Le panache d'Aubelin Jolicoeur

Publié le 2005-02-10 | Le Nouvelliste

De s'appeler Aubelin Jolicoeur dégage, charrie déjà une connotation poétique et même sémiologique, à en croire Roland Barthes pour qui le nom propre est le "prince des signifiants". Aube, première lueur du jour qui annonce l'aurore; lin, fibre textile de qualité qui sert dans la fabrication des tissus. Souvenez-vous de ce vers de Victor Hugo:«Vêtu de probité candide et de lin blanc» Joli, terme synonyme de beau ou qui appartient au même champ sémantique; coeur, siège des sentiments. Ceux qui caractérisent Aubelin Jolicoeur sont la bonté, la cordialité, l'entregent et que sais-je encore? Aubelin et parfois Auby ! Les femmes, il les aime toutes, les cérébrales, comme celles qui ont un coeur de pigeon. Cette réputation le suit depuis longtemps, et il n'a jamais démérité. De sa prunelle, jusqu'à la pointe de ses pieds, tout dénote chez lui le goût de la séduction. L'amour des femmes a si bien guidé sa vie qu'elle a été jalonnée de repères amoureux. Dans une certaine mesure, il ressemble à ce personnage incarné par Charles Denner dans le film de François Truffaut, «L'homme qui aimait les femmes» et qui se plaît tant à contempler "le délicieux compas d'une jolie paire de jambes féminines". J'ai bien écrit qu'il les aime toutes, mais je dois préciser parfois (ou souvent) sans aucune idée de sensualité: l'éternel féminin. Toujours un sourire aimable, une salutation de gentilhomme. Nul n'est plus méfiant que lui envers les artifices de la littérature. Sans chichis, sans blablas, il dit la beauté du monde. Ou plutôt dire en quoi cette beauté l'aide à vivre, donne un sens à l'existence. Il me semble qu'Aubelin est un spectateur attentif qui réagit au moindre signal que peuvent lui adresser les couleurs du ciel, la lecture d'un texte, le vol des oiseaux... J'imagine que, dans sa peau d'homme vieilli, il est devenu encore plus lucide, conscient de l'extrême fragilité de la nature humaine. Sans illusion, car il sait que, né de la boue, selon la bible, l'homme conserve toujours en lui les fanges de sa substance originelle. Critique littéraire? Aubelin n'aurait jamais pu s'engager dans cette voie. Trop gentil, trop aimable, trop condescendant. Pour moi, le critique, s'il y en a chez nous, doit remettre à sa place le plumitif sans talent, dont les mots titubent et dont les phrases tiquent, à l'avenant. Il doit même se dire comme Cyrano de Bergerac: "Déplaire, c'est mon plaisir". C'est le propre d'Aubelin de ne faire du mal à personne. Littérature, peinture, Aubelin s'est exercé dans tous les domaines: ses réflexions portent aussi sur l'anniversaire ou la mort d'un ami, l'actualité politique. Le style à la main, ce forçat de l'écriture ne peut pas s'arrêter, au risque même de dépasser la mesure. Mister Haïti ! Ainsi surnomme-t-on cet homme recru d'expérience et d'expériences qui a parcouru plusieurs pays. On imagine son calvaire d'assister, de nos jours, à la déchéance d'Haïti et au triomphe insolent des immondices et des imbéciles. Un journaliste qui compte plus d'un demi-siècle de carrière et dont les textes s'étalent dans Le Matin, Le Nouvelliste et aussi (pendant un certain temps) dans Le Nouveau Monde sous le pseudonyme de "Le Chevalier errant". Sans omettre Le Miami Herald. Oubliant, s'ils l'ont jamais su et peut-être Graham Green lui-même, que Petit Pierre est le titre du roman autobiographique d'Anatole France, quelques rats d'égoûts se gaussent du portrait tracé de Green, ils feraient mieux de se terrer dans la poubelle que leurs maîtres leur ont assignée comme demeure. D'ailleurs, Aubelin n'en a cure: ses rancunes s'évanouissent sur l'oreiller. Après le gouvernement de Jean-Claude Duvalier, Aubelin Jolicoeur a tâté dans la politique (ou plutôt dans la fonction publique) pendant un certain temps. Mais comme il avait la colonne vertébrale trop raide pour les courbettes, l'échine dorsale pas assez souple pour les génuflexions, et l'âme trop noble, il ne tarda pas dans cette galère qui impose des simulacres et des simagrées qui détonnent avec son tempérament altier et sa dignité. Au physique, il ne paie pas de mine. Apparence trompeuse. Il a de l'énergie à revendre. Une élégance sur mesure: toujours le veston et en prime (parfois) le foulard, peut-être pour se détacher des autres. La badine (et non la canne) qu'il porte avec dextérité. Voilà Aubelin Jolicoeur qui maintenant, semble-t-il, goûte une retraite bien méritée à Jacmel, sa ville natale, dont le souvenir ne l'a jamais quitté, comme un porte-bonheur. Il est heureux que Dieudonné Fardin ait réuni en partie les chroniques d'Aubelin publiées dans Le Petit Samedi Soir sous le titre «Une tranche d'histoire ». Plaisir et bonheur pour Auby qui, aujourd'hui, cassé et vieilli, conserve toujours sa jeunesse. Et son panache.
Roland Thadal Auteur

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