Haïti : Economie Politique de la Corruption / Tome 2 : L\'Etat Marron (1870-1915) (EXTRAITS)

Monnayer le pouvoir : Le Procès de la Consolidation

Publié le 2005-01-05 | lenouvelliste.com

A l\'occasion du centième anniversaire du verdict final du Procès de la Consolidation, Le Nouvelliste offre à ses lecteurs quelques bonnes pages du deuxième tome de l\'ouvrage de Leslie Péan qui sort a la fin du mois de janvier 2005 aux Editions Maisonneuve et Larose à Paris, en France. Leslie Péan continue l\'analyse des tromperies, fourberies et mensonge de notre société. Le dialogue pour le changement ne pourra pas faire l\'économie d\'une telle analyse qui, tout en s\'arrêtant à la fraude financière, examine les multiples complicités qui habilitent et légitiment l\'absence d\'éthique dans le corps social. Parler de corruption renvoie implicitement au fait qu\'il y aurait eu quelque part une pureté originelle. On a montré de manière systématique comment il n\'y a jamais eu de pureté originelle en Haïti et que dès le départ, Haïti est un lieu où la corruption coloniale fleurit. La colonialité du pouvoir, pour reprendre cette fameuse expression de l\'économiste péruvien Anibal Quijano, s\'est affirmée dans toute sa corruptibilité. L\'Occident chrétien a réalisé la globalisation d\'un système de valeurs marchandes, avec un degré de perfidie et d\'horreur tel que les Lumières, malgré leur capacité de critique, n\'en ont pu bloquer la reproduction permanente. Au centre de ce système de valeurs marchandes, on retrouve la guerre mais aussi la corruption comme mécanisme essentiel d\'accumulation des richesses. Le financement des guerres et de l\'expansion coloniale française s\'est fait à partir d\'un système complexe d\'impôts, de ventes de charges, sources de multiples malversations qui feront la fortune colossale du cardinal Mazarin mais qui, par leurs intrigues, finiront par perdre Fouquet, le responsable des finances de Louis XIV, pour le remplacer par Colbert, ex associé de Mazarin, dont on connaît la réputation dans le commerce colonial de l\'exclusif. Selon Dessert, déjà sous Louis XIV, \"sous la houlette de Colbert, il (Mazarin) pratique le trafic d\'offices, le trafic d\'influences, ce qui lui vaut une réputation notoire d\'amateur de pots-de-vin et de sinécure. Son intendant ajoute à cet affairisme une note d\'efficacité : il s\'attaque aux grosses comme aux petites affaires, tire profit de tout\". Il existe une longue tradition dans ce domaine contre laquelle les Lumières se sont révélées impuissantes. Il semble même que cela soit une condition pour diriger les hommes ! Mais ce serait être utopique que de mettre sous silence le rôle de l\'esclavage dans la perversion du sens et le désarroi dans lequel nos pères fondateurs ont vécu. Face à la barbarie de l\'Occident des Lumières, la stratégie de la corruption a été mise en avant par les dominés pour survivre. On le voyait déjà dans les cales des négriers avec les esclaves. Sur les plantations avec les mulâtresses et les créoles usant de la séduction pour améliorer leur sort. L\'indépendance de 1804 n\'a pas eu une fonction rédemptrice, tant les imaginaires seront imbibés des moeurs de la société coloniale. Nul n\'est exempt de cette pieuvre qu\'est la corruption sous toutes ses formes dans les luttes de pouvoir dans une société. Au début du 20ème siècle, pour tenter de donner le change à ses critiques qui protestaient contre le sang encore frais qu\'il avait sur les mains suite à la sanglante guerre civile de 1902, et pour conforter ses partisans qui dénonçaient l\'illégitimité de la banque française installée en Haïti sous le nom de Banque Nationale d\'Haïti, le président Nord Alexis permettra que soit investiguée et dénoncée une vaste entreprise de fraude financière. C\'est ainsi que le Procès de la Consolidation a pu avoir lieu en 1903-1904. En effet, c\'est Camille Bruno, dirigeant et membre fondateur du Parti Libéral qui fut le président de la Commission d\'Enquête Administrative qui permit au Tribunal civil de Port-au-Prince de rendre son jugement final condamnant les accusés le 25 décembre 1904. L\'analyse du Procès de la Consolidation n\'a pas soulevé d\'enthousiasme excessif dans la littérature économique et politique en Haïti au cours des 100 dernières années. Est-ce une manière pour la critique de ne pas donner dans le panneau d\'une société qui se dit démocratique mais qui est prête à éliminer physiquement et moralement tous ceux qui n\'acceptent pas d\'apporter leur soutien au moteur de la corruption qui la fait tourner ? Mais en voulant protéger leur vie, les clercs se révèlent complices de l\'intelligentsia fasciste qui commande la continuation d\'une pensée schématique sur les problèmes de base d\'une société post-coloniale. Complices d\'une