BRH : pa gen pyès problèm pyès !

Publié le 2016-03-07 | lenouvelliste.com

Il y a des publicités qui choquent. Pour des raisons diverses. Parfois, elles sont mensongères. Parfois, elles agacent parce qu’elles sont inappropriées. Malheureusement, dans cette deuxième catégorie, on peut compter une publicité de la Banque de la République d’Haïti (BRH). Sur un site d’information en ligne très prisée, elle se lit comme suit : Pa gen pyès problèm pyès ! Bank santral gen monnen 5 kòb, 10 kòb, 20 kòb, 1 goud, 5 goud. Mande bank pa w la ba w monnen Se dwa w, se devwa l. Une version adaptée en chanson, très entraînante d’ailleurs, tourne sur les stations de radio. C’est à croire que cette publicité s’inscrit dans le cadre d’une campagne de communication bien orchestrée par la banque des banques. Elle ne manque pas cependant de soulever des questions. D’abord, sur sa pertinence. Le problème de disponibilité de petites pièces de monnaie est-il important au point de justifier une campagne médiatique? Une simple circulaire aux banques commerciales les informant de leur disponibilité ne suffirait-elle pas à arranger la situation? Une note ou une rencontre de la banque centrale avec l’Association professionnelle des banques (APB) ne pourrait-elle pas y remédier? D’ailleurs, cela fait longtemps que les pièces de 5, 10 et 20 kòb (centimes) tendent à disparaître de la circulation. Ça viendra pour la pièce d’une gourde. La raison de la disparition est simple : les petites pièces ne servent plus quasiment à rien. Une quarantaine d’années auparavant, elles étaient d’une importance cruciale. Jusqu’à la fin des années 70 par exemple, quand le dollar américain valait cinq gourdes, le gallon de gazoline se vendait autour de 3 gourdes. Et la course de camionnette se payait à 25 kòb. Guy Laudé, banquier de carrière, se souvient qu’en 1979, date de son entrée dans le métier, le salaire d’un caissier de banque commerciale s’élevait à 1 145 gourdes. Ne vous étonnez pas, c’était un très bon salaire, l’équivalent à l’époque de 229 dollars américains. Aujourd’hui, il correspond à 14 427 gourdes au taux de 63 gourdes pour un dollar. M. Laudé, un tantinet nostalgique, nous raconte qu’il lui était difficile de tout dépenser. Pour preuve, il rappelle que le billet d’entrée dans les grands bals des Shleu Shleu coûtait seulement 10 gourdes contre 5 piastres pour les night-clubs moins huppés. Au bar, on payait à 10 gourdes le ¼ de la bouteille de rhum. Il louait une voiture Renaud 17 neuve pour 75 gourdes par jour. On pouvait trouver un ticket aller-retour pour la Floride à 455 gourdes avec Air Florida ou Eastern Airlines. Dans les coins de rue, on achetait 4 marques de biscuit (petit pain chaud) pour 15 kòb. On ajoutait 5 kòb akasan pour compléter un petit déjeuner très réconfortant et appétissant. Au marché, on se procurait un lot de 6 patates pour 5 kòb. La liste demeure longue. À cette époque, une campagne publicitaire de la BRH faisant l’éloge de la disponibilité de 5 kòb, de 10 kòb ou d’une gourde serait des plus appropriées. Mais, en 2016, le consommateur s’en fout royalement. D’ailleurs, il est quasiment inutile pour la BRH de continuer à produire des pièces inférieures à 50 kòb qui n’intéressent plus personne. C’est pourquoi d’ailleurs elle a mis en circulation des billets de mille gourdes depuis des années. Et les grandes coupures chassent de plus en plus les petites. À titre de comparaison, en octobre 2015, la banque centrale de l’Irlande a décidé de retirer de la circulation les pièces de 1 et 2 centimes. D’autres membres de la zone euro comme la Belgique, les Pays-Bas et la Finlande ont pris la même décision. La Monnaie royale canadienne a mis fin à la production de la pièce de un cent et à sa distribution au Canada, depuis le 4 février 2013. Ces décisions sont motivées par la hausse des prixs des produits par rapport à la valeur nominale des petites pièces ainsi que par les frais exorbitants de manutention de ces pièces qu’assument les détaillants, les institutions financières et l’économie en