Peinture haïtienne : quelle peinture?

Georges Paul Hector

Publié le 2016-05-03 | lenouvelliste.com

Il a 21 ans quand il commence sa formation à l’Académie des Beaux-Arts. Arrivé à Port-au-Prince, en provenance de sa ville natale de la Petite-Rivière de l’Artibonite, il poursuit ses études classiques au lycée Toussaint Louverture. Il rencontre alors André Normil et Ernst Louizor, rencontre qui a sûrement été déterminante dans sa décision de faire carrière dans les arts. Il fréquente le Centre d’art et y reçoit les enseignements des instructeurs de l’époque. Il travaille bien le dessin et l’aquarelle comme on peut le voir dans ce tableau, «Danse» de 1959. Ces possibilités lui permettent alors d’entrer à l’Académie des Beaux-Arts qui n’acceptait pas les débutants. Quoique encore en formation, Georges Paul Hector reçoit quelques commandes de portraits. C’est à cette époque, plus précisément en1963, qu’il peint son «Flora», du nom du cyclone qui, le 3 octobre de cette année-là, a dévasté le pays, plus particulièrement les départements du Sud et de l’Ouest. Il s’agit d’un portrait type. Il y a des erreurs au niveau de l’anatomie certes, mais la forme ici est de moindre importance. Tout se passe au niveau du visage du sujet. On ne peut pas dire que la femme représentée est belle. Toute quête de beauté serait ici inutile. La vérité de ce portrait est que c’est dans les yeux de cette femme, sur sa bouche ouverte, par la lumière qui l’éclaire, que peut se lire l’horreur à laquelle elle est confrontée. Il se développe alors entre le tableau et nous, spectateurs, un rapport par lequel le visage de cette autre personne nous prend au corps et au cœur et nous transmet le drame vécu. Ici donc tout est dans le ressenti. En 1965, Georges Paul Hector reçoit son diplôme de l’Académie. Il y reste encore, brièvement, pour enseigner puis ouvre sa propre école. La transmission du savoir était importante pour lui et l’est devenue encore plus lorsque l’Académie ferme. Il a perçu ce moment comme la rupture du cordon ombilical, le démantèlement de la grande famille. Alors, pour compenser, il donne toute son énergie à la formation de jeunes artistes, à leur encadrement. Lors du concours «Connaître les jeunes peintres» organisé par l’Institut français en Haïti, Georges Hector se fait conseiller, prêchant la solidarité dans le travail ardu et sincère. La vérité est qu’il avait besoin de cet environnement, non pas comme source de revenu, mais pour recréer autour de lui cette atmosphère qu’il croyait à jamais perdue. Grand de taille, l’allure nonchalante, la tête toujours en l’air, un large sourire qu’il offrait à tous, cet homme d’origine modeste avait, outre sa grande sensibilité, une soif de savoir sans limites. Ainsi, il s’est éparpillé. À côté de sa carrière d’enseignant, il a créé le Koumbit Studio, est devenu le secrétaire général de l’Association des artistes haïtiens, et a été membre fondateur de l’Association des artistes afro-américains et du périodique Courrier des Arts. On comprend que cet éparpillement ait pu affecter sa carrière d’artiste. On n’y trouve ni fil conducteur ni l’impression de rupture. C’est d’avantage un va-et- vient entre des styles différents, les traces d’influences différentes, l’impact sur lui de ses lectures. Au niveau de la forme, on retrouve nettement le réalisme pratiqué par ses aînés, les Indigénistes, à côté d’œuvres totalement abstraites. On retrouve aussi, à mi-chemin entre les deux, ce «réalisme abstrait» de Paul Keen Jr (1920-2009), artiste afro-américain qui, en 1952-1954, enseignait au Centre d’Art. C’est le cas notamment dans le tableau «Flora» où il a recours à l’abstraction pour définir l’environnement bouleversé dans lequel se trouve le personnage, un environnement dont la description ne serait pas possible autrement. Pour une raison qui ne s’explique pas (les goûts et les couleurs ne se discutent pas), le public haïtien est resté très indifférent à l’art de Georges Paul Hector. C’est ainsi que, dans les années 1970, avec la relance des affaires qui a fait entrer le monde de l’art haïtien dans un nouvel âge d’or, on ne retrouve pas son nom à côté des grandes étoiles du moment. Pourtant, des étrangers achetaient ses tableaux. Mais quand arriva la chute vertigineuse du tourisme, Georges Paul Hector connut des jours bien sombres et il en fut ainsi jusqu’à sa mort en 1990.
Gérald Alexis
Auteur


Réagir à cet article