grande rigolade. Car si le Procès de la Consolidation a levé le voile sur ce que l\'écrivain haïtien Vilfort Beauvoir a appelé en son temps « l\'organisation internationale de la faillite des Etats », il faut reconnaître que la montagne a accouché d\'une souris. Les Consolidards, c\'est à dire les condamnés du Procès de la Consolidation, ont été portés par la suite au pinacle de la société. Signalons tout de suite que trois de ces déprédateurs (Cincinnatus Leconte, Tancrède Auguste, et Vilbrun Guillaume Sam) deviendront Présidents de la République entre 1911 et 1915. Il importe d\'analyser cette rigolade pour dégager les techniques nationales et internationales à l\'oeuvre pour mettre toujours les mauvais chevaux en première ligne. Aucune société n\'a trouvé le salut de la liberté et de la démocratie sans la réflexion. Loin de toute approche manichéenne, il importe de comprendre pourquoi l\'éthique a disparu des comportements des chercheurs de pouvoir. Et surtout pourquoi la société haïtienne est toujours prête à acheter les mauvais chevaux. N\'y a-t-il pas là une complicité entre gouvernants et gouvernés niant aux individus leurs droits inaliénables devant le pouvoir étatique ? C\'est cet aspect inconcevable pour tout esprit logique rationnel qu\'il faut décortiquer surtout à un moment où l\'on veut nous servir du n\'importe quoi ! Le point d\'exclamation s\'impose. Les contradictions entre corrupteurs et corrompus Dans la mesure où l\'intolérance est liée au pouvoir et à sa conception, il n\'y a pas mieux pour en faire l\'anatomie que d\'analyser le pouvoir ou plutôt le rapport au pouvoir, dans la société haïtienne. La préoccupation excessive pour la présidence, l\'utilisation de tous les moyens dans la compétition pour le pouvoir, l\'extrême violence comme stratégie contre les adversaires politiques sont d\'importants indicateurs de cette disposition à imposer aux autres ses propres convictions. S\'il faut admettre avec Paul Ricoeur que la volonté d\'imposer est une disposition universelle, il importe de voir comment dans le cas concret d\'Haïti, cette disposition se manifeste. Le cas historique du Procès de la Consolidation, par-delà sa dimension symbolique, permet de comprendre l\'histoire du pouvoir et les multiples figures d\'intolérance qu\'elle génère. Loin d\'être résiduelle et marginale, l\'intolérance se révèle essentielle, centrale pour monnayer le pouvoir et reflète une vision particulière d\'un style de vie. Malgré l\'emprunt extérieur de 1896, l\'Etat haïtien, à cause de sa mauvaise gestion n\'arrive pas à payer les fonctionnaires et est obligé de lancer tout un nombre d\'emprunts intérieurs auprès des commerçants en majorité allemands et français qui contrôlent le commerce. C\'est pour pouvoir mieux gérer la dette extérieure et les dettes intérieures que le gouvernement de Tirésias Simon Sam décide de consolider toutes les dettes par plusieurs lois votées entre les mois d\'octobre et décembre 1897. «La loi du 11 octobre 1897 portait sur la consolidation de la dette intérieure par remise de bons de 100 dollars rapportant 5% l\'an, pour toute somme de 166 (2/3) gourdes de la dette intérieure. Quant à la loi du 10 décembre 1897, elle consolida les ordonnances, mandats, bons, feuilles d\'appointements, etc. qui avaient été vérifiés et approuvés par une commission de vérification créée en avril 1895, ainsi que les dettes de même nature contractées entre le 30 septembre 1890 et le 30 septembre 1897. La consolidation se faisait, cette fois-ci, par remise de bons de 100 dollars pour 200 gourdes de dette à consolider ». D\'autres lois de consolidation seront votées en 1900 et 1901, au fur et à mesure que les dettes intérieures de l\'Etat, dettes contractées auprès des commerçants allemands et français de la place, atteignaient des sommes faramineuses. Les lois venaient consolider des dettes qui l\'avaient déjà été en convertissant en dollars des dettes originalement libellées en gourdes avec des taux d\'intérêt plus alléchants. La Banque Nationale d\'Haïti (BNH) fut chargée de la maîtrise d\'oeuvre de la Consolidation, c\'est-à-dire de l\'échange des titres des anciennes créances contre les bons consolidés. L\'entreprise de consolidation devait servir de terrain à une fraude gigantesque commise systématiquement entre 1892 et 1901 évaluée dans l\'acte d\'accusation en date du 27 octobre 1904 à 3.428.500 dollars, soit plus de deux tiers des recettes budgétaires annuelles estimées alors entre quatre et cinq millions de dollars américains. Remarquons que ce montant est supérieur aux deux (2) millions de dollars cités par la Commission d\'Enquête en 1903 et mentionnés par Joseph Chatelain. Les commanditaires et bénéficiaires de cette fraude sont le Président Tirésias Simon Sam, ses Ministres