Pleins feux sur les Cayes!!! (XIII)

La dernière fleur vient de tomber

Publié le 2005-01-26 | Le Nouvelliste

In Memoram à Me ALPHONSE PIARD par William J. L. Guillaume Elles furent nombreuses, ces belles fleurs formant un joli bouquet qui parfumait et embellissait le parterre de l'intelligentsia aux Cayes. Et, comme pour obéir à cette loi naturelle qui dit tout naît, tout vit, tout périt, après avoir rempli la mission à eux par Dieu confiée sur cette terre, ils ont, l'un après l'autre, tranquillement avec sérénité ,déposé leur truelle. Ils ont laissé ce vulgaire et bas monde pour aller vivre et jouir du délice d'en haut avec les anges et les archanges, les Chérubins et les Séraphins. Ces belles fleurs épinglées au manteau bleu de la vierge Marie, Patronne et protectrice de la cité d'Antoine Simon et de Louis Etienne Lysius Félicité Salomon Jeune, appartenaient toutes ou presque à la même école. Citons-en quelques noms pour l'histoire. Ce sont Philippe Jocelyn, Marcel Lubin, Auguste Banatte, Antoine Amazan et Alphonse Piard. Ce dernier, Maître Alphonse Piard, semblait avoir bénéficié jusque-là d'un sursis de la part du fabricateur souverain. Car, il était le dernier survivant de cette pléiade de belles têtes des Cayes. Rentré à Port-au-Prince avec sa famille nombreuse de sept enfants, après avoir été ravi à ses chers amis cayens par le gouvernement de S.E.M. Jean Claude Duvalier qui fit de lui un Secrétaire d'État à la Justice en 1983, poste qu'il occupa à peine un an durant, il s'était retiré de la vie politique. Il a repris sa toge et a mené une vie tranquille jusqu'à sa mort survenue le mercredi 12 janvier 2005 vers 5 hres du matin dans la chaleureuse affection de sa chère femme Emma et de ses enfants. Il allait fêter son quatre-vingt-dixième anniversaire de naissance le 5 juin prochain dans une vie conjugale longue de cinquante-sept ans. Il faudrait peut-être demander à sa veuve de nous livrer le secret qui leur a permis de tenir si longtemps dans une vie si difficile. C'est chaque jour qu'il m'est offert l'occasion de répéter cette phrase que j'ai gardé de Me Piard depuis la Rhéto pendant un cours de littérature française. Je cite : « L'amour est une illusion qui ne se laisse voir qu'au lendemain du mariage. » Me Piard fut l'un des rares professeurs politiciens à ne pas être égoïste, ni égocentrique. Il était doté d'un grand coeur, noble. C'était un esprit ouvert, pret à pardonner, toujours disposé à intervenir pour défendre la veuve, l'orphelin, le pauvre et l'innocent. Avocat, il faisait passer l'argent au second plan. Il fut connu comme tel à l'usine sucrière Centrale Dessalines des Cayes dont il fut l'avocat. Il maîtrisait la jurisprudence dans ses moindres méandres et s'en servait toujours à bon escient. Dans la basoche aux Cayes, il a gravi tous les échelons jusqu'à devenir Président de la Cour d'appel. Professeur de belles lettres, ce fut toujours un charme de suivre un cours de littérature française qu'il dispensait. Certaines fois, on y voyait des tours d'horizon tant l'homme nous donnait d'idées. C'était parfois de véritables cours de connaissances générales. C'était un homme d 'une vaste culture. Rien ne se passait, ne fut-ce qu'à l'autre bout du monde, qui ne fut rapporté, commenté et analysé avec nous en classe. C'est par lui que nous maîtrisâmes des évènements tels que le Watergate qui entraîna la chute du président américain Richard NIXON, et des personnages comme madame Indira Gandhi etc.... Censeur, puis directeur du Lycée Philippe Guerrier des Cayes, il avait même fondé son propre collège, le Collège de Jeunes Filles, Caroline Accao qui fut logé dans une partie de l'école des Soeurs de l'Externat St Joseph et qui a dû, dans la suite, traîner sa paillasse à la salle St-Louis, puis à l'étage du Parquet du Tribunal Civil qui se trouvait à ce moment là à la rue Monseigneur Maurice. Dieu seul sait combien de boursières il y avait dans ce collège. Il ne renvoyait jamais les élèves pour écolage non-payé. En Marcel Mathieu, ce bel homme entrepreneur et aventuriste, venu aux