pour y enterrer sa fille Anna, décédée à Paris. Mécontent de la tournure des événements, l’amiral Hamilton Killick, commandant de la Crète-à-Pierrot, libère les prisonniers dont Pierre Frédérique, un des fers de lance du firminisme, et lève l’ancre pour se joindre au légendaire personnage dont la voie vers la présidence semble être toute tracée. Les généraux Nord Alexis et Jean Jumeau, avec l’assentiment du Maître, «négocient un emprunt de 50 000 Gourdes…moyennant la délivrance de bons compensables en tous droits d’exportation…» .
Des comités révolutionnaires s’organisent à travers le pays et délèguent à Port-au-Prince leurs représentants en vue de la formation d’un gouvernement provisoire. Nord Alexis, jusqu’ici dans le camp de Firmin, décide de se rendre aussi à la capitale, à la tête d’une armée «…d’environ quatre à cinq mille hommes de troupe et a déjà réussi à obtenir le soutien du vieux et respectable général Jean Jumeau» , le patriarche de l’Artibonite.
Boisrond-Canal, prenant ombrage de la popularité de Firmin et du soutien militaire dont il bénéficie, dénonce (20 mai 1902) «l’attitude des autorités … du Nord qui, malgré [ses] objections et [ses] plus sages avis, ont cru devoir mettre une armée en marche… [Son] devoir est… de protester contre l’entrée d’aucune force armée à Port-au-Prince… car, poursuit-il, nous ne devons pas perdre de vue les fâcheuses conséquences d’une guerre fratricide» . Il s’agit, à la vérité, de dissuader Firmin de marcher sur ses plates-bandes.
En dépit des tergiversations et des appréhensions, les comités du Nord, de l’Artibonite et du Nord-Ouest débarquent «avec les sentiments les plus conciliants» à bord de la «Crête-à-Pierrot» (23 mai 1902), avec à leur tête, le héros de l’heure : Joseph Anténor Firmin. La population de Port-au-Prince, l’acclame continûment du quai à son lieu de résidence. «Les plus impatients, les partisans des coups de force, le blâmaient même de ne s’être pas rendu directement au Palais national, en attendant la consécration des Chambres législatives» . Ce qui, au reste, est soutenu par Pauléus Sannon et Stephen Alexis . Les faits qui vont suivre ne leur donneront pas raison, car Firmin a sans doute commis l’imprévoyance de n’avoir pas attendu Nord Alexis avant de débarquer.
Provisoire, élection, validation…
Un gouvernement provisoire est enfin constitué (26 mai 1902). Il est présidé par Boisrond-Canal et compte en son sein, le puissant et très craint Nord Alexis au rang de Chargé du Département de la Guerre et de la Marine. Les élections pour la reconstitution des Chambres législatives sont annoncées dans le dessein de choisir un nouveau président. Une fois ces mesures adoptées, les délégués rejoignent leur patelin.
Nord Alexis reprend la route du Nord (13 juin 1902), «hermétique aux injonctions du président du gouvernement provisoire» qui l’exhorte à rester à Port-au-Prince.
Quant à Firmin, il ne lui reste qu’à se porter candidat à la députation de l’arrondissement du Cap-Haïtien où il y retourne. La journée électorale du 28 juin 1902 est troublée par les coups de feu tirés contre les votants à l’instigation du Chargé du Département de la Guerre et de la Marine, entraînant la suspension des opérations . L’Amiral Killick est obligé d’intervenir, menaçant de bombarder la ville, en raison des agissements des militaires, provoquant ainsi la rupture définitive des relations entre Nord Alexis et Anténor Firmin. Ce dernier abandonne enfin la partie, laissant sa demeure au pillage des troupes conduites par son nouvel ennemi.
Anténor Firmin débarque aux Gonaïves le 3 juillet 1902 où il est immédiatement élu député. Une charge qui ne sera jamais reconnue par Port-au-Prince. Le pays s’embrase de la fièvre firministe ; «les insurgés gagnent du terrain», écrit le représentant de la France en Haïti le 19 août 1902 . Les jeunes de tous les points du territoire prennent le chemin des Gonaïves par tous les moyens, décidés à se battre contre la tyrannie, la corruption et le despotisme. Au sein même du gouvernement, les ministres de la Justice, des Cultes et des Relations extérieures, démissionnent. Boisrond-Canal tente vainement de relever Killick de ses fonctions et dénonce les actions du général Jean Jumeau qui avance vers Port-au-Prince en faveur de Firmin .
Les chances de ce gouvernement dissident de se transporter à la capitale sont minces car Firmin compte sur la scène politique des adversaires de taille. D’abord, les Américains qui ont gardé un goût amer de leur déconvenue lors de l’affaire du Môle Saint-Nicolas en 1891. Puis les Allemands - maîtres incontestés du commerce et des finances - en raison de son hostilité à leur endroit en 1897, au cours de l’affaire Lüders . Enfin, Boisrond-Canal, d’abord d’obédience libérale comme lui, qui avait changé de camp en intégrant le Parti national au profit de Lysius Salomon en 1879, s’opposant ainsi idéologiquement à lui. Boisrond-Canal est aussi celui qui, en 1865, commandait le peloton d’exécution ayant exécuté son beau père, Sylvain Salnave . Au bout du compte, Nord Alexis qui s’achemine à grand pas vers la présidence.
