En Haïti, nous avons eu notre première station d’épuration des eaux noires dans la capitale en 2010, et depuis, elle n’est toujours pas fonctionnelle. De plus, ce système ne permet pas d’assurer le traitement de toutes les eaux noires produites à Port-au-Prince, sans parler du cas des autres villes du pays. Mais de bonnes questions à se poser seraient: Avant nos stations d’épuration, comment étaient gérés les déchets humains en Haïti, notamment à l’échelle des villes? Et maintenant, quand les stations ne fonctionnent pas, que se passe-t-il? Où vont les déchets humains? Mmmh... je vous laisse deviner et conjecturer. Mon but ici n’est pas d’y répondre. Non, je voudrais plutôt vous parler d’une autre technologie, d’un autre système pour traiter et valoriser les déchets émanant de nous.
Oh! j’ai dit déchets! Non, à mon avis le terme déchet ne convient pas pour parler de nos déjections. Nous ne rejetons pas des déchets mais plutôt des matières d’une grande importance pour la nature et pour le maintien du cycle de la vie. En tant qu’adultes, tous les nutriments comme l’azote, le phosphore, le potassium que nous absorbons dans notre nourriture sont rejetés dans nos urines et nos fèces. Nos corps n’en n’ont pas besoin pour se développer, nous ne croissons plus. Or, le sol, la terre, ont besoin de ces éléments pour produire des plantes, que nous allons par la suite consommer. Nous devons donc redonner à la terre ce dont elle a besoin pour nous nourrir. Il s’agit d’un cycle, un cycle naturel que nous brisons en recourant à des systèmes d’assainissement comme les fosses septiques et les stations d’épuration par lagunage. Bien sûr, je ne dis pas que nous devions tous nous mettre à déféquer en plein air ou à balancer nos fèces fraîches dans les champs!
Non, je parle d’autres technologies de traitement, d’autres systèmes de toilettes. Je parle de traiter nos matières de sorte à permettre leur retour au sol sans danger, sans contamination, sans menaces pour notre santé et celle d’autres êtres vivants.
Je parle de toilettes écologiques, de toilettes à compost. Je parle de compostage et «d’hygiénisation» de nos fèces.
Les toilettes écologiques, encore appelées toilettes EcoSan (mot venant de l’Anglais, de la contraction de Ecological Sanitation, soit assainissement écologique) sont des toilettes sèches, c’est-à-dire qui n’utilisent pas d’eau. Pouvez-vous imaginer, dans les systèmes d’assainissement conventionnels, la quantité d’eau propre que nous souillons en y déposant nos fèces? Et rajoutez-y la quantité d’eau propre dont nous avons besoin pour leur traitement! Vers la fin du XIXe, début du XXe siècle, en Angleterre, les deux systèmes de toilettes ont été présentés, mais la personne qui proposait le système à chasse semble avoir été bien meilleure en marketing, d’où l’avènement des water-closets plus connus sous l'abréviation WC, qui se déversaient dans la Tamise.
Revenons à nos toilettes écologiques. Après chaque utilisation, nous y versons une matière sèche qui peut être de la cendre, de la sciure de bois, de la bagasse et des coquilles de cacahuètes moulues, de la terre... pour recouvrir nos matières, absorber leur humidité et éviter les mauvaises odeurs. Ces toilettes peuvent avoir deux orifices, l’un pour recevoir les urines, l’autre pour les selles ou en avoir un seul. Dans le premier cas, les urines sont recueillies dans un récipient et une fois celui-ci rempli, le traitement consiste à laisser les urines reposer à l’abri du soleil pendant 30 à 45 jours pour nous débarrasser des pathogènes qu’elles pourraient contenir si elles ont été en contact avec des selles. Après cela elles pourront être diluées (un volume d’urine pour 3 à 10 volumes d’eau) pour être utilisées dans l’agriculture où elles seront d'un bon apport en azote pour les plantes.
Pour les selles, le traitement sera beaucoup plus long. Pour nous assurer de tuer les pathogènes qu’elles contiennent, nous devons jouer sur la dessiccation et la température. Si le tas atteint 50°C et reste à cette température pendant une semaine, on peut être sûr de tuer les oeufs des ascaris qui sont les plus durs à éliminer. Par la suite il faudra du temps pour que le mélange fèces - matériau sec de couverture se décompose et se composte. Ce qui peut prendre six mois à un an sous notre climat et dépendra aussi du matériau de couverture utilisé.