Cayes avec l'EDH, il trouva un ami à encourager pour ce qu'il faisait dans le Sud avec sa station de radiodiffusion. Il se joignit à lui et porta sur ses épaules la section culturelle de la radio. Ce fut toujours un régal spirituel et culturel quand, le dimanche après-midi, dans son émission « Pleins Feux sur la Métropole », Marcel, dans les grands titres, annonçait un éditorial de Me Piard. Personne ne voulait rater ses editoriaux. Il fut un érudit. Beaucoup de gens se souviennent encore de l'éditorial lu sur les ondes de cette station à l'occasion de la première visite aux Cayes de Léon Dimanche après un long séjour à l'extérieur. Les occasions où il prenait la parole en public pullulent. La dernière fois qu'il eut à prendre la parole en public aux Cayes remonte à février 1990 quand, sur demande expresse du Préfet d'alors, William J L. Guillaume, pour défendre l'honneur des Cayens, il prononça l'oraison funèbre de son bon ami Marcel Mathieu. Ce fut un véritable testament légué à sa chère ville qu'il visita en cette occasion pour la dernière fois. On parlait longtemps après de ce discours. Je profite de cette excellente occasion pour suggérer à la famille de livrer au public, dans une publication posthume, certaines oeuvres de Me Piard pour que la mémoire de ce patriarche ne s'enfouisse pas dans l'oubli. En famille, il s'était toujours révélé bon père et bon mari. Son mariage avec Emma fut un succès. Les preuves sont là: Cinquante-sept ans de vie conjugale sans jamais se lasser l'un de l'autre; sept enfants élevés dans la foi catholique et suivant les normes morales régissant la société (pas un seul raté). Pour ses enfants, il fut père, professeur et ami. A son fils Junior, venu le voir en mai dernier, alors qu'il était déjà sur son lit de souffrance, il disait la phrase sibylline que voici : « On nous a volé notre passé. » Ce n'est qu'après beaucoup de réflexions que le fils a fini par percer le mystère caché derrière cette phrase. C'est vrai! on nous a oté toutes ces belles vertus civiques qui faisaient le charme de notre passé. On nous a soustrait toutes ces belles vertus morales, sociales qui faisaient notre goût du beau. On nous a ravi notre sens du savoir-vivre, de la bienséance qui nous inculquait le partage, la communion, l'amour et le respect des aînés. Et nous sommes devenus laids, vilains et malsains. C'est tout cela qui faisait mal au professeur. C'est tout cela qui lui faisait mal dans son coeur et dans sa peau. C'est tout cela qu'il voulait partager avec son fils et son élève, Junior, à qui il dispensait sans doute un de ses derniers cours de civisme. Coïncidence heureuse ! La Nation toute entière est entrain de lui rendre, sans le savoir, un dernier hommage en se déhanchant à danser les méringues carnavalesques dont le thème central cette année est : « Pasem se Kinanm. » Les membres du comité chargé d'organiser les festivités carnavalesques étaient-ils témoins de cette conversation déroulée entre le père et le fils ? Mon passé est à moi ! N'est-ce pas là un désir de récupérer un passé perdu ou volé ? Si ce comité est conscient qu'il faut récupérer notre passé, le vieux professeur, blanchi sous le harnais, convalescent et alité, avait raison. Me Piard, vous êtiez la dernière Fleur de toute une floraison. Malheureusement, les fruits, il y en a eu beaucoup, sont obligés d'aller avec leurs graines, ensemencer d'autres sols. Le front haut, le coeur allègre, allez rejoindre vos copains qui vous attendent martieux et joyeux aux portes du paradis. Partez sans crainte, car vous avez bien rempli votre mission sur la terre. Sit Tibi Terra Levis ! Quant à vous, parents et amis, attristés par ce deuil, je vous dis courage ! Dieu vous a éprouvés en enlevant à votre affection un être qui vous était cher. Puisse-t-il vous donner les grâces nécessaires pour supporter avec un grand esprit de foi chrétienne l'épreuve qui vous frappe. C'est le voeu suprême de ma vive sympathie et de mes sincères condoléances.
WILLIAM J. L. GUILLAUME Auteur

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