Alphonse Tierou : "L'avenir de l'Afrique passe par la danse"

Topo-Monde (Syfia France) Ciment de la culture africaine, la danse peut devenir la locomotive de tout un continent. Pour peu que les Africains veuillent bien lui donner la place qu'elle mérite. Interview d'Alphonse Tierou, chercheur-chorégraphe d'origine ivoirienne.

Publié le 2005-03-03 | Le Nouvelliste

La recherche et la danse, la théorie et la pratique : deux champs d'action qui, dans la vie d'Alphonse Tierou, ne vont pas l'un sans l'autre. Ancien consultant à l'Unesco, panafricain dans l'âme, il est à l'origine de la Biennale de danse africaine contemporaine dont la première édition s'est tenue à Luanda (Angola) en 1995. L'occasion de sillonner l'Afrique pour inviter ses dirigeants à dépoussiérer leur politique culturelle. Aujourd'hui, depuis son centre parisien, il continue à se battre contre les clichés. À ses yeux, la danse a le pouvoir d'émanciper les esprits et de dynamiser les économies. Entretien. Une politique de développement qui ne prend pas en compte la culture est suicidaire*, selon vous. Qu'entendez-vous par là ? Soigner un malade nécessite un bon diagnostic. Or, la culture est le fondement de tout un pays, y compris des mentalités. Il faut la comprendre avant de prétendre changer quoi que ce soit. Léopold S. Senghor, l'ancien président du Sénégal, disait qu'au-delà de la politique politicienne, l'essentiel reste le développement culturel. En Afrique, la danse est une composante incontournable de la culture. À ce titre, elle peut jouer le rôle de locomotive pour le continent. Mais quand on parle de danse, cela fait sourire. Vous pensez que la danse africaine n'a pas la place qu'elle mérite ? Dans les capitales africaines, le complexe d'infériorité aidant, on copie tout ce qui vient d'Occident. Les danses classique, jazz et contemporaine y sont enseignées. Et si les Africains commencent à s'intéresser à la danse africaine, c'est grâce aux Occidentaux et aux centres culturels étrangers qui, soit dit en passant, tiennent la culture en Afrique. Le plus souvent, quand un projet est envoyé à un ministère africain de la Culture, il finit par atterrir sur le bureau des centres culturels étrangers. Je l'ai vécu à plusieurs reprises. C'est irresponsable ! Ce sont d'abord les non-Africains qui s'intéressent à la danse africaine. Les ethnologues et les anthropologues ont le monopole de la parole sur la question et président aux destinées de la culture africaine. Ils parlent de danse de la pluie, de danse initiatique. Ce faisant, ils donnent une image abracadabrante et passéiste d'une Afrique moyenâgeuse. Les Africains reprennent ensuite ce discours traditionaliste sans faire d'analyse. L'autre danger, c'est que les ethnologues viennent faire leur thèse mais la création artistique, ce n'est pas leur problème. Or qui dit création, dit développement économique. En quoi la création artistique, plus que la culture traditionnelle, peut-elle tirer l'économie vers le haut ? Je ne suis pas contre la tradition. C'est un musée vivant, le soubassement de la culture. Mais les traditions du village, le public connaît. C'est un savoir qui se transmet mais il n'apporte rien de nouveau. Personne ne va payer pour aller voir ça. Contrairement à une création qui se joue dans un théâtre. En même temps, un spectacle génère des emplois : des éclairagistes, des costumiers, etc. Cela ne s'improvise pas. Il faut mettre en place une formation et des infrastructures. Et ce n'est pas qu'une question d'argent. Car l'art sollicite l'imagination. Et un homme qui n'a pas d'imagination est un homme mort. La création a le pouvoir de changer les mentalités et d'apporter au public un autre regard sur sa culture. Ce qui n'a pas de prix. Qu'est-ce que vous préconisez ? Il faut revoir les politiques culturelles menées depuis les indépendances, ainsi que notre conception de la tradition et arrêter de tourner le dos à l'innovation sous prétexte d'authenticité. À l'heure de l'Afrique de l'Internet et des autoroutes, le repli sur les valeurs traditionnelles n'est pas le meilleur garant de l'avenir. Il faut travailler pour l'émergence d'une création chorégraphique qui soit vendable et exportable. Pour ça, la danse africaine doit faire l'objet d'une étude rigoureuse. Il n'y a quasiment aucun texte sur le sujet écrit par des Africains. Pour une fois, les Africains pourraient s'inspirer de l'Occident. Les civilisations n'avancent qu'en empruntant aux autres. Les Français, dès le 17e siècle, sous Louis XIV, ont défini les cinq positions de la danse classique. Depuis, ils ont conquis le monde. Et l'expérience prouve que plus une danse produit de littérature et plus elle évolue dans sa technique. La culture peut-elle être le moteur de relations Nord-Sud plus équilibrées ? Oui, mais cela reste impossible sans formation. Les Africains doivent comprendre que créer n'est pas copier, ni chercher des recettes toutes faites. Souvent, quand tel chorégraphe arrive d'Europe avec sa compagnie, il vient pour donner un spectacle, pas pour former. Mais le centre culturel du pays européen en question improvise une formation pour les danseurs africains. Au Kenya, j'ai vu un stage organisé dans le cadre des répétitions. J'étais écoeuré. Et si, par exemple, ce chorégraphe a pour prédilection les roulades, invariablement, toute la capitale va se rouler par terre. C'est très grave. Autre fait choquant, les Africains croient que la coproduction peut former leurs artistes. Ils ne comprennent pas qu'un chorégraphe européen va mettre deux petits Africains comme figurants pour avoir des subventions. Pour faire bien, on les montre à la télévision et, quand ils reviennent dans leur pays, ils deviennent chorégraphes. Mais ils ne savent rien ! Ce sont les mêmes qui payent et qui décident. Il n'y aura pas de relation responsable ni de véritable dialogue des cultures tant que la création africaine est sous perfusion du Nord. Pour l'instant, le seul pays qui s'en sort est l'Afrique du Sud.
Entretien réalisé par Chrystelle Carroy *Si sa danse bouge, l'Afrique bougera, Alphonse Tierou (Maisonneuve & Larose, Paris 2001) Auteur

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