Commentaires sur la conjoncture (2)

Ce qu\'on aurait dû faire... ce qui reste à faire...

Publié le 2004-12-28 | lenouvelliste.com

David Adès Il y a déjà longtemps que nous nous exprimons au sujet de cette conjoncture, bien avant que nous y soyons embarqués. Nous l\'avions par deux fois qualifiée de \"L\'après-Taliban\", par comparaison au régime tortionnaire, sanguinaire afghan. Nous nous excusons donc auprès de nos lecteurs s\'ils nous surprenaient à nous répéter et si certaines idées étaient abusivement utilisées. Nous n\'avons jamais cessé de plaider la cause de la sécurité et la paix des rues. Question primordiale, essentielle, car aucun progrès ne peut être réalisé sans ce sine qua non absolu, et nous n\'allons pas nous appliquer à démontrer la nécessité de ce projet au risque de nous taxer de naïveté. C\'est par là qu\'on aurait dû commencer: Avoir un plan de stabilisation haïtien et poser des conditions d\'acceptation par ces sélectionnés, choisis pour remplir les plus hautes fonctions du Gouvernement, et ceci aurait tout son poids dans les relations futures avec les forces d\'occupation. Mais l\'honneur fait à ces technocrates était trop grand pour mériter une quelconque objection et nous voilà partis avec eux pour une nouvelle aventure ! La question de sécurité est intimement liée aux problèmes créés par le démantèlement de l\'Armée par simple décret présidentiel. On s\'étonne d\'entendre le Premier ministre déclarer qu\'il n\'a point mission pour rétablir, en somme, la sécurité du pays. De quelle mission êtes-vous donc chargé, M. le Premier ministre? Si les intérêts du peuple haïtien ne peuvent être sauvegardés, à quoi sert donc votre mission? Ces questions devraient être posées au préalable, avant d\'entrer en fonction et non après avoir promis qu\'à \'\" l\'impossible nous sommes tenus\". Et puis, en dépit de ses judicieuses suggestions, montrer de l\'agacement pour les opinions de la Presse, voilà qui tient de l\'inconstance, alors qu\'on avait déjà applaudi votre déclaration - jugée sincère - que vous seriez à \"l\'écoute de la Presse\". Vous tombez dans le travers de ceux dont le Pouvoir a tellement infatué que vous vous croyez déjà au-dessus de toute critique. On voudrait encore vous faire confiance, redressez-vous donc, vous avez du temps pour ce faire. Ce qu\'on aurait dû faire? Puisque les moyens financiers nous font défaut pour entreprendre des travaux d\'infrastructure, on aurait pu commencer avec des travaux d\'aménagement, de réparation, d\'entretien visibles, capables de donner un sens de changement pour le mieux à la population. Car l\'espoir est un élément clé dans tout gouvernement de transition. Et nous constatons, qu\'après Lavalas, on regrette déjà le temps où les Haïtiens étaient seulement miséreux. Vous n\'allez point avec des promesses gagner des batailles, mais l\'espoir fait vivre, dit-on familièrement ! Ce que vous auriez dû faire ? Agir avec fermeté et non point baisser l\'échine devant le jeu des Américains qui ont fait de notre pays leur champ d\'expérience, leur cobaye favori. Ils nous prêchent ici en Haïti la réconciliation nationale, alors que les trétaux sont montés en Irak pour guillotiner les chefs de l\'ancien régime. Ils exigent de nous un comportement de \"civilisé\", d\'individus sans ressentiment, froids d\'esprit, alors que toute notre histoire est faite de vengeance, un héritage de la Révolution française. Aussi, en ignorant trop souvent nos traditions, nous recommandent-ils des solutions hors de nos moyens. En préconisant l\'insertion des Lavalassiens dans le Conseil électoral, ils ont faussé la vision politique dans laquelle devrait s\'engager le pays, ce qui a contribué à la crise actuelle au sein du CEP. Nous avions demandé au gouvernement d\'user de prudence vis-à-vis des Américains, d\'avoir l\'esprit en éveil, car à chacune de leurs propositions, il y a toujours une pierre d\'achoppement à éviter. On dirait qu\'ils ont pris un malin plaisir à brouiller les cartes et exiger de nous le bon ordre des choses sous peine de nous déclarer incapables et mériter la longue tutelle, du moins, le protectorat annoncé. Pour être à l\'écoute de la presse, il faudrait donc créer un Bureau de liaison de la Presse qui informerait le Premier ministre des échos de la rue et ceci resterait une Institution durable dans les moeurs politiques du pays. Depuis des mois, la question des Chimès et de l\'Armée occupent la scène politique, parce que les Américains ont légitimé le pouvoir Lavalas, hormis son chef, comme si on acceptait le concept de Gouvernement du parti Baas, sans Saddam. Est-ce donc pourquoi la situation ici parait si confuse, et ceci est voulu suivant le plan américo-dominicain de domestiquer l\'économie haïtienne. Pourquoi donc cette vindicte contre le peuple haïtien? Parce que l\'Haïtien trop souvent fait état de l\'héroïsme de ses aieux, sans autres ressources que cette bravoure qui irrite, parce que unique. \"Et depuis, qu\'avez-vous fait de mémorable?