Islam Louis Etienne
Depuis déjà la fin des années 1800, on s’était rendu compte que la notion de présidence a vie ou d’ un mandat présidentiel de trop longue durée en Haïti représentait un problème de taille , un couloir dangereux , un sable mouvant à éviter si on veut la paix publique et la stabilité politique. Quatre ans était l'espace de temps idéal accordé à un chef d’Etat pour marquer l’histoire. L’impatience des uns et l’ambition des autres ne sauraient se contenir dans un temps plus long sans une certaine mouvance, certains remous et une certaine agitation parce que les prétendants piaffent d’impatience. Sylvain Salnave a été très appuyé et très apprécié par la jeunesse libérale haïtienne regroupée autour de Demesvar Delorme pour avoir accepté de tout cœur et de bonne grâce une telle limitation. Il prêta serment le 14 Juin 1867. Salnave était un militaire rompu et aguerri qui assimilait le pouvoir aux honneurs militaires, aux salves d’artillerie, aux défilés des troupes, aux « coudjailles » improvisées et aux acclamations des foules.
Il était un mulâtre aux manières ordinaires, très compatissant et humble. Sa bravoure remarquable et sa témérité reconnue lui ont attiré la sympathie de son armée. Il devint rapidement une idole pour la population de la capitale. C’est dans ce décor où se diluent l’enthousiasme de l’élite intellectuelle et l’attente de la masse populaire que se réunit la chambre des députés élue en vertu de la constitution du 14 Juin 1867. Depuis le mois d’octobre, le débat était centré sur l’interpellation du député Armand Thoby relative à l’emprisonnement illégal et inhumain d’un grand officier distingué , le général Léon Montas. Le 14 Juin, une foule compacte, armée de bâtons et d’armes de toute sorte, composée en grande partie de petites gens, envahit la salle des séances et dispersa l’assemblée aux cris de « Vive Salnave ! ».
En confirmant cette dissolution par un décret, le gouvernement avait clairement montré qu’il était l’instigateur de cette manœuvre déloyale et on fit porter au président de la République personnellement la responsabilité de ce désordre organisé et planifié. Ce qui allait créer chez un grand nombre de citoyens un sentiment d’insécurité et de méfiance et une volonté manifeste de mettre fin par la force à ce régime qui s’était écarté de plus en plus des normes établies pour devenir un régime de terreur. Une première révolte éclata à Vallières dans le Nord-Est. Elle était considérée comme le début d’une guerre civile qui allait durer plus de deux ans. Ces valeureux combattants ont pris dans l’histoire le nom de Cacos ; tandis que les défenseurs du gouvernement étaient désignés sous le nom de « Piquets » en souvenir des anciens paysans du Sud. Le pays se trouva une nouvelle fois divisé en fonctions ennemies : Un gouvernement s’était formé à Saint-Marc avec Nissage Saget comme président provisoire et le général Nord Alexis comme ministre de la guerre de la République du Nord ; Michel Domingue était président provisoire dans le Sud avec pour principal ministre Momplaisir Pierre et Salnave était dans l’Ouest. Le 19 décembre 1869, les révolutionnaires s’emparèrent de l’Ouest .Ils détruisirent et incendièrent le palais présidentiel. Réuni contrairement à la Constitution, un tribunal militaire condamna à mort Sylvain Salnave pour avoir violé la Constitution en commettant de nombreux actes arbitraires, notamment celui de s’être fait accorder la présidence à vie en novembre 1869 par un conseil législatif à sa dévotion. Il fut fusillé sur l’emplacement du palais incendié, immédiatement après le prononcé de la sentence.
L’arrivée de Nissage Saget au timon des affaires
Le 19 mars 1870, réunies en assemblée nationale, les deux chambres élirent le général Nissage Saget à la présidence pour une période de 4 ans. Saget était un vieillard avec un esprit détraqué à la suite d’une détention de huit ans environ sous le gouvernement de Soulouque. Il est le 12e président d’Haïti .Il a laissé son nom dans l’histoire comme le plus sage des chefs d’État haïtiens ; celui qui fut en tout cas le plus respectueux de la Constitution et des lois de la République. Les différents gouvernements de Saint-Marc et du Sud qui étaient établis pour combattre Salnave disparurent. Saget a pu réunifier le pays en formant un gouvernement où l’on retrouvait non seulement les différentes têtes de pont des gouvernements sectoriels, mais encore certaines grandes figures de l’élite intellectuelle haïtienne comme Michel Domingue, Nord Alexis, Dupont Jeune,Volmar Laporte, Jean Baptiste Damier, Saul Liautaud, Liautaud Ethéard, etc. .Le premier acte posé par le nouveau gouvernement est de remettre en vigueur la Constitution libérale de 1867.Des élections législatives ont été organisées. La nouvelle chambre était dominée par les ténors du parti libéral, Boyer Bazelais et Edmond Paul. Elle entendait exercer un contrôle rigoureux sur le pouvoir exécutif. Il faut noter en passant que Nissage Saget est un rescapé qui a échappé de justesse au poteau d’exécution lorsqu’il était en prison grâce à l’intervention de Madame Soulouque. Il est devenu depuis un