Les élections truquées de Louis Borno et leurs conséquences

Publié le 2015-12-09 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Islam Louis Etienne La Constitution haïtienne de 1918 a été écrite intégralement par un Américain, Franklyn Delano Roosevelt, et imposée à Haïti alors qu’il était secrétaire adjoint de la Marine. Il devint par la suite président des USA. C’était une figure remarquable du 20e siècle et le seul citoyen à avoir brigué la présidence et occupé le fauteuil présidentiel américain quatre fois. Il a été emporté par la maladie alors qu’il entamait son quatrième mandat. Pour la première fois, une Constitution a été adoptée par voie plébiscitaire en Haiti. Elle avait prévu la suspension de la législature. Dans un article transitoire, elle avait envisagé que les premières élections législatives auraient lieu le 10 Janvier d’une année paire et que ladite année serait fixée par un arrêté du chef de l’Etat publié au moins trois mois à l’avance. Le président Dartiguenave n’ayant pas exercé cette prérogative ni à la fin de 1919 ni à celle de 1921, ce serait donc au Conseil d’Etat d’élire le nouveau président de la République. Le président Dartiguenave, élu le 12 août 1915 par l’Assemblée nationale pour une période de sept ans, devait laisser le pouvoir en 1922.On le soupçonnait de créer cette situation anormale afin de s’imposer au choix des conseillers d’Etat qu’il avait lui-même nommés. De plus, il s’attendait à un support considérable et inconditionnel du haut- commissaire américain et à une déclaration ouverte en sa faveur ; mais le général Russell n’en fit rien parce que le gouvernement haïtien persistait à ne pas signer un engagement au sujet d’un emprunt à contracter aux USA aux conditions voulues et décidées par le Département d’Etat. Alors que la majorité des conseillers d’Etat paraissaient favorables à soutenir la candidature de leur président Stephen Archer, les partisans de Louis Borno au Conseil d’Etat ont ourdi un complot en politiciens habiles, véreux et malhonnêtes. Ils organisent une séance nocturne le 10 avril 1922 avec seulement 14 conseillers d’Etat pour lui accorder un mandat de quatre ans à la présidence du pays conformément à la Constitution de 1918. Cette élection provoqua des nombreuses protestations au niveau de la classe politique qui se mit rapidement en ébullition. D’abord, elle fut déclarée inconstitutionnelle parce que le Conseil d’Etat n’avait pas les attributions de l’Assemblée nationale pour élire un chef d’Etat ; ensuite, Louis Borno était inéligible parce qu’il est né d’un père étranger, naturalisé haïtien après sa naissance. On disait aussi que le nouvel élu était très impopulaire auprès des autorités américaines à cause de l’ indépendance et de la dignité qu’il avait montrées lors de son bref passage au ministère des Relations extérieures à la fin de 1918. Mais Borno, en fin manœuvrier et homme des couloirs, a su arranger ses affaires pour se mettre dans la direction du vent. Comme homme d’église, il obtint la bénédiction de l’archevêque de Port-au-Prince. A la suite d’une conversation secrète qu’il a eue avec le général John Russell, le haut commissaire , maître des vents et des vagues en Haïti, qui décide en dernier ressort sur toutes les questions d’intérêt national , il a été porté à la connaissance des intéressés que le gouvernement américain a reconnu officiellement le 19 avril 1922 le sieur Louis Borno comme président de la République d’Haïti valablement élu. L’incident est clos et les protestations ont pris fin. En retour, il garantit à l’occupant une collaboration étroite et sans faille. Donc, il était décidé à aller plus loin que son prédécesseur en donnant a l’occupant tout ce qu’il désirait et qu’il n’avait pas encore obtenu. Les circonstances dans lesquelles Borno accéda au pouvoir le livraient pieds et mains liés aux Américains qui contrôlaient même son appareil respiratoire. Avec l’élection de Louis Borno, l’opposition du gouvernement haïtien aux exigences des autorités américaines prit fin. Il y a eu certainement des mécontentements et des frustrations qu’on ne pouvait pas exprimer sous peine d’être jeté en prison. Borno posa quelques actions de très grande importance pour mettre les Américains en confiance : Il transféra les droits de la Banque nationale de la République d’Haïti à la National City Bank de New-York ; il consentit à l’établissement de la commission des réclamations ; transmit aux fonctionnaires du traité l’administration des contributions internes, la Direction de l’Ecole de Médecine et du Service de l’Education agricole. Autant de décisions contre lesquelles le gouvernement précédent s’opposait, résistait. Borno livra le pays aux Américains, contenu et contenant. Il se contenta de gérer son pouvoir apparent sans aucun prestige, comme un mirage. Le témoignage édifiant d’un ancien conseiller financier américain en Haiti Pour montrer avec exactitude et impartialité objectivité et précision ce que fut le régime de Louis Borno de mai 1922 a mai 1930, il est