Septimus Rameau : L’homme fort du gouvernement de Michel Domingue

Islam Louis Etienne Les leçons de l’histoire n’ont pas beaucoup changé à travers les siècles.

Le Nouvelliste
13 juin 2016 — Lecture : 7 min.
Islam Louis Etienne Les leçons de l’histoire n’ont pas beaucoup changé à travers les siècles. Le comportement des acteurs qui les écrivent n’a subi que des changements superficiels ; mais le fond reste le même. Ils font mainmise sur le pouvoir politique et le gère comme une entreprise privée. On serait tenté de dire que ces mêmes acteurs ont survécu au temps tellement que les actions se répètent constamment de la même manière, avec la même fréquence. Les hommes au pouvoir luttent sans cesse pour le maintien et la sauvegarde de leurs privilèges au détriment des intérêts de la majorité et des lois de la République. Le pouvoir les rend aveugles, gloutons, sans limite et sans mesure dans leurs excès et leurs cupidités. Ils sont aussi laids dans leurs jouissances que dans leurs déchéances. Ils salissent non seulement leurs mains et leurs pensées mais aussi leur âme. Ils s’illusionnent toujours en se croyant être les seuls habilités à utiliser et à jouir constamment des avantages et des délices du pouvoir politique. Son étendue se mesure à l’influence sociale que les décideurs peuvent avoir sur les citoyens. Traditionnellement, il se fonde et se maintient au moyen de la puissance militaire, en accumulant des richesses et en ne respectant ni certaines valeurs, ni certaines limites. La gestion du pouvoir politique sera une réussite si la loi suprême est respectée; la séparation des pouvoirs est évidente ; les institutions sont fortes et indépendantes; la liberté d’expression et les mécanismes de contre –pouvoir existent et fonctionnent en toute liberté et sans aucune entrave; la société civile, engagée et active est dynamisée et se retrouve dans toutes les actions du gouvernement; les citoyens sont déterminés et organisés ; les richesses du pays sont distribuées et mises à la portée de tout citoyen selon ses moyens, mais le minimum qui permet à tout un chacun de vivre décemment et humainement est assuré; le secteur privé se renforce et se développe; une éducation obligatoire et adaptée aux besoins du pays; la relève est assurée; les soins minima de santé sont offerts. Ce sont ces différents paramètres qui permettent à la démocratie de s’installer à la sécurité de s’étendre sur toute l’étendue du territoire; au développement de toucher les couches les plus marginalisées de la population; à la fierté d’être lue sur tous les visages; de défendre avec vaillance et hargne l’intégrité du territoire et de garantir les intérêts supérieurs du peuple haïtien en particulier et de la nation haïtienne en général, quel que soit l’endroit ou le lieu où il se trouve. Ils ont toujours cru que le peuple était indifférent à ce qui se fait autour de lui jusqu’au jour où il se réveille de manière brutale comme un patient qui revient d’une anesthésie, après avoir tant enduré, après avoir avalé tant de couleuvres ; après que tant d’écarts et d’injustices aient été commis en son nom. Jusqu’aujourd’hui, cette leçon n’est jamais apprise par nos politiciens. Ils font toujours les mêmes erreurs. Ils utilisent le pouvoir politique à leurs fins personnelles et sans aucune modération. L’homme fort ne sera jamais aussi fort s’il ne transforme sa force en droit et sa puissance en services et en vertus ; autrement sa chute est comparable à un château de cartes qui s’effondre. Rien n’est plus offensant que la disgrâce populaire. Elle se fait sans limite et peut même porter atteinte à la vie du disgracié sans aucune forme de procès et sans aucun secours. Septimus Rameau est né d’une ancienne famille d’affranchis aux Cayes le 19 septembre 1826.Il devint député de cette ville en 1873.Il fut l’un des principaux chefs de fil du parti National. Il s’est fait une réputation d’opposant farouche à la tête des parlementaires devant empêché la validation des pouvoirs de Boyer Bazelais.Neveu du président Domingue, il a été nommé par décret en date du 10 septembre 1874 vice-président du conseil des secrétaires d’État et chef de gouvernement. Comme en 1873 il avait tenu tête à la Chambre aux libéraux, devenu chef de gouvernement, il se donna des grades militaires et devint le véritable souverain d’Haïti.Il était un homme instruit et cultivé mais aussi un véritable dictateur et un dominateur par nature. Son point de vue était toujours supérieur à celui des autres. Domingue était un véritable président de doublure. Rameau fit preuve d’une raideur d’esprit et d’une autorité rigide avec quelques idées fixes qui lui servirent de