Jacques Brel : «La chanson des vieux amants »

PUBLIÉ 2016-02-19


(Dédié à Jean-Claude Boyer, inconditionnel du chanteur) Roland Léonard Comment peut-on passer d’un extrême à l’autre ? Comment peut-on écrire des chansons satiriques et désabusées, véritables pamphlets réalistes contre les femmes, leur vénalité, la duplicité amoureuse – dans de véritables crises de misogynie – et en même temps créer des chefs-d’œuvre à la gloire de la passion sentimentale ? Pour cela, il faut s’appeler Jacques Brel (1929-1978), habile dans l’épigramme comme la romance. « Je ne sais pas », « Ne me quitte pas », « La Fanette », « Marieke », « Clara », « Madeleine », « Le prochain amour », « Mathilde », « Orly » sont des chansons universelles et qui hantent les esprits. Jacques Brel, ce monument, ce géant de la chanson française, belge de nationalité, a toujours oscillé entre deux pôles, nagé dans la contradiction et entretenu le malentendu autour de ses œuvres et de sa personne. C’est lui qui déclare à son exégète Jean Clouzet que la chanson n’est ni un art majeur, ni un art mineur, n’est pas de l’art ; en même temps, il met beaucoup de soin à l’écrire, la ciseler. Il a le plus grand respect pour la musique, même s’il n’est pas lui-même un grand musicien. Pour en revenir à l’amour dans ses chansons, c’est encore lui qui se défend d’écrire des chansons lyriques, mais plutôt des portraits d’amoureux faibles, perdus, ballottés et déchirés par la passion. Et pourtant dans l’esprit du public, elles racontent ses aventures personnelles tellement elles lui collent à la peau. C’est qu’il est convaincant et qu’il entre trop bien dans la peau de ses personnages successifs. C’est un comédien manqué. Brel persuade avec sa grande sensibilité. Cœur généreux, il a le don de l’empathie ; et même lorsqu’il raille les faibles, les victimes, il les a en sympathie. Le 14 février était consacré aux amoureux de la Saint-Valentin. Avec du retard, nous leur dédions et proposons ce chef-d’œuvre absolu et immortel de l’immense auteur compositeur-interprète, appartenant au patrimoine de la francophonie : "La chanson des vieux amants". C’est l’alliance parfaite entre un texte poétique et la musique qui en épouse le caractère. Ce n’est pas une chanson de rythme à la mode : la musique était rétro, même à l’époque du chanteur qui a toujours pris ses distances avec les genres en vogue. Jacques Brel s’est toujours attaché au folklore populaire d’Europe centrale et à la musique classique (néoclassique en fait) : valses, valses-musettes, bourrées, etc. Mélodies exprimant mieux le style et le contenu de ses poèmes (il refuse le statut de poète !) attachés à la versification traditionnelle. À l’exception d’un ou de deux vieux « charleston » américains ou d’un ou deux « fox-trot », genres passés au folklore universel depuis longtemps, il n’est pas SWING ou JAZZY. La mélodie de « La chanson des vieux amants » est en mineur dans l’ensemble, avec un passage bref et lumineux en majeur dans le couplet. Elle est merveilleuse, sublime même, on le répète. Il faut entendre Brel accompagné par un excellent pianiste (Gérard Jouannest ou François Rauber) avec le jeu minimaliste d’un orchestre effacé au maximum. Il y a le commentaire court mais expressif d’un cor ou trombone. Nous proposons donc à la lecture des amoureux impénitents cette peinture vraie de la passion amoureuse dans ses folies, ses tempêtes et éclats de jalousie, sa violence qui n’est pas forcément physique, ses insultes, ses faux départs et fausses ruptures, ses écarts et trahisons, pardonnés par l’amant éperdu, inconditionnel et compatissant... et l’éternel retour ! Les vers et les images sont admirables. C’est à méditer, envier et imiter. Ah ! Ce refrain ! ------------------------------------------------------ La chanson des vieux amants Bien sûr, nous eûmes des orages Vingt ans d'amour, c'est l'amour fol Mille fois tu pris ton bagage Mille fois je pris mon envol Et chaque meuble se souvient Dans cette chambre sans berceau Des éclats des vieilles tempêtes Plus rien ne ressemblait à rien Tu avais perdu le goût de l'eau Et moi celui de la conquête {Refrain:} Mais mon amour Mon doux mon tendre mon merveilleux amour De l'aube claire jusqu'à la fin du jour Je t'aime encore tu sais je t'aime Moi, je sais tous tes sortilèges Tu sais tous mes envoûtements Tu m'as gardé de pièges en pièges Je t'ai perdue de temps en temps Bien sûr tu pris quelques amants Il fallait bien passer le temps Il faut bien que le corps exulte Finalement finalement Il nous fallut bien du talent Pour être vieux sans être adultes {Refrain} Oh, mon amour Mon doux mon tendre mon merveilleux amour De l'aube claire jusqu'à la fin du jour Je t'aime encore, tu sais, je t'aime Et plus le temps nous fait cortège Et plus le temps nous fait tourment Mais n'est-ce pas le pire piège Que vivre en paix pour des amants Bien sûr tu pleures un peu moins tôt Je me déchire un peu plus tard Nous protégeons moins nos mystères On laisse moins faire le hasard On se méfie du fil de l'eau Mais c'est toujours la tendre guerre {Refrain} Oh, mon amour... Mon doux mon tendre mon merveilleux amour De l'aube claire jusqu'à la fin du jour Je t'aime encore tu sais je t'aime Paroles : Jacques Brel

Roland Léonard



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