et conseillers, et les dirigeants allemands et français de la Banque Nationale d\'Haïti (BNH). Essentiellement les bons émis par le gouvernement pour consolider la dette furent l\'objet de toutes sortes de trafic, de double paiement, de commissions illicites, de majorations des montants et des taux d\'intérêt, de paiements pour des travaux imaginaires, etc. La mise à sac méthodique des fonds publics révélée par le Procès de la Consolidation donne le vertige. Tant les coupables sont importants et les montants élevés. Le dossier a pu prendre le chemin de la justice essentiellement à cause des contradictions entre le gouvernement de Nord Alexis et la Banque Nationale d\'Haïti devenue une vraie vache à lait qui, à cause du monopole qui lui était concédé sur le financement de l\'économie, en organisa plutôt la mise à sec. Le procès a aussi servi à donner le change, sinon un ouf de soulagement, à une partie de l\'opinion exaspérée par la sanglante répression du gouvernement de Nord Alexis contre les Libéraux lors de la guerre civile de 1902. On ne saurait considérer le Procès de la Consolidation comme une tentative du Président Nord Alexis de proposer une nouvelle relation dans les rapports du citoyen à la chose publique. Nous avons déjà mentionné les pratiques corruptrices dans l\'entourage rapproché et familial du Président. Mais à ceux qui seraient tentés de dire que le système de gouvernementalité close avait cédé la place à une ouverture maximum d\'esprit, ils peuvent se référer au cas de Cajuste Bijou, Ministre des Finances et du Commerce de Nord Alexis. En effet, ce dernier, en septembre 1904, fut pris la main dans le sac dans un scandale financier qui risquait d\'éclabousser plus d\'un dans le gouvernement. Il fut mis en accusation par la Chambre des Députés qui le traduisait en justice devant le Sénat érigé en haute cour de justice. Les plaintes retenues contre lui allaient des dépenses non conformes avec les règlements du service de la Trésorerie, aux abus de pouvoir et usage de faux. Mais les poursuites contre Cajuste Bijou cessèrent aussi vite qu\'elles avaient commencé quand le Président Nord Alexis se rendit compte que les interrogations d\'un tel procès risquaient de remonter très haut dans son entourage le plus proche. Le Procès de la Consolidation confirme les doutes exprimés par Alexandre Lilavois qui, dans un article paru en mai 1902 dans le journal la Tribune Populaire émettait des soupçons sur la dilapidation des deniers publics par les dirigeants de la BNH. Ces soupçons se révèlent la partie cachée de l\'iceberg quand Thimoclès Lafontant, un employé de la BNH, découvre que, d\'une part, des effets du gouvernement (il s\'agissait des traitements des anciens Ambassadeurs Félix Déjean et Charles Laforestrie respectivement à Londres et à Paris), présentés pour être payés par Louis-Roland Michel, un employé du Ministère des Relations Extérieures avaient déjà été payés ; que, d\'autre part, les personnes concernées étaient décédées depuis. La pratique consistant à faire disparaître les dossiers et archives a été battue en brèche et le pot aux roses a été découvert car Thimoclès Lafontant gardait chez lui une copie écrite à la main des effets et traitements déjà payés par la banque. Alors, le gouvernement de Nord Alexis décide de nommer une commission d\'enquête qui lui fait un rapport détaillé désignant une liste de magouilleurs et corrupteurs dont le Président de la République Tirésias Simon Sam, les membres de son cabinet ministériel, et le personnel dirigeant de la BNH. Le cabinet ministériel impliqué et condamné dans le scandale de la Consolidation était composé de Brutus Saint Victor (Ministre des Relations Extérieures et des Cultes), Pourcely Faine (Ministre des Finances et du Commerce), Vilbrun Guillaume Sam (Ministre de la Guerre et de la Marine), Tancrède Auguste (Ministre de l\'Intérieur et de la Police), Cincinnatus Leconte (Ministre des Travaux Publics et de l\'Agriculture), et Luxembourg Cauvin (Ministre de l\'Instruction Publique et de la Justice). L\'enquête se déroule dans un haut degré de transparence. Les irrégularités et les passe-droits sont répertoriés avec précision. La mauvaise gestion de la BNH dont se plaignait depuis des années nombre de citoyens haïtiens est démontrée dans les dysfonctionnements constatés. Les principaux suspects sont convoqués devant les tribunaux et les conclusions du procès n\'épargnent aucune personne impliquée de loin ou de près dans cette affaire. Plus de cent cinquante (150) séances d\'audition et plus de deux cents (200) témoins. Les procès-verbaux des dépositions de tous les acteurs de ce scandale financier jettent une autre lumière sur l\'affaire. L\'action publique est menée jusqu\'au bout avec les poursuites pénales de rigueur. La