Nord Alexis décide de marcher sur Port-au-Prince. Il vainc non sans quelques difficultés, les volontaires inexpérimentés qui tentent de lui barrer la route au Limbé. L’échec de Jean Jumeau à entrer à la capitale, permet aux troupes de Port-au-Prince d’avancer vers l’Artibonite. A la suite de la saisie d’une cargaison d’armes que transportait le navire allemand Markomania au Cap-Haïtien, l’Amiral Killick est amené à couler la Crête-à-Pierrot (5 septembre 1902) que tente d’arraisonner le Panther, portant pavillon prussien.
Après deux mois et demi environ d’une guerre acharnée, Firmin se décide à partir pour l’exil le 15 octobre 1902 sur le navire français Adirondax, avec deux cents de ses partisans.
Ainsi s’achève une des guerres civiles les plus controversées de l’histoire d’Haïti.
«Rien ne remue plus au Cap, et depuis longtemps», annonce Nord Alexis le 12 décembre 1902, dans une adresse aux membres du gouvernement provisoire , avant de faire son entrée à Port-au-Prince. L’impression produite par l’armée qui l’accompagne impose le silence dans la capitale. Le vieux Général octogénaire se rend directement au Palais présidentiel et s’y installe, déclarant accepter le pouvoir que le peuple lui a conféré . Les membres du gouvernement en place se retirent sans demander leur compte. Certains «choisissent leur position : Saint Fort Colin se réfugie à la Légation des Etats-Unis et Boisrond-Canal prend Nord Alexis comme témoin lors de son mariage avec une baronne allemande» . L’Assemblée nationale qui avait tant de mal à se constituer auparavant, se réunit immédiatement et entérine le fait accompli par décret le 21 décembre 1902 au motif que l’impétrant «a obtenu la majorité des suffrages exigée par la Constitution» .
.- Leslie F. Manigat, Anténor Firmin. Collection du Centre Humanisme Démocratie et Action, Port-au-Prince, Haïti 4e semestre 2010. P. 52
.- Berthomieux Danache, Choses vues, Récits et Souvenirs, 1902. Chéraquit, Imprimeur-Editeur, Port-au-Prince, 1939. P 18
.- Anténor Firmin, De l’Egalité des Races Humaines. Anthropologie positive, Paris, F. Pichon, 1885
.- Anténor Firmin, Les lettres de Saint Thomas. Etudes Sociologiques, Historiques et Littéraires. V. Giard et E. Brière, Paris 1910. Pp 115-116
.- Pascale Berloquin-Chassany, Haïti, une démocratie compromise 1890-1911, L’Harmattan, France 2004. P. 29
.- Ibidem p. 28
.- Berthomieux Danache. Op. cit. p. 25
.- Berthomieux Danache. Op. cit. p. 25
.- Berthomieux Danache. Op. cti. P. 22
.- Claude Moïse, cité par Leslie F. Manigat, op. cit. p 14
.- Leslie F. Manigat. Op. cit. p. 15
.- Pascale Berloquin-Chassany. Op. cit. p. 57
.- Ibidem pp. 57-58
.- Le Moniteur du 21 mai 1902
.- Berthomieux Danache. Op. cit. p. 24
.- «Mais, Firmin, passionnément attaché à la forme et à la règle; continuait à entourer sa campagne de tous les principes qui devaient ennoblir son succès, croyait-il. Ainsi, H. PauléusSannon, Membre du Comité Central au titre de Délégué des Cayes, dans l’une des plus belles études qui aient paru sur Firmin, n’a-t-il pas raconté dans les nos. duTemps de juillet et d’août 1938, que ce candidat s’était dérobé à la pression que ses partisans exerçaient sur lui pour le porter à faire un coup d’Etat?
