Islam Louis Etienne
Après le départ de Nissage Saget, le conseil des secrétaires d’État assure la vacance présidentielle. Il dissout le Parlement et convoque une nouvelle constituante. Une nouvelle Constitution, un nouveau régime, inspiré de la 3e République française et un nouveau président en sortent. Et après la victoire obtenue à la suite du combat de Vertières, avant même la proclamation de l’indépendance, Dessalines, en signe de motivation, voulait récompenser les soldats ; mais les caisses de l’État étaient vides. Les recettes de l’État étaient basées essentiellement sur les droits d’exportation sur le café et sur les droits d’exportation d’autres produits. Par contre, l’État du Nord était prospère avec Christophe. En dehors de cela, la gestion financière du reste du pays était très difficile et frisait même la déroute. Nos gouvernants ont dû faire des acrobaties politiques pour honorer de nombreuses obligations dont la plus élémentaire était le paiement des fonctionnaires de l’État qui n’arrivaient pas à recevoir leur salaire chaque mois.
Les commerçants du Cap-Haïtien étaient les premiers à être sollicités. Ils avaient répondu favorablement. Cet emprunt avait aussi ouvert la voie à la Constitution de la dette interne. Par la suite, le gouvernement a obtenu du Commerce en général des emprunts pour compenser les déficits budgétaires et pour obtenir des avances sous forme de bons compensables en droits de douane et de bons de dédommagements souscrits par les étrangers en cas de pillage ,d’incendies ou encore pour faire face aux nombreuses insurrections qui les menacent sans parler de la dette extérieure et en particulier la double dette de l’indépendance. C’est dans un contexte aussi difficile que Michel Domingue arrive au pouvoir le 11 juin 1874. Il trouva la dette interne en grandes difficultés ; les fonctionnaires de l’État n’avaient pas reçu de salaire depuis deux mois et les caisses de l’État vides.
Il avait pourtant un programme très ambitieux. Joseph Châtelain dans son ouvrage « La banque nationale » nous présente les grandes lignes de ce programme : « la construction d’un palais national, l’établissement de deux lignes de chemin de fer partant de Port-au-Prince, l’une en direction de Miragoâne et l’autre en direction de Saint-Marc ;la construction de cinq ponts métalliques sur nos principales rivières ;celle de Marché-en-Fer dans les six plus grandes villes de la République ;l’installation de six phares ; l’acquisition d’équipements pour le dragage des ports de Port-au-Prince et des Cayes... ». La réalisation de ce programme va entraîner le pays dans un scandale financier sans précédent.
Le profil du président Michel Domingue
Pierre Michel Domingue est né aux Cayes en 1813. Il fut avant tout un soldat. Il était commandant en chef de l’armée et utilisait la force pour arriver au pouvoir. L’assemblée constituante élue à la baïonnette le nomma président d’Haïti pour huit ans. Pourtant, il n’avait ni la trempe ni le tact ni l’équilibre ni le poids d’un homme d’État. Avec Domingue, c’est le triomphe du Parti national et en même temps la mise en place d’un pouvoir fort et arbitraire. La nouvelle Constitution de 6 août 1874 donna le champ libre au pouvoir exécutif, parce qu’elle prévoit la dissolution pure et simple du Parlement en cas de conflit avec l’exécutif. Le Parlement ne pouvait exercer effectivement aucun contrôle sur l’exécutif. Domingue était un vieillard inculte, sans instruction, entêté et violent qui voulait faire de grandes choses pour son pays. Sa bravoure était connue. Il combattit Salnave avec la plus grande énergie. C’était un homme dur et cynique qui n’hésita pas à faire bombarder la prison et les prisonniers des Cayes parce qu’il estimait que les troupes de Salnave menaçaient de trop près la ville. Marié à Pauline STRATTMAN, de souche allemande, il fut le 13e président de la République. Sa fille Émilie était l’épouse de Joseph Alexandre. Il nomma son neveu Septimus Rameau, qui était un homme cultivé, par décret en date du 10 septembre 1874, comme vice-président de conseil des secrétaires d’État et chef de gouvernement. Après sa nomination à la présidence, l’un des tout premiers actes qu’il a posé a été la signature d’un accord avec la République dominicaine. Le contenu de cet accord a été une reconnaissance mutuelle qui mit en particulier un terme au long et sanglant conflit frontalier entre les deux pays. Rameau, comme chef de gouvernement, a conduit les négociations personnellement avec le président de la République dominicaine Ignacio Maria Gonzales.