Utiliser la technologie EcoSan, c’est, entre autres, être conscients, à chaque fois que nous allons aux toilettes, que nous sommes en train de contribuer à boucler le cycle des nutriments et à préserver notre environnement.
L’assainissement écologique tel que présenté là n’est pas quelque chose d’abstrait, de complètement éloignée de nous, une lubie de pays que nous aurions du mal à situer sur une carte. À ma connaissance, cette technologie est présente en Haïti depuis 10 ans déjà. SOIL (Sustainable Organic Integrated Lievlihoods), qui est dans le domaine, a commencé à travailler au Cap-Haïtien en 2006. Cette ONG a d’abord démarré dans des quartiers défavorisés où les problèmes d’assainissement sont malheureusement encore alarmants. Ainsi, à Shada, on peut voir des toilettes écologiques communautaires qui permettent
(dans ce quartier où les maisons sans toilettes sont collées les unes aux autres et où il n’est pas possible de creuser pour construire des latrines, car l’eau est à fleur du sol) à la population d’avoir accès à un service d’assainissement efficace et de qualité. Lors de la dernière inondation au Cap-Haïtien, seules ces toilettes surélevées et étanches n’ont pas été inondées et n’ont pas contribué à la pollution du quartier.
Depuis le tremblement de terre de 2010, SOIL est aussi présente à Port-au-Prince. De même, après cette catastrophe, d’autres organisations ont commencé à mettre en oeuvre des projets d’assainissement écologique dans le pays, notamment Give Love à Léogâne.
Aujourd’hui SOIL a aussi un programme appelé EkoLakay au Cap-Haïtien et à Port-au-Prince, qui consiste en des toilettes EcoSan pour les ménages. Vu qu’elles ne prennent pas beaucoup de place, même si dans les foyers il n’y a pas de pièce réservée aux toilettes, les gens les mettent dans un coin de chez eux, derrière un rideau, sous un escalier... Et SOIL assure le service de vidange de ces toilettes où les fèces sont collectées dans des seaux de 20 litres. L’équipe de vidange récupère les seaux pleins et donne aux abonnés des seaux propres ainsi que le matériau sec de couverture qui dans ce cas est un mélange de bagasse de canne et de coquilles de cacahuètes moulues. Les fèces sont ensuite traitées et compostées sur un site de compostage et le produit final, le compost, est testé en laboratoire pour vérifier qu’il soit exempt de pathogènes avant qu’il ne soit conditionné pour être commercialisé. Ainsi plus de 600 ménages au Cap-Haïtien et plus de 120 à Port-au-Prince ont accès à un système d’assainissement écologique et contribuent à la production de compost à base de déjections humaines. Et, depuis janvier de cette année, plus de 5 000 personnes ont eu accès aux toilettes publiques du programme EkoMobil de SOIL (service de location de toilettes écologiques portables).
Bien sûr, l’acceptation et l’utilisation des toilettes écologiques fait appel à un changement de paradigme, à un engagement éco-citoyen. Mais dans le contexte actuel de dégradation de l’environnement haïtien, il n’est plus à démontrer que ce changement de paradigme est plus que nécessaire. Je ne dis pas que les toilettes de type EcoSan soient la seule solution alternative en termes d’assainissement, mais elles me semblent l’une des plus adaptées et des plus accessibles.
Aujourd’hui, quand je suis obligée d’utiliser des WC classiques, j’ai une grande montée de culpabilité à l’idée de devoir déféquer dans la nappe phréatique et surtout à l’idée que ce rejet de moi ne sera pas composté! Je pense que nous devons revoir nos rapports avec nos déjections et ne pas les traiter comme des ennemis que nous devons faire disparaître le plus vite possible pour ceux qui ont accès à des toilettes à chasse d’eau. Et je soutiens aussi qu’avec les toilettes EcoSan, nous pouvons permettre que dans les endroits où il est difficile de faire autrement, les personnes aient accès à un service d’assainissement qui permette de rehausser leur dignité et qui leur donne la possibilité de produire du compost. Ainsi, je vous invite à contribuer à clore le cycle et à faire un lien sain, écologique et durable entre nos toilettes et nos assiettes! Déféquons, compostons, produisons, et bien sûr, mangeons!
Des toilettes aux assiettes : Et si nous passions à des solutions alternatives pour l’assainissement?
En Haïti, nous avons eu notre première station d’épuration des eaux noires dans la capitale en 2010, et depuis, elle n’est toujours pas fonctionnelle.
Pour le Collectif Alternatiba Haïti
Ingrid Henrys
Facebook/collectifalternatibahaiti
09 juin 2016 — Lecture : 6 min.