citoyen modèle qui respecte à la lettre les lois et les principes et qui entend les appliquer avec l’extrême rigueur dans sa vie quotidienne. Il résuma très succinctement le programme de son gouvernement dans une déclaration faite devant les chambres en janvier 1872 en ces termes : »Dévouement au pays et à l’Etat. Courage et loyauté pour lui tenir en toute occasion le langage de la vérité. Obéissance aux lois et énergie pour les appliquer. Encouragement au travail. Protection à l’agriculture. Répression sévère de tous les abus. Sécurité aux personnes et aux propriétés. Economie partout. Ordre et régularité dans toutes les branches de l’administration. Propagation des lumières dans toutes les classes de la société, notamment dans les classes pauvres et laborieuses. Moralisation des masses. Maintien de l’ordre public sans lequel il n’y a ni progrès, ni civilisation. »
Pour les besoins de la guerre contre les Cacos, le gouvernement de Salnave avait fabriqué une certaine quantité de papier-monnaie a laquelle il faut ajouter celle faite par les gouvernements révolutionnaires du Nord et du Sud. La dépréciation de la gourde était telle qu’il fallait 3 000 gourdes pour un dollar. Le papier-monnaie fut retiré de la circulation et remplacé par la monnaie métallique des États-Unis à raison de 300 gourdes pour 1 dollar grâce a la clairvoyance, à la perspicacité, à l’intrépidité, à la témérité et à la formation de deux parlementaires de haute valeur intellectuelle et morale; de deux parlementaires responsables qui ont conduit tambour battant des séances à la fois héroïques et historiques en faveur de la cause du peuple haitien. Il s’agit des célèbres et éloquents parlementaires Boyer Bazelais et Edmond Paul qui méritent vraiment de la patrie. Nous nous découvrons bien bas devant leur prouesse et leur savoir-faire. Même si le pouvoir législatif exerça un contrôle à l’excès de l’exécutif, le président resta fermement attaché aux règles constitutionnelles. Il ne tôlera aucun attentat à la liberté des citoyens, à l’indépendance de la justice et aux prérogatives de la presse. Il imposa l’ordre et la rigueur dans les dépenses publiques. Quand un proche lui demanda quelques faveurs, il lui répondit : » Demandez-moi des épaulettes, je vous en donnerai autant que vous en voudrez ; quant a la clé du trésor, vous ne l’aurez jamais. » Quand on lui demanda de faire une intervention auprès du Parlement pour avoir plus d’ouverture et de marge de manœuvre, il répondit : «Que chaque bourrique braie dans son pâturage. » Il a dirigé le pays en deux étapes différentes. D’abord comme président par intérim après le départ du président Fabre Geffrard soit du 13 mars 1867 au 4 mai 1867 puis comme président élu du 19 mars 1870 au 15 mai 1874. Il était un militaire qui a passé le plus clair de son temps cantonné à Léogâne au titre de commandant des unités de l’armée. Il fut aussi sénateur de la République.
Arrivé au terme de son mandat, le 15 mai 1874, Jean Nicolas Nissage Saget convoqua le conseil des secrétaires d’État et lui remet le pouvoir. Le Sénat l’avait supplié de garder la présidence jusqu’au renouvellement de la Chambre basse, ce qui aurait permis la réunion en assemblée nationale et l’élection de son successeur. Il avait catégoriquement refusé, en homme conséquent et leader responsable, de rester un jour de plus au palais national en arguant que : «Les crises de ces dernières années étaient profondément ancrées dans la conscience du peuple haïtien et que je dois par tous les moyens possibles et imaginables préserver les valeurs institutionnelles surtout après que le parti libéral ait tenté d’introduire un nouveau système parlementaire qui soumet l’exécutif à l’assemblée législative». Il avait même envisagé de faire démissionner les ministres non agréés par la Chambre basse. Ce qui était inacceptable ! »Pour éviter tout malentendu et tout désaccord avec le pouvoir législatif, il se retira paisiblement et tranquillement dans sa ville natale à Saint-Marc où il vécut jusqu'à sa mort le 7 avril 1880 à l’âge de 69 ans. Il est resté l’un des rares présidents haïtiens à avoir terminé son mandat, à avoir reculé volontairement devant les délices du pouvoir et l’une des références solides dans les annales présidentielles haïtiennes en matière d’exemple, de modèle et de comportement. Il est entré dans l’histoire par la grande porte comme un sémaphore qui roule sur du tapis rouge. L’erreur est humaine, dit-on. Ce qui est bestial, c’est la persistance dans l’erreur. Il y a une seule chose qui distingue l’homme de l’animal, c’est la raison, l’un agit par raison et l’autre par instinct. Et toute les fois que l’homme agit sans raison, il est comparable à l’animal.
Islam Louis Etienne
février 2016
Jean Nicolas Nissage Saget : une leçon d’histoire et un appétit mesuré du pouvoir
Islam Louis Etienne Depuis déjà la fin des années 1800, on s’était rendu compte que la notion de présidence a vie ou d’ un mandat présidentiel de trop longue durée en Haïti représentait un problème de taille , un couloir dangereux , un sable mouvant à éviter si on veut la paix publique et la stabilité politique.