programme de gouvernement, de hantise et d’obsession : « la création d’une banque d’État et un panthéon à la gloire des héros de 1804. « Il avait une brillante formation mais il était vaniteux. Il n’écouta aucun conseil. Il domina Domingue de la tête et des épaules et fut par conséquent le véritable chef de l’État. Sans aucun embarras ni retenue, il se comporta comme tel et décida entant que tel sans tenir compte de l’avis de celui qui porta le nom véritable. Il conduisit personnellement les négociations avec le président de la République dominicaine. Il est tenu pour responsable de tous les actes du gouvernement même si devant l’histoire on a amputé la responsabilité de cette gabegie administrative et d’hypothèque dorée du pays à l’administration de Michel Domingue. Certaines initiatives, notamment celle de fonder et de négocier les emprunts pour mettre en place la Banque nationale d’Haïti et celle créant le décret du 15 mai 1875 qui lui permit de faire arrêter et de fusiller deux de ses généraux et dix-sept citoyens et de bannir quarante-trois autres, ont été prises directement par lui. Les emprunts ont été négociés en de très mauvais termes et Rameau participa activement à la dilapidation des fonds publics en s’attribuant des pots-de-vins et des primes importantes à la suite des négociations. Comme chef de gouvernement, Rameau fut un homme à tout faire dans le mauvais sens ; Il était à la fois corrompu et corrupteur, il multiplia sans gêne et sans inquiétude les scandales autour de lui, autour du gouvernement et aussi au nom du pays. Il départagea les emprunts contractés par son gouvernement et inventa de fausses dépenses pour réaliser des profits importants et gagner plus d’argent. Il ruina et détruit du même coup le prestige et le crédit du pays à l’étranger. Les pays dits amis d’Haïti développèrent une certaine méfiance à son égard. Il utilisa tous les moyens pour éliminer ses opposants et adversaires politiques. Il les arrêta et les fusilla sans aucune forme de procès. Il les traqua même dans les consulats où certains d’entre eux se réfugièrent. Il ne respecta personne et n’eut d’égard pour personne. Il cumula erreurs sur erreurs ; dérives sur dérives et bêtises sur bêtises. L’affaire Brice-Momplaisir dans laquelle était impliqué le futur président Boisrond Canal fut apparemment la dernière goutte d’eau qui alla renverser le vase et susciter des révoltes devant conduire à la chute du gouvernement. Domingue et Rameau n’eurent pas le temps de réaliser leur projet de transférer le siège du gouvernement dans leur ville natale, aux Cayes. Ils durent rechercher la protection du ministre de France et du consul d’Espagne. Le pays n’a jamais été aussi décrié aussi vilipendé aussi discrédité tant à l’intérieur qu’à l’étranger. Les notions de valeurs, de dignité, de respect, de travail et de solidarité ne figuraient pas au programme. Elles ont été remplacées par la fraude, la corruption, la dilapidation, les coups bas, les assassinats, les intrigues et les conspirations, autant de sentiments négatifs qui révoltent et qui déshonorent les Haïtiens de tout âge et de toutes les générations. Rameau représente une plaie et une gangrène qui sont toujours présentes dans nos cœurs et dans nos esprits. L’histoire ne bégaie jamais lorsqu’il s’agit de prouver que nos gouvernants ont été très au-dessous de la moyenne dans la gestion de la Res Publica. Pour dire les choses autrement, la nomination de Septimus Rameau comme chef de gouvernement ne fut même pas une bonne transaction commerciale ; elle fut un commerce de pacotille. Rameau connut des moments extrêmement difficiles lorsqu’on devait renverser le gouvernement. Il a souffert et a connu un traitement inhumain et sauvage avant de mourir. Domingue a été blessé. Il a eu la vie sauve et a pu malgré sa blessure prendre asile chez les Français avant de s’exiler à la Jamaïque où il mourut deux ans plus tard après un bref séjour à Saint-Thomas.Obsédé par l’argent, Rameau voulut fuir avec le butin. Extrêmement embarrassé par ses poches et ses bottes remplies d’or, il a été pris à partie par une population agressive, frustrée et abattu avant de regagner la légation de France. Il a été déshabillé et son cadavre nu a été traîné dans les rues de la capitale. Il sera par la suite abandonné sur la chaussée, le sexe coupé et enfoncé dans la bouche. Ceci se passa le 24 avril 1876.Un homme sans mémoire est un homme sans vie. Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. En toute chose, il faut considérer la fin. Combien de Septimus Rameau a-t-on déjà connux dans ce pays et combien seront-ils encore à suivre son exemple ? Islam Louis Etienne Juin 16