\" est la question qui devrait naturellement s\'ensuivre. Ainsi donc, leurs préférences vont aux Dominicains, moins fiers et plus facilement assimilables. Il y a lieu de remarquer que parmi tous les peuples occupés par les Américains, - du Japon, des Philippines, de Cuba, de la Dominicanie, de Puerto-Rico, etc. - Haïti est le seul qui ne joue pas au base-ball. L\'intransigeance de ce caractère aurait dû informer les occupants - s\'ils étaient de bonne foi - de la volonté de ce peuple de vivre suivant ses propres traditions, de ne pas se laisser assimiler, et ce sentiment de fierté ethnotypique demeure pour eux notre impardonnable péché. Au prime abord, il faudrait se débarrasser de tout vestige lavalassien: Demander à tous, par arrêté municipal, de nettoyer les murs des édifices privés et publics de manière à donner un visage neuf à la Capitale. Chut ! Peut-être devrait-on prétexter l\'occasion de la fin de l\'année? Pendant des semaines, on a débattu de la question de savoir que faire de cette tour inachevée érigée sur la place des Héros de l\'Indépendance? Pourquoi donc tant d\'énergie dépensée pour aboutir à la passivité, à l\'inaction? Ce résultat restera pour nous le symbole de l\'activité du Gouvernement provisoire: Beaucoup de palabres, sur travail inachevé. Plus près de nous, des militaires démobilisés ont occupé la résidence privée du président déchu en ayant soin de se faire autoriser par le maire de la commune. Ils furent traités comme de vulgaires squatters oubliant qu\'ils appartiennent à un corps constitutionnellement reconnu et qu\'ils ont rendu service à la Nation, il y a de cela moins d\'un an. Cette aversion déclarée contre ceux-là qui ont servi la Patrie tient de ce que la réorganisation de notre Armée est un projet opposé à l\'ambition dominicaine d\'hégémonie économique sur l\'île tout entière. Tant que notre pays n\'aura pas une force d\'auto-défense, il restera à la merci des humiliations dominicaines, sport pratiqué allègrement, routinièrement à la frontière entre nos deux pays. Après un bref séjour en République voisine, notre Premier ministre s\'est exprimé dans les mêmes termes que le président déchu, qu\'il existera entre nos deux peuples \"un mariage sans divorce\", certainement une traduction de l\'espagnol de quelque dicton cher au président dominicain. Notre prêtre-président pouvait parler ainsi de l\'indissolubilité du mariage religieux, mais notre Premier ministre doit savoir que le divorce existe en Droit Civil haïtien pour injures graves, sévices, incompatibilité de caractère... ce qui n\'est pas peu dire!. Le Premier ministre se donne bonne conscience quand il répète un peu trop souvent qu\'aucun membre de son Gouvernement ne briguera une place dans la prochaine Administratiion qui sortira des élections à tenir en 2005, promesse qui semble garantir la crédibilité et le sérieux de ces joutes électorales. Mais il y a lieu de douter de ses bonnes intentions, vu les relations du Premier ministre avec l\'Administration américaine. On peut desservir les intérèts du peuple, tout bonnement en s\'abstenant de remplir son devoir. Ne dit-on pas que notre actuel Premier ministre ambitionne, après avoir rempli avec fidélité cette fonction, une dignité de haut niveau aux Nations Unies, toujours avec l\'aval de Washington? La docilité sera ainsi récompensée. Et puis, il faudrait entamer une procédure judiciaire contre les membres du Gouvernement déchu et condamner par contumance les absents. Quand notre Premier ministre prétend que la Cour Internationale de Justice sera touchée de telles affaires, il sait bien que les lenteurs de la procédure et nos moyens financiers sont des hanicaps difficiles à surmonter. En facilitant l\'impunité, il prend encore conseil des Américains qui désirent voir ce pays sombrer au plus bas, manière de prouver qu\'ils ont eu raison de traiter avec indifférence ce mauvais élève des vertus américaines. Toute