gestion de la Banque est compromise ainsi que celle de l\'Etat. L\'interrogatoire des cadres dirigeants de la BNH en charge du management, dont son Président M. Joseph de la Myre Mory (français), son Sous-directeur Georges Olrich (allemand), son Chef des succursales et agences Jean-Baptiste Poute de Puybaudet (français) et son Sous-directeur du portefeuille Rodolphe Tippenhauer (allemand), donne un luxe de détails sur les procédés de contournement mis en oeuvre, en accord avec les Ministre des Finances, pour voler l\'Etat. Dans ce cadre, tout est passé au peigne fin. En un mot comme en cent, les responsables de la Banque de connivence avec le Président de la République et ses Ministres ainsi que des hommes de paille ont sciemment décidé de voler l\'Etat en remettant dans le circuit financier des créances déjà acquittées, en créant d\'autres pour lesquelles la banque n\'avait parfois aucun dossier, en présentant des dossiers au nom de débiteurs fictifs, etc. Les bons ont été distribués aux hauts cadres du gouvernement, de l\'administration, et du commerce en contrepartie de leur silence. 2ème partie Le scandale de la Consolidation est la répétition 25 ans plus tard de celui orchestré par le gouvernement Domingue/Rameau lors de l\'emprunt de 1874-1875. C\'est ce qu\'explique Fleury Féquière, un membre de la Commission d\'Enquête. «Il faudrait remonter à vingt-quatre ans en arrière, écrit-il, pour rencontrer une telle effronterie dans la dilapidation de la fortune publique, à cette différence près que ceux d\'alors moins artistes, avaient fourré la main directement dans le trésor pour y puiser l\'or national, tandis que ceux du millésime 1900, plus roués et plus habiles dans le savoir-faire en déprédations, avaient pratiqué l\'art des écritures fictives, des fournitures et des travaux imaginaires, des doubles emplois ouvragés sans le moindre scrupule, des fausses créances fabriquées avec une désinvolture sans pareille, de fortes économies exigées par pression sur des créances sincères, puis détournées au profit de tel Ministre ... » Le tableau 1 tiré des informations publiées dans le journal Le Soir de Justin Lhérisson donne la liste de quelques-uns des «bénéficiaires de l\'assiette au beurre » ainsi que les obligations qu\'ils reçurent. Il importe de rappeler que les obligations mentionnées ne représentent qu\'une partie des sommes extorquées frauduleusement qui totalisent plus de trois millions de dollars. Tirésias Simon Sam, le Président de la République de l\'époque au cours de laquelle ces déprédations furent commises, avait déjà pris la fuite avec une fortune s\'élevant à douze (12) millions cinq cent mille francs, soit plus de deux millions et demi de dollars. Après plus d\'un an d\'auditions et de délibérations, la logique interne du système est dévoilée et les fossoyeurs des finances publiques haïtiennes qui se trouvaient en Haïti seront mis sous les verrous. Ceux qui avaient eu le temps de s\'enfuir furent condamnés par contumace. Le jugement prononcé contre les accusés donne un lifting à la justice haïtienne trop longtemps obligée de s\'aligner sur les visions à court terme du pouvoir exécutif. Nous en extrayons un passage pour montrer aux lecteurs la détermination des juges. «La crise financière intense qui étreignait le Pays comme un puissant étau et menaçait de l\'étouffer, crise dont il ressent encore les funestes conséquences et dont la Consolidation devait cependant, pensait-on, diminuer la violence, a été une espèce d\'hippodrome, un vaste champ de courses où les passions les plus malsaines galopaient à bride abattue, maculant de boue l\'honneur national par le pillage éhonté des deniers publics sans trêve, sans merci, ne donnant quartier à rien, pas même à la faible obole du soldat. Les accusés qui ont reculé les colonnes d\'Hercule du monde connu du vol, accusés parmi lesquels figure le beau sexe dans la personne de Madame Constance Sam, en fuite, ont élevé entre la Justice et eux, un rempart de mensonges, pensant échapper ainsi au verdict qu\'ils méritent à tous égards. A les en croire, ils se faisaient entre eux des largesses, et ce n\'étaient que cadeaux qui pleuvaient pendant tout le cours de la Consolidation. En réalité, les uns recevaient le prix de leur complicité, d\'autres celui de leur coupable silence, sachant que la valeur qui leur était donnée en paiement de ce mutisme avait été obtenue à l\'aide de crimes. La Banque qui, depuis sa création, pareille à la pieuvre, pompe notre sang, c\'est-à-dire notre or, avec ses tentacules, partout où elle les applique, n\'aurait pas manqué de fournir des généraux à cette légion du vice et de la corruption dont chaque être taré qui la compose sue le crime par tous les pores, légion qui a eu pour chefs supérieurs, un Président