Le pouvoir politique, depuis l’antiquité grecque, dans sa mission de garantir le bonheur de tous, a toujours joué un rôle fondamental dans l’organisation politique de cette société. Si, depuis la période antique, la définition des grandes lignes d’actions et d’orientations sociales était vue comme constitutive des missions de l’État, une réelle formation et éducation des fonctionnaires de l’État devient automatiquement une nécessité. L’illustration même du rapport entre le Roi et la philosophie depuis l’antiquité consiste à poser et définir la connaissance comme élément fondamental de l’exercice du pouvoir politique, en raison de sa complexité et de ses effets sur tous les domaines de la vie nationale.
Dans le cas d’Haïti, le débat portant sur le rapport existant entre l’élite intellectuelle et le pouvoir politique est toujours d’actualité, et, surtout, évoqué dans une perspective de faire montre, historiquement, du non-engagement des intellectuels dans la vie publique en Haïti. Cela n’est pas sans conséquence. Les intellectuels sont vus comme distants de la masse. Leur mode de fonctionnement, dit-on, semble créer une perception en Haïti tendant à les exclure davantage de la société. Leslie Péan, dans son texte intitulé Aux origines de l’État marron : une extraversion culturelle, repère un ensemble de traits caractéristiques de l’élite intellectuelle haïtienne qui renforce davantage le fossé existant entre elle et la masse. La question même de l’utilisation d’une langue étrangère comme pratique quotidienne de l’élite intellectuelle haïtienne, l’attachement exclusif développé par nos intellectuels vis-à-vis des livres, leur tendance à discourir et à spéculer plutôt qu'à s’engager dans des actions concrètes capables d’améliorer les conditions de vie des gens en Haïti ne contribuent-ils pas à répandre la perception de l’existence d’une distance entre l’élite intellectuelle et la masse populaire en Haïti ? les intellectuels n’atterrissent pas. Non-application de leur richesse théorique dans la résolution des problèmes sociaux. Les intellectuels se tuent eux-mêmes et créent leur propre obstacle à la prise du pouvoir en Haïti. Parfait intellectocide ?
Au-delà de tous les clivages et perceptions idéologiques, un intellectuel, si l’on s’en tient à la perspective de Jean Paul Sartre, et de Pierre Bourdieu, se doit de s’engager dans la défense des causes de sa communauté. En Haïti, cette bataille pour la réduction du fossé existant entre l’intellectuel et la masse doit être un objectif, un idéal à atteindre. Cette perception de l’élite intellectuelle haïtienne n’est pas sans conséquence sur son accessibilité au pouvoir politique. Le pire est qu’aujourd’hui encore l’inactivisme de l’élite intellectuelle par rapport à ce discours persiste. Rien n’est encore défini comme stratégie pour vendre une autre image de l’intellectualisme en Haïti. La perception est peu prometteuse et semble vouloir entraver l’avenir de l’élite intellectuelle en Haïti. La société en souffre. Car l’on ne peut réfléchir, ni tenter de construire un système politique sans l’existence d’une élite formée, et encore moins d’un peuple éduqué. Si aujourd’hui, en Haïti, le débat est plutôt axé sur l’existence d’une élite formée à l’exercice du pouvoir politique, dans les sociétés occidentales, ce débat est plutôt anachronique. On s’intéresse plutôt à la problématique de l’existence de la démocratie dans une société où le peuple n’est pas formé.
Aujourd’hui, toute la littérature politique reconnaît que l’on ne peut entrer en démocratie sans une véritable éducation de la population. Les politologues Gabriel Almond et Sydney Verba ont déjà développé, depuis les années 50, le concept de culture civique pour rendre compte de ces trois dimensions, à savoir cognitive, civique et évaluative, qui doivent nécessairement exister chez un peuple en démocratie. Lesquelles dimensions, dans la conception de la science po américaine, devraient permettre à une population de critiquer et d’évaluer le système pour se tourner vers de nouvelles perspectives. Évoquer donc le rôle d’une élite formée à l’exercice de la politique en Haïti est insuffisant. Il s'agit de poser aussi l’éducation populaire et citoyenne comme condition sine qua non de réussite de tout vrai système démocratique.
Mais, se demande-t-on, la récurrence de l’échec des intellectuels dans les élections en Haïti, la nature même du débat sur le non-engagement des intellectuels dans la politique haïtienne, ne constituent-elles pas une preuve tangible de notre état d’ignorance en Haïti ?
L’élite intellectuelle et le pouvoir politique en Haïti: entre le rêve et la réalité
Le pouvoir politique, depuis l’antiquité grecque, dans sa mission de garantir le bonheur de tous, a toujours joué un rôle fondamental dans l’organisation politique de cette société.
Timoré Loobensy,
Etudiant en science politique
Loobensytimore90@yahoo.fr
11 avr. 2016 — Lecture : 3 min.