l\'Administration reste lavalassienne, à part quelques changements de chefs de service, ce qui encourage les chimès, à poursuivre leur combat. Est-ce incurie ou plutôt soumission aux diktats américains? De toute manière, cette situation rend perplexe tout citoyen désireux d\'entreprendre des affaires dans le pays. On ne sait à quel saint se vouer; aucun projet à moyen et long terme ne peut être envisagé du fait de l\'incertitude de la situation. Ce qui reste à faire? Corriger d\'abord les erreurs commises, puis lancer le pays vers un idéal accessible. Rien d\'extravagant, rien d\'ambitieux, seulement un plan dans lequel le jeune Haïtien doit se sentir guidé par un Gouvernement soucieux de la mobilité sociale, économique et culturelle. Il est de tradition chez nous que l\'Etat prenne en charge tous les besoins du citoyen. Il faudra donc l\'éduquer à savoir que cela n\'est plus possible, en d\'autres termes, l\'instruire par une éducation civique moderne, modelée sur des normes nouveaux. Puis, lui apprendre à s\'organiser en mouvements politiques selon sa conscience, à savoir se mobiliser et manifester pacifiquement. Un moyen éducatif serait de l\'encourager à former des associations de quartier. En effet, ces associations par leur multiplicité formeront un bouclier d\'efficacité pour la ville, ensuite pour le pays tout entier. La technocratie sans les ídées est une foi morte. Se déclarer honnête, cette magie, quoique nécessaire, ne suffit pas. Il nous faut, en outre, des leaders crédibles, capables de faire passer des messages audibles à la jeunesse. Il faut l\'avouer: nous, les ainés, appartenons à la génération de la honte, celle qui, pendant les 50 dernières années, ont souillé notre histoire, malgré les sacrifices des uns, les souffrances des autres. Si nous devons refaire ce pays, refaire cette nation, nous devrons oeuvrer au bien-être de la génération montante, qui, aidée de nos désastreuses expériences et animée de nouvelles perspectives, pourra remettre ce pays à neuf. Nous ne pourrons plus agir au petit bonheur, par \"flair\" par \"intuition\" politique. L\'heure des improvisations est passée. Il nous faudra un plan de développement général pour tout le pays, et c\'est la enième fois que nous en faisons mention. Si la communauté internationale fait la sourde oreille aux sollicitations du Gouvernement, c\'est à cause de l\'état d\'anarchie qui règne dans le pays et le laps de temps trop court pour implanter les projets soumis. Les banquiers doivent se sentir en confiance pour débourser, et rien ne fait douter davantage les bailleurs de fonds que l\'insécurité et l\'incertitude sur l\'avenir des projets à réaliser; ensuite, ils doivent pouvoir se demander quel gouvernement, quelle équipe nouvelle devra gérer les fonds reccueillis par le gouvernement intérimaire? Autant d\'incertitudes qui recommandent la prudence de ne décaisser que les sommes nécessaires pour faire marcher l\'Administration, car \" les emprunts d\'aujourd\'hui sont les impôts de demain\", et le peuple haïtien a déjà trop souffert de la gabegie administrative pour se mettre une nouvelle fois à bosser pour payer l\'impéritie et les inconséquences de ses dirigeants. Le travail du Gouvernement intérimaire devrait donc se limiter à la préparation des projets et lancer le pays dans la voie du progrès par une vision moderne de développement. Le Premier ministre désire créer l\'enthousiasme pour avoir reçu du Canada un don de 8 millions de dollars pour l\'achèvement de la route de Carrefour. Quelle honte de déclarer, avec fracas, l\'obole faite à notre pays, alors que ce projet aurait dû entrer dans un programme plus large de 3.000 kilomètres de route à construire pour un montant total de 3.000 millions de dollars US! Ces règles de conduite sont normales pour tout gouvernement soucieux du bien public. Aucun projet ici proposé ne coûtera des sommes exorbitantes que ne peut se procurer elle-même l\'administration haïtienne. La mendicité est un mal curable, et il est grand temps que l\'exemple vienne d\'en haut. Nous nous rejouissons trop facilement de l\'attention accordée à nos problèmes par les étrangers alors que nous avons ici même les ressources humaines et matérielles pour nous en sortir honorablement. Il nous faut avoir le courage de nos convictions et alors rien ne nous sera impossible, et nous pourrons aller, nous aussi, à la cueillette des étoiles.
David Adès
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