d\'Haïti et tous ses Ministres d\'alors, sans en excepter un seul. » Bien sur le procès n\'a pas fait des heureux dans les milieux diplomatiques. Il n\'y a pas longtemps qu\'un Ministre des Affaires Etrangères d\'une puissance européenne déclarait qu\'il n\'y avait pas de choix entre solution réaliste et solution éthique. Et que l\'opposition entre les deux relevait plutôt de la théorie. En matière de politique étrangère vis-à-vis d\'Haïti, il s\'est agi pour les puissances européenne et nord-américaine de défendre leur intérêt national en résistant contre les intérêts de leurs adversaires. Haïti a toujours fait les frais de la politique réaliste de ces puissances basée sur la force et les rapports de force. Et dans le cadre du Procès de la Consolidation, en 1904, quand toutes les preuves indiquaient la gigantesque fraude orchestrée par les banquiers français, les pressions venant des milieux diplomatiques de ce pays monteront au créneau pour mettre fin au procès. Tableau 1. Quelques bénéficiaires du scandale de la Consolidation Banque Nationale d\'Haïti (30.000) J. de la Myre Mory, Directeur de la banque (30.800) G.Olrich, sous-directeur de la banque (30.800) B. de Puybaudet, Chef du service de la banque (6.000) R. Tippenhauer, Chef de service de la banque (5.000) Général Tirésias Simon Sam, Président, (30.000) A. Painson, employé de la banque, (1.500) Brutus Saint-Victor, Ministre (10.000) Gédéus Gédéon, Ministre, (10.000) V. Guillaume (10.000) G. Keitel, et Cie, grand commerçant, (20.000) Pourcely Faine, Ministre (80.900) M.A. Malebranche (5.000) Pierre Antoine Stewart, Ministre (10.000) Total Général........(270.000) Corrompre le peuple en le maintenant dans l\'ignorance avec des écoles borlettes Dans le jeu de destruction de tout ce qui pense auquel se livrent les haïtiens, l\'Etat marron est en première loge pour privilégier l\'ignorance et le refus de savoir. Destruction ontologique. Le combat contre l\'intelligence est érigé en principe. N\'a-t-on pas vu plusieurs des condamnés du Procès de la Consolidation, en commençant par le Président Cincinnatus Leconte, devenir Présidents de la république ? La société haïtienne indique depuis qu\'elle sait bien utiliser ses compétences ! Et dans ce cadre, la promotion des dirigeants corrompus est devenue une stratégie. Une composante fondamentale de l\'organisation internationale de la faillite des Etats. Depuis toujours les cartels se sont arrangés pour accroître ou diminuer les prix sur les marchés mondiaux au détriment des Etats. Les contacts politiques remplacent les capacités et on devient professeur surtout quand on a le bon piston. Ce qui est déjà beaucoup car dans le climat de castration des esprits s\'est développée « une mentalité odieuse née des succès que donne le triomphe des révolutions fréquentes, laquelle montre l\'inutilité des efforts dépensés en vue d\'acquérir le plus d\'instruction possible ». On corrompt le peuple en le maintenant dans l\'ignorance et dans l\'obscurité afin que dans son abrutissement il soit corvéable et qu\'on le fasse voter pour qui l\'on veut, gardant ainsi le pouvoir à perpétuité avec en plus la bonne conscience que rien de mal n\'est fait. Le peuple Caco sera mis au centre du dispositif du pouvoir et de sa conquête. La semence de la corruption généralisée mise en orbite par l\'Etat marron réside dans la manipulation du désir de reconnaissance du peuple. C\'est avec cette corruption « par le bas », du troisième type, qu\'Haïti rentre dans le 20ème siècle. Lors du Procès de la Consolidation en 1904, le témoignage de Saintilus Désir, cordonnier de son état, ignorant son âge et travaillant à la Banque Nationale d\'Haïti comme caissier montre bien cette corruption par le bas à l\'oeuvre. A la question du procureur : « A-t-on l\'habitude à la Banque de vous charger de certaines sommes à porter à des tiers ?», Saintilus répond : « Il y a à peine deux ans, Monsieur Tippenhauer remit à Monsieur Phelps, qui est mort, deux sacs d\'argent pour être donnés à Monsieur Faine. Monsieur Phelps rentra avec moi dans un bus et nous nous rendîmes au magasin de Monsieur Faine, où les deux sacs furent remis par Monsieur Phelps à Louis Faine et je m\'en retournai à la banque ». Saintilus Désir déclara avoir eu à donner des valeurs en billet à Monsieur Faine de la part de Monsieur de la Myre Mory, Directeur de la Banque. Avec le pouvoir qu\'il détient, Monsieur de la Myre Mory porte Saintilus Désir à se conduire d\'une manière qu\'il ne l\'aurait pas fait peut-être spontanément. C\'est ainsi que les dirigeants militaires et les grands propriétaires terriens interviennent auprès du peuple avec le pouvoir qu\'ils détiennent pour persuader les paysans de les suivre dans leurs aventures de conquête du pouvoir. Et c\'est justement quand