D’un autre côté, Stéphen Alexis, dans l’une de ses Franges publiées au journal Le Matin du 20 janvier 1936, a évoqué, avec verve et brio, l’atmosphère des séances du Comité Central. Il a même prétendu que Firmin avait foncièrement déçu Nord Alexis et Jean Jumeau en repoussant la Présidence provisoire qui lui fut offerte. D’où la brouille entre lui et les deux personnalités militaires qui a abouti aux hostilités ultérieures» in Jean Price Mars, Anténor Firmin, Imprimerie Séminaire Adventiste, Port-au-Prince, Haïti. p 339
.- Pascale Berloquin-Chassany. Op. cit. p. 59
.- Dans son rapport du 29 juin 1902, au Président du Gouvernement Provisoire, le Général Albert Salnave, Commandant de l’arrondissement du Cap-Haïtien et beau-frère de Anténor Firmin, relate que les commandants des communes avoisinantes lui «firent savoir verbalement que le Général Nord Alexis, membre du Gouvernement provisoire, chargé du Département de la Guerre et de la Marine, leur avait ordonné de faire élire les députés qu’il leur recommandait, en usant de tous les moyens militaires en leur pouvoir… Les choses en étaient à ce point quand, le 27 juin à midi, il fut question d’arrêter M. Firmin… N’ayant aucun moyen de le protéger militairement, ni de défendre mon poste encore contre une agression, je requis le concours de l’Amiral Killick, qui m’envoya des marins et deux mitrailleuses… Le chargé de Département de la Guerre avait fait attaquer, dès l’après-midi du samedi, la maison de M. Firmin, après avoir semblé accepter un compromis. Cette attaque a été repoussée, et l’on ne m’inquiéta point ce jour. Mais dimanche on attaqua vigoureusement et mon poste et la maison de M. Firmin… voyant que le Général Nord Alexis, en méconnaissant les ordres du Gouvernement provisoire relatifs à la liberté des élections, ne reculait devant aucune effusion de sang, mon beau-frère, comme moi, quoique victorieux des dernières attaques, nous nous sommes décidés à abandonner la ville et à nous rendre à bord de la Crête-à-Pierrot» (Le Moniteur du 12 juillet 1902)
.- Pascale Berloquin-Chassany. Op. cit. p. 61
.- Les troupes de Port-au-Prince, conduites par les Généraux Saint Fort Colin et Justin Carrié, arrivent à repousser celles conduites par Jean Jumeau.
.- Leslie Manigat, L’Amérique Latine au XXe siècle 1889-1929, Editions Richelieu, Paris 1973. Pp 341-345
.- La police haïtienne recherchait depuis quelque temps, un certain Dorléus Présumé, prévenu de vol. Elle le trouva le 21 septembre 1897, nettoyant une voiture dans les environs des Écuries Centrales de Port-au-Prince que dirigeait Emile Luders, de descendance allemande. Ce dernier, attiré par l’esclandre provoqué par l’arrestation du délinquant, qui opposait une résistance aux forces de l’ordre, se livra à des voies de fait sur un des agents. Il fut condamné à un mois de prison par le tribunal de police (21 septembre 1897). Le tribunal correctionnel, jugeant en appel, estimant qu’il y avait eu rébellion suivie de voies de fait, annule la première sentence et condamne les accusés à un an de prison (14 octobre 1897).
Le comte Schwerin, Chargé d’affaires de l’Empire allemand à Port-au-Prince, réclama la libération immédiate de M. Luders, puis la destitution des juges et la révocation des agents de police impliqués dans l’affaire (17 octobre 1897). Le Gouvernement de Tirésias Augustin Simon Sam, faisant droit aux démarches de M. Powel, Ministre des États-Unis, gracia M. Luders qui partit pour l’étranger (22 octobre 1897).
Le 6 décembre 1897, deux navires de guerre, la Charlotte et le Stein, mouillaient en rade de Port-au-Prince, sans le salut d’usage, et le Commandant Thiele notifiait au gouvernement haïtien un ultimatum aux conditions humi-liantes dans le fond et la forme exigeant une indemnité de vingt mille Dollars pour Emile Luders ; la promesse qu’il peut revenir en Haïti ; une lettre d’excuses au gouvernement de Berlin ; un salut de vingt et un coups de canon au drapeau allemand en n’accordant que quatre heures au gouvernement pour s’y soumettre contre la menace d’un bombardement.
A l’expiration du délai, le drapeau blanc fut hissé au mât du palais présidentiel. Cette capitulation porta un coup mortel au prestige du Président Sam
.- Marcel Salnave, Vive Salnave. Blurb 2010. p. 164
.- Anténor Firmin reviendra en 1908 aux Gonaïves pour tenter de renverser Nord Alexis. Les armes qu’il avait commandées à cet effet sont saisies à New York. Dépourvu de moyens, il dut retourner à Saint Thomas. Antoine Simon, en dépit des ses témoignages de sympathie envers Firmin, lui procura un exil doré, tout d’abord comme ministre à la Havane et ensuite comme représentant d’Haïti à Londres. Malade, il tenta vainement un retour en 1911. Le nouveau gouvernement provisoire dont Cincinnatus Leconte était le chef, lui interdit le droit de descendre du bateau. II était une fois de plus frappé d’ostracisme. Et celle-ci devait être la dernière. Il s’établit de nouveau à Saint Thomas où il rendit l’âme le 19 septembre 1911.
.- Le Moniteur du 13 décembre 1902
.- Le Moniteur du 20 décembre 1902
.- Pascale Berloquin-Chassany. Op. cit. p. 67
.- Le Moniteur du 24 décembre 1902
Deux actes pour une démission
Nissage Saget est entré dans l’histoire comme le seul président haïtien à avoir volontairement laissé le pouvoir au terme de son mandat.
Joseph Guerdy Lissade
Vice Président de la
Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie
24 juin 2016 — Lecture : 19 min.