Le chef de cabinet du président Domingue, le général Léger, a reconnu que le gouvernement avait un succès éclatant en politique internationale mais la situation financière à l’intérieur du pays était catastrophique. La corruption et la fraude étaient sa carte de visite .C’est le premier gouvernement haïtien qui affiche une telle impudeur dans le vol et l’incurie. La gabegie administrative prenait une telle dimension que le président Domingue a dû prendre un décret en date du 15 mai 1875 pour procéder à l’arrestation de deux de ces généraux, Brice et Pierre Momplaisir-Pierre, qui furent tués par la suite, dix-sept (17) citoyens sont condamnés à mort et quarante-trois ( 43 ) sont frappés de banissement.Les relations diplomatiques de ce gouvernement ont été marquées par de nombreuses réclamations faites par voie diplomatique avec menaces d’utiliser la force pour réparer les dommages causés à des commerçants étrangers ou à d’autres étrangers exerçant une activité génératrice de revenus dans le pays à la suite de bombardements, d’actes de pillage durant les troubles politiques ou d’agissements jugés arbitraires de la part des autorités civiles, militaires ou judiciaires comme ce fut le cas pour Antoine Pelletier, de Madame Maunder et d’Adrien Lazarre.
Il réalisa trois emprunts coup sur coup, dont le premier de 3 000 000 de francs à un taux de 16%.Ce premier prêt était garanti par toutes les ressources du pays généralement quelconques. Il devait servir à payer deux termes de l’indemnité française. La balance de l’emprunt fut versée et a servi à honorer un troisième terme de l’indemnité et des obligations diverses détenues par le concessionnaire de l’emprunt White Hartmann et Co qui les avait achetés à vil prix dans le commerce. Le gouvernement qui était toujours à l’étroit avait besoin d’argent pour mener à bien ses différentes activités. Il négocia un second prêt, cette fois-ci à Paris, par l’entremise d’Octavuis Rameau, le frère du chef de gouvernement. Ce prêt devait servir à racheter le premier et permettre au gouvernement de réaliser certains travaux d’infrastructures. Cette transaction a été réalisée dans un climat de méfiance généralisée et d’avilissement pour le pays. On avait sollicité au départ 60 000 000 de francs. Le prêt a été réduit à 36 000 000 de francs. Le consortium était autorisé à vendre l’obligation de 500 francs à 430 francs. De façon générale, sur chaque 500 francs, l’État ne reçoit que 300 francs. Le produit net qui a été ramené à 21 800 000 francs a été utilisé pour racheter l’emprunt de White Hartmann et Co qui était de 14 528 935 francs alors que l’État n’avait reçu que 10 000 000 de francs. La différence représente des frais imaginaires et fictifs; le paiement des intérêts et amortissements représentant la première annuité du second emprunt qui était de 1 500 000 francs ; et le paiement des primes , des frais juteux , importants mais toujours imaginaires Au cours du mois d’octobre 1874, le gouvernement signa un contrat avec un citoyen américain du nom de Adrien Lazarre pour l’établissement à Port-au-Prince d’une banque nationale d’Haïti. Le capital initialement prévu est de 3 000 000 de piastres dont le tiers serait fourni par le gouvernement et les deux tiers par le concessionnaire. Un an plus tard le local est prêt. Et un quotidien de la capital écrit : «C’est une construction en préfabriqué, magnifiquement installée.Des bureaux disposés en fer à cheval ornent l’intérieur. Des grillages en fer séparent le public d’avec le personnel, qui, par six guichets différents, arrive, dépose et prend son argent. Les meubles, chaises, bureaux, fauteuils, divans, etc. portent les initiales BND’H. »
Les opérations n’ont pas pu commencer malgré tout, parce que Monsieur Lazarra n’était pas en mesure d’honorer les engagements souscrits en faveur de la formation du capital de l’institution. Le gouvernement a dû résilier le contrat mais la banque ne pouvait pas commencer les opérations avec le tiers du capital. Il s’adressa en vain aux commerçants et hauts fonctionnaires de l’État pour les inviter à souscrire pour la constitution du capital de fonctionnement de l’institution. Le président et les ministres donnèrent l’exemple en y consacrant un mois de leur salaire. Cependant, la révolution qui renversa le gouvernement de Domingue emporta le projet de création de la banque dont les fonds et le mobilier furent pillés. Un troisième prêt avait été sollicité et obtenu pour un montant de 60 000 000 francs d’une banque française avant le renversement du gouvernement. ; 21 000 000 de francs seulement arrivèrent au Trésor public. Ce fut un scandale sans précédent et inédit dans toute l’histoire de ce pays.
Islam Louis Étienne
Mars16
Les turpitudes du gouvernement de Michel Domingue
Islam Louis Etienne Après le départ de Nissage Saget, le conseil des secrétaires d’État assure la vacance présidentielle.