Adieu à Mimose Saint-Dic Placide

Publié le 2005-02-15 | Le Nouvelliste

Par Michel-Ange Momplaisir C'est avec la plus grande stupéfaction que j'ai appris la nouvelle du décès, à Port-au-Prince, de Madame Mimose Saint Dic Placide, un coup dur pour moi. Je n'ai pu m'empêcher de penser à la fameuse définition de la vie, de la mort, et de l'homme, que Alcuin d'York fit à son élève Pépin le Bref, premier roi de la dynastie carolingienne, voilà près de douze siècles. Pépin.- Qu'est-ce que la vie? Alcuin.- Une jouissance pour les heureux, une douleur pour les misérables. L'attente de la mort. Pépin.- Qu'est-ce que la mort? Alcuin.- Un événement inévitable, un voyage incertain, un sujet de pleurs pour les vivants, la confirmation des testaments, le larron des hommes. Pépin.- Qu'est-ce que l'homme? Alcuin.- L'esclave de la mort, un voyageur passager, hôte dans sa demeure. On peut comprendre quelle angoisse résulte de ce sentiment d'être pour la mort. Comment l'accepter? Comment s'y habituer? Angoisse fait si profonde que Heidegger n'hésite pas à déclarer dans "Être et Temps" : « dès qu'un être humain vient à la vie, déjà il est assez vieux pour mourir. » Il n'y a qu'un remède à une telle inquiétude, l'amour. Seul lui permet de dépasser ce que le Maître de Fribourg appelle cette réalité existentiale ( et non existentielle). J'aimais beaucoup Mimose. Elle n'a jamais cessé de me rappeler ma chère Alma Mater, «la grande faculté de médecine et de pharmacie d'Haïti ». C'est ainsi que le professeur François Lhermitte, chef du service de neurologie du Groupe Hospitalier la Pitié-la Salpetrière de Paris, se plaisait à appeler ce sanctuaire de l'enseignement médical. Comme les temps ont changé! Mimose y avait travaillé de nombreuses années comme secrétaire. Avec la discipline elle ne transigeait pas. Les retardataires au cours, à la vue de sa vigilante silhouette postée à l'entrée de la vénérable institution, restaient cloués sous le soleil écrasant de trois heures de l'après-midi. Que d'étudiants ont versé de la sueur sur la rue Oswald Durand le retentissement de la sonnerie, annonçant le début des cours. Tant et si bien que, entre elle et moi, cela avait fort mal commencé. Elle me barra l'accès à la salle de l'examen de zoologie que j'avais méticuleusement préparé. Ce jour-là, je suis arrivé avec cinq minutes de retard. J'avais décidé de haïr Mimose pour le reste de mes jours. M'ayant convoqué à son bureau, elle m'expliqua, avec beaucoup d'élégance et d'empathie, qu'elle n'avait d'autre choix que d'appliquer les règlements. La loi est dure, mais c'est la loi, dura lex sed lex. Comme les temps ont changé! Cela n'avait pas suffi pour apaiser ma rancoeur. M'ayant abordé une autre fois, elle réussit à me confondre avec mes propres idées. Un homme, me dit-elle gravement, doit toujours rester conséquent avec lui-même. Elle avait raison. En effet, c'est bien là où le bas blesse chez maints représentants de notre élite préceptrice. Surtout chez nos politiciens... A cette époque, ma promotion de PCB rêvait, comme d'ailleurs tous les novices à l'université, de sauver Haïti. Deux groupes s'étaient formés. L'un voyait le salut par le "Capital" de Marx ou les théories de Plekhanov, l'autre, auquel j'appartenais, par le personnalisme de Mounier ou l'existentialisme chrétien de Gabriel Marcel véhiculé par les Pères du Petit Séminaire Saint Martial ainsi que les braves Jésuites de la Villa Manrèse. Pour Mimose, peu importaient nos prétentions sotériologiques, le premier pas devant être un changement sur soi, la rupture avec les habitudes d'enfant gâté. Je n'ai jamais oublié cette leçon, cruellement vraie encore de nos jours. Depuis, nos relations se sont transformées. Elles sont devenues chaleureuses, de plus en plus amicales. De retour au pays après mon entraînement, administratrice de l'entreprise familiale à la rue Américaine, au bord de mer, elle devint une complice. C'est là que je faisais réparer impeccablement mes instruments d'intervention neurochirurgicale. Mimose invalidait, contre mon gré, mes factures, prétextant que je soignais les démunis de l'Hôpital de l'Université d'État, et travaillais à l'avancement de la société. Étrange gestionnaire, risquant la faillite de son établissement par amour des pauvres et de son pays! Je crois que Mimose avait résolument fait sienne cette devise de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus : « je veux passer mon ciel à faire le bien sur la terre. » Le bien sur terre, nonobstant toute option philosophique, n'est-ce pas le préambule de l'immortalité? Le Docteur Dantès Destouches demeure inoubliable chez nous. Souvenons-nous aussi de Camus dans le Mythe de Sisyphe. Sous une forme ou sous une autre, peu importe, «l'existence humaine est une parfaite absurdité pour qui n'a pas la foi en l'immortalité.» Je crois surtout que Mimose représente un idéal-type pour la femme haïtienne. En vérité femme tout de bon! Je pense à l'indomptable Zabeth, à Henriette Saint Marc, à Marie-Jeanne, ces Jeanne d'Arc de notre histoire nationale. De son côté, Mimose restera un archétype, un paradigme, pour les générations de femmes qui la suivront. Toute sa vie, elle n'a jamais cessé de se dévouer pour son pays et de l'aimer follement, même si ce pays est perçu comme un échec cuisant, même s'il s'obstine à demeurer dans les abysses de la négativité. Parents et amis de Mimose Saint-Dic Placide, au moment de ce grand départ, j'allais dire du Kaïros de l'Être dans toute sa Splendeur, ne pleurez pas. Cette terre d'Haïti est douce pour ceux qui l'ont prise en passion! Car le voeu de la terre est le commencement Et le premier essai d'une fidélité. Heureux qui sont morts dans ce couronnement Et cette obéissance et cette humilité. (Charles Péguy) Adieu chère Mimose! Je renouvelle ma profonde affection à toute la famille, notamment à ses enfants, à ses frères et soeurs, à Bob effondré ainsi qu'à son épouse, Maude, ma belle-soeur. Montréal, Canada, janvier 2005.
Michel-Ange Momplaisir Auteur

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