général. Dans tous les cas, il s’agit d’un choix économique, puisque la valeur faciale ou nominale des pièces de 1 centime est inférieure à leur coût de fabrication. Par exemple, chaque pièce de 1 centime irlandais coûte en effet 1.65 centime à frapper. Une pièce de 2 centimes coûte, quant à elle, 1.94 centime à produire. La Commission européenne, dans un rapport datant de 2013, réfléchissait à la suppression des pièces de 1 et 2 centimes. En plus de leur coût de production, la Commission précise que « les particuliers (…) les traitent comme des objets dénués de valeur et ne les réinjectent pas dans les circuits de paiement». Ces deux pièces avaient coûté 1.4 milliard à la zone euro entre 2002 et 2013. En clair, comme le dit la publicité de la BRH, il n’existe pas un problème de 5 kòb, 10 kòb et 20 kòb. Pas parce qu’elles sont disponibles mais parce qu’elles ne sont plus nécessaires. Il y avait cependant un problème réel de disponibilité de pièces d’une et de cinq gourdes qui engendrait souvent des prises de gueule entre acheteurs et vendeurs. Pour y faire face, les commerçants de bonne foi payaient en sucreries, en cigarettes ou en gomme à mâcher, les autres gardaient les petites balances sans aucune autre forme de procès. Ces soldes s’élevaient souvent à des montants inférieurs à 10 gourdes : 4 gourdes, 9 gourdes, etc… Il n’a jamais été question de 5, 10, 50 centimes. Mais cela ne justifie nullement une campagne de communication permanente de la BRH autour de la question. Comme banque centrale, elle est chargée de l’impression de la monnaie fiduciaire (pièces et billets) et de s’assurer de sa disponibilité en tout temps et en tout lieu sur le territoire national. Pourtant, là où il existe des problèmes graves, la banque centrale demeure silencieuse. On peut citer le cas des entreprises qui affichent leurs propres taux de change, très supérieurs aux taux affichés par les banques commerciales. Une campagne publicitaire à ce niveau ne serait-elle pas plus utile à la société? Exiger que les magasins vendent au taux du jour affiché par les banques commerciales ne serait pas trop demandé. Ce serait très facile aux consommateurs de vérifier les taux affichés avant d’effectuer une quelconque transaction dans les centres d’achat. Voilà un exemple de problème crucial qui devrait faire l’objet d’une campagne publicitaire. Parfois, certaines banques affichent un taux de change différent de celui effectivement appliqué au comptoir. Comme disent les compagnies de téléphonie cellulaire : termes et conditions applicables. Ces conditions varient selon la disponibilité du billet vert et selon le montant sollicité par le client. Alors pourquoi faire de la publicité là où il n’y a pas de problème et demeurer silencieux là où les véritables tracas s’enchaînent. La banque centrale avait initié une campagne publicitaire contre la maltraitance des billets. On comprend qu’il s’agissait là d’un vrai problème puisque les billets s’abîmaient rapidement et que le coût de remplacement des billets abîmés était très élevé. Question d’image, si la campagne publicitaire de la BRH ne veut pas aborder certains vrais problèmes du secteur, et si elle veut garder une présence dans les médias, il serait mieux qu’elle songe plutôt à des campagnes d’intérêt public. Comme par exemple des campagnes de sensibilisation aux comportements à adopter lors des tremblements de terre. Si elle s’en tient vraiment à une campagne de marketing, la banque centrale pourrait également aider à résoudre des problèmes très visibles en finançant par exemple l’identification des rues comme une compagnie de la place le faisait. Mais une campagne de publicité sur les pièces de 5 kòb, 10 kòb et 20 kòb n’améliore pas l’image de la banque centrale qui semble plutôt donner le signal d’une institution déconnectée de la réalité. Elle ressemble beaucoup plus à la personne qui recherche sous un lampadaire sa petite pièce égarée dans le noir à une dizaine de mètres.
Thomas Lalime thomaslalime@yahoo.fr
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