Un personnage à traiter avec égard

Publié le 2004-12-27 | Le Nouvelliste

Par Carl Labossière Je suis loin d\'être proche de Madame Odette Roy Fombrun. Je la trouve, à certains moments, \"envahissante\" ( excusez le manque de galanterie ), intervenant sur tout et n\'importe quoi, ne maîtrisant pas toujours la complexité des sujets qu\'elle aborde. Cependant, j\'estime que sa \"visibilité\" parfois intempestive procède d\'un bon naturel. Celui de la bonne élève des Bonnes Soeurs qui aimerait partager avec les autres ce qu\'elle croit être beau et bien. Malgré ces réserves, j\'ai Madame Odette Roy Fombrun en très grande considération. Son incontestable amour de la patrie - amour qu\'elle clame, qu\'elle assume de toutes les fibres de son être - en fait une grande dame. J\'apprécie qu\'elle a contribué à former ma jeunesse aux respect des valeurs citoyennes. Et, dans mes moments de doute, de découragement, de désespoir, je me récite à moi-même ces vers de je ne sais plus quel auteur qu\'elle a eu la patriotique intelligence d\'insérer dans son Manuel d\'Instruction Civique et Morale : ( de mémoire ) \" Pour voir les soldats défiler A côté de moi dans la rue Avec son enfant dans les bras Une femme était accourue Une femme au regard craintif En deuil, en haillons de misère Et l\'enfant ètait bien chétif Et bien triste la pauvre mère Mais ses yeux flétris par les pleurs A son petit garçon sourirent Quand parurent les deux couleurs Et que les fronts se découvrirent ...\" On ne remue plus ainsi les jeunes. On n\'enseigne plus aux âges malléables que, par-delà les contraintes et carences, \" la patrie est la terre que nos ancêtres nous ont laissée en héritage\". Et voilà où nous sommes arrivés. Pour s\'être consacrée à cette entreprise de façonnement des âmes dans le sens de de l\'exaltation des vertus qui font mériter le beau nom d\'Haïtien et s\'être attachée à persévérer dans son sacerdoce ( qui peut, certes, être contesté mais dont on n\'est pas en droit de douter de la sincérité ), Madame Odette Roy Fombrun s\'est donné une dimension qui l\'élève au-dessus du commun. Et rien de ce qu\'on sait de son comportement ne permet de penser qu\'elle a démérité de l\'auteur du Manuel d\'Instruction Civique et Morale. Un tel personnage s\'impose à être traité avec égard. Et voir son nom figurer dans une liste infamante, sans argumentation pour étayer cette insertion, cause un choc, révolte même. Beaucoup plus que des insinuations, il faut des preuves a contrario solides, indéniables, irréfutables pour écorner le beau renom dont elle s\'est dotée. Et même si on rencontrait des cas d\'ombres, le passif des faiblesses qui seraient relevées devrait peser plus lourd que l\'actif de ce qui a été apporté au pays. On objectera que la correspondance administrative dans laquelle est mentionné le nom de Madame Fombrun était à circulation interne et restreinte et qu\'il s\'agit d\'une demande normale d\'investigation dont peut être l\'objet n\'importe quel citoyen sans pour autant que son honorabilité ne soit mise en question. L\'objection parait tenir. Mais parce que cette sorte de correspondance est susceptible d\'entrainer des suspicions ne devrait-elle pas être entourée de toutes les précautions de discrétion, surtout lorsque des personnalités d\'une certaine envergure y sont citées?! Sa diffusion ne serait-elle pas une de ces fuites orchestrées à partir de motivations inavouées?! Depuis 1986, les temps iconoclastes nous ont habitués à vivre et à regarder pour ce qu\'ils valent des amalgames vicieux qui tentent de saper les réputations assises. On se souvient de l\'indignation d\'un grand historien qui s\'était vu inconsidérément inclure dans un de ces scandales s\'enflant et se dégonflant comme des ballons de baudruche et ne visant, en fait, qu\'à alimenter les commérages d\'esprits vulgaires. Il avait accepté de céder à une institution, pour mise à la disposition du public et bien en deça de sa valeur certifiée, la précieuse collection d\'ouvrages haïtiens rares qu\'il avait engrangés tout au long de son existence. Des enquêteurs au petit pied ne se sont arrêtés qu\'à la somme qui lui avait été versée et l\'ont inscrit dans une liste de prévaricateurs. Dédaignant de se disculper et s\'enfermant dans un silence méprisant, le grand historien a remis l\'argent \"comme on jette un os aux chiens\" et a repris son trésor qui a toutes les chances d\'échapper au patrimoine national. Le plus drôle est que ceux qui, à l\'époque, jouaient les parangons d\'honnêteté ne se sont pas révélés aussi intègres que le laissait augurer la défroque d\'Elliott Ness à la manque dont ils s\'étaient accoutrés.
Carl Labossière Auteur

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