cette capacité de corruption du pouvoir crée des réseaux dans tous les secteurs de la société que l\'engagement civique diminue et disparaît. La vertu civique du bien public, la solidarité, la confiance et la tolérance se sont érodées au profit des combines de toutes sortes organisées autour des réseaux de clientélisme des commandants militaires associés aux négociants consignataires. La fragmentation de la société haïtienne s\'est accentuée avec les guerres civiles, les pratiques religieuses anti-vaudou, les dépossessions terriennes qui ont accompagné le contrat de chemins de fer Mac Donald et l\'émigration des paysans haïtiens vers Cuba. Tout cela s\'est traduit par un déclin du capital social dans le sens que donne Robert Putnam à ce concept. L\'intolérance triomphante et le manque de confiance des Haïtiens entre eux ont produit la méfiance vis-à-vis de l\'Etat marron et de ses institutions (armée, police, tribunaux, etc.). L\'érosion de la confiance des haïtiens entre eux est considérée par certains comme résultant du vaudou. Les traditions vaudou casseraient la confiance réciproque entre les croyants car la réussite économique est vue comme le résultat de sacrifices mystiques et d\'actes de sorcellerie et le mal (la maladie), selon le ougan (prêtre) sorcier, est toujours attribué à un voisin, un parent ou un proche. « Ces ougans sorciers, écrit le Dr. Yves Saint Gérard, ont une approche de la maladie - le mal venu de l\'autre, cet éternel conspirateur qui hante la pensée de l\'Haïtien - qui leur permet d\'instaurer ce cercle vicieux infernal de renvoi perpétuel de maux ». Une autre lecture veut que la malveillance et la méfiance (en particulier contre les mauvais esprits) en milieu vaudou s\'explique par la répression dont seraient victimes les membres de ce culte, conscients de l\'image négative que leurs détracteurs propagent. L\'environnement d\'insécurité et de peur qui prévaut dans les campagnes haïtiennes, selon Luc-Joseph Pierre, contribue au maintien de la suspicion et de la méfiance. Enfin tout en reconnaissant au vaudou un rôle d\'intégration dans les campagnes, Micial M. Nérestant, en parlant de la fonction économique de ce culte, ne peut passer sous silence l\'atmosphère de méfiance dans laquelle les vaudouisants vivent. Se référant à l\'influence du vaudou dans les marchés, Nérestant écrit : «Une fois au marché ils (les vaudouisants) se mettent en devoir de balayer leurs tentes, de les asperger d\'une eau spéciale préparée à cette fin. Ils sont très méfiants à l\'égard de leurs pairs et ne font d\'échanges qu\'à condition qu\'on achète leurs produits. S\'ils le font pour une personne suspecte, ils prennent le soin de « casser » les extrémités du billet reçu ». 3ème partie On ne saurait nier que l\'érosion de la confiance dans la société haïtienne est surtout due à «la peur et à la terreur qui sont devenues des éléments intrinsèques de la structure mentale de l\'esclave, du bossale-marron, du paysan confronté à l\'insécurité permanente d\'origine multiple et variée ». Une récente enquête menée par le Ministère des Finances en 2003 conclut que « la prudence est la règle dans les relations interindividuelles ». 88.8% des personnes enquêtées « déclarent faire attention plutôt que de faire confiance à presque tout le monde. Il s\'agit là d\'une attitude largement partagée indépendamment du milieu de résidence, du département géographique, du sexe, de l\'âge et du niveau de revenu du ménage d\'appartenance ». Mais cette érosion de la confiance vient surtout de la réalisation du haut degré de corruption politique mais aussi économique et financière qui caractérise la classe politique et économique. En ce sens et contrairement aux argumentations de Mattei Dogan, en Haïti, les scandales ne sont pas des symptômes de la vigueur démocratique. Le scandale de la Consolidation n\'est ni le résultat de la liberté de la presse et encore moins celui de l\'indépendance des tribunaux. Le scandale de la Consolidation est le résultat d\'un règlement de comptes entre factions rivales. On le sait, il n\'y a aucune transparence dans le décor gouvernemental. Le Sénateur Nemours Auguste a décrit l\'environnement idéologique de l\'époque caractérisé par un système symbolique qui promeut le «degré zéro» de la soumission de l\'individu devant l\'autorité politique, en particulier le Président de la République. Les Libéraux profitèrent du moment de désarroi provoqué par le scandale pour exposer l\'ampleur du mal. Ils analyseront dans le détail les mécanismes de ponction et de soustraction utilisés par les coupables pour s\'enrichir. Mais comme l\'a montré Mattei Dogan, pour les scandales de corruption en Italie et en France dans les années 1980-1990, le scandale de la Consolidation a contribué à augmenter la méfiance des populations et à discréditer les élites politiques. L\'impunité et la grâce dont ont bénéficié les condamnés du Procès de la Consolidation ont enhardi les coupables et autres protagonistes. Comme l\'explique Jean Price-Mars, un témoin de l\'époque, écrivant en 1961 : « on a traîné plus de 20 à 30 personnes sur la sellette criminelle pour rendre compte du partage illicite de $1.200.000 environ, mais que faut-il dire de la cascade de millions de dollars dont disposent ou ont disposé frauduleusement telles et telles personnalités politiques entre 1905 et une époque très récente selon les accusations que la malignité publique a portées contre elles ? On voudrait en douter. Mais à quelle source inépuisable ont-elles donc tiré les centaines de milliers de dollars qui leur ont servi à construire les somptueuses villas, les palais seigneuriaux qui attestent l\'énormité de leur fortune ? De quels procédés, de quelle baguette magique s\'est-il servi, cet ancien fonctionnaire, pour laisser très récemment à son patrimoine quelques six cent mille dollars sans compter nombre d\'importants immeubles ? Est-il exact que certaines enquêtes poussées dans les banques étrangères, américaines, canadiennes et suisses aient révélé que les fonds déposés par des haïtiens, anciens fonctionnaires publics, dépassent cinquante millions de dollars ? Combien de ces millions de dollars n\'ont-ils pas été les résultas de la dilapidation du Trésor public de ces cinquante dernières années ? ». En réalité, les vastes spoliations révélées dans l\'affaire de la Consolidation relèvent d\'un tronc commun qui est celui de vouloir s\'enrichir sans travailler dans l\'Etat marron. C\'est le legs du colonialisme esclavagiste intériorisé par les haïtiens. S\'il existe depuis 1804 une pression financière des marchands consignataires pour garder l\'Etat dans une situation de marronnage caractérisée par une tendance à la baisse des recettes publiques ne permettant pas à l\'Etat de faire face à ses engagements, il convient de se demander pourquoi, les gouvernements successifs ont combattu les Libéraux et tous ceux qui voulaient arriver à un assainissement financier et administratif. Que la triade des commandants d\'arrondissements (CA), fonctionnaires de douane (FD) et commissaires de gouvernements (CG) fasse cause commune pour faire de la contrebande et ainsi diminuer les revenus de l\'Etat central peut s\'expliquer par le voile d\'ignorance. Ce qui est moins immédiatement évident, c\'est la raison pour laquelle les gouvernements ont continué à contracter des emprunts intérieurs à des taux onéreux auprès des commerçants de la place. Le cercle vicieux de l\'Etat marron était sans bornes. Des recettes disponibles insuffisantes. De nombreux contrats inexécutés. Des années de subvention impayées aux compagnies électriques, maritimes, de tramways, de construction de routes, de transport de courrier, etc. Des bons à échéance dûs. Des appointements de fonctionnaires avec des arriérés de plusieurs mois. La liste des désastres financiers est interminable. C\'est devant cette déroute financière que la consolidation des dettes devint un expédient vite exploité par Pourcely Faine, le Secrétaire d\'Etat des Finances, et ses associés publics et privés, pour avoir des ristournes personnelles. La corruption crée une situation de dégoût à ceux qui ont une conscience critique et leur enlève la colonne vertébrale. Les esprits avertis de l\'époque ne seront pas dupes. Le travail réalisé par le libéral Camille Bruno, le financier Alexandre Lilavois et l\'administrateur Ducasse Pierre-Louis, respectivement Président, Rapporteur et Secrétaire de la Commission d\'Enquête Administrative chargée d\'instruire le dossier, a montré la collusion des autorités bancaires avec les Ministres du gouvernement pour voler l\'Etat. Un cas classique de la théorie de l\'agence. En montrant comment de manière délibérée le montant de la dette convertie était augmentée pour donner des prébendes au Président Sam, à ses Ministres, aux commerçants allemands dont M. Hermann, et aux cadres supérieurs de la Banque, la Commission d\'Enquête a démontré l\'existence, même dans l\'enfer des exactions, de gens intègres ayant l\'esprit droit et un sens élevé de la justice. L\'appel des Libéraux pour un changement dans la manière de gérer l\'Etat ne sera pas tardif, mais ne produira pas de changement profond au sein de la clase politique. Georges Séjourné, un critique de l\'époque traduira cette préoccupation en disant : «Le Procès de la Consolidation peut devenir la base de la plus sérieuse réforme à Haïti ; ou il marquera la dernière convulsion. On ne peut plus retourner aux vols passés ; il faut suivre l\'exemple tracé sur quelques victimes de circonstances qu\'ils n\'ont point créées, -- d\'habitudes malheureuses auxquelles ils ont cédé. Refaire le milieu en donnant au pays une organisation intelligente, honnête et sérieuse : voilà l\'oeuvre que le Gouvernement aura à entreprendre après le procès et ce sera le salut». Rien n\'y fit, car la mafia des Consolidards triompha contre Anténor Firmin en 1911 en imposant sa rapacité et son intelligence comme principes civiques. Alors, les valeurs prébendaires resteront dominantes, évacuant toute autre considération que celle des intérêts matériels dans la logique sociale. La punition manquée des Consolidards les a enhardis. En réalité, la corruption est fière d\'elle-même avec les Consolidards allemands qui, après le Procès de la Consolidation de 1904, se recyclent dans la société de chemin de fer PCS. En effet, tous les investisseurs allemands de la société PCS furent interpellés lors du Procès de la Consolidation mais aucun ne fut condamné. Du côté haïtien, on retrouve en force dans le gouvernement d\'Antoine Simon (1908-1911) trois des Secrétaires d\'Etat sur cinq qui étaient des gens associés aux affaires véreuses. Jean-Chrysostome Arteaud est connu pour avoir été condamné lors du Procès de la Consolidation, au point qu\'il avait mis l\'océan entre lui et l\'Etat haïtien afin de ne pas être inquiété. Il revint en force sous le gouvernement d\'Antoine Simon, fut pardonné par décret et nommé Ministre de la Justice et des Cultes. C\'est aussi le cas avec Candelon Rigaud, nommé Secrétaire d\'Etat des Finances et du Commerce en 1909. En tant qu\'ex-Directeur de douanes aux Gonaives et Contrôleur des douanes à Petit Goâve et à Jérémie, il « a perçu de larges sommes en participant à la contrebande » à ces postes, selon le Ministre américain Furniss. C\'est aussi le cas avec Pétion Pierre-André, ex-Secrétaire d\'Etat sous Nord Alexis de 1905 à 1907 qui «s\'est fait beaucoup d\'argent de façon irrégulière, dans les diverses positions qu\'il a occupées sous l\'administration Nord Alexis ». La corruption financière se servait aussi des prétextes politiques pour s\'autojustifier. C\'est ce qu\'explique Caius Dautant, Chef de Service de Louis Edouard Pouget, Ministre des Finances, ayant remplacé Candelon Rigaud en 1910. Insistant auprès du Ministre des Finances pour que ce dernier fasse brûler les vieux billets de cinq gourdes, Caius Dautant s\'entendit dire par Pouget : « Je garde ces valeurs en caisse pour mettre les fauteurs de trouble, les révolutionnaires incorrigibles, à la raison. Avec le million de nickel, je réponds des brigands du Nord. Je n\'ai pas dit, Monsieur Dautant, que vous êtes un firministe révolutionnaire, mais ce que vous exigez maintenant est contre les intérêts et la politique du Gouvernement que nous devons servir loyalement». Cette technique de gouvernementalité consistant à corrompre les révoltés avec les fonds des caisses noires de l\'Etat ne date pas d\'aujourd\'hui et fait partie des illégalismes de droits dont parle Michel Foucault. Le triomphe du faux Comme le disait Max L. Hudicourt dans son journal Combat en 1940 «Tout est faussé dans la nation. Une régénération totale s\'impose ». Ce triomphe du faux se voit surtout dans le dressage de la classe politique réalisé par les forces d\'occupation. Quand le conseiller financier américain William W. Cumberland explique comment le président Borno deviendra mielleux à son endroit, après qu\'il eut gardé le salaire de ce dernier jusqu\'à ce qu\'il exécute une décision qu\'il voulait, c\'est un trait marquant de la politique du ventre qui ressort avec netteté. On conduit l\'Autre par le ventre, le sexe, l\'argent, un poste diplomatique ou dans la fonction publique, et parfois pour bien moins que cela, une voiture, et même une invitation à la fête du 4 juillet à l\'ambassade américaine. On conduit l\'Autre par une corruption qui peut être violente et autoritaire mais aussi tolérante par des restrictions et des interdictions doucement appliquées ou encore des avantages et des considérations judicieusement accordées. Et depuis lors, le poids considérable des Américains dans l\'arène politique haïtienne n\'a jamais diminué. La corruption invisible que charrie ce poids considérable revient à donner une ou des rétributions matérielles ou psychiques à tous ceux et celles qui s\'exécutent selon leurs désirs. A ce niveau, les revenus psychiques dépassent les revenus matériels. Certains iront même au devant des désirs supposés des Américains pour en faire des lois. La carotte de l\'aide, longtemps avant celle des visas pour émigrer, s\'est révélée très performante dans la conduite de la conduite de la classe politique pour la promotion de ce que des fonctionnaires du moment perçoivent comme les intérêts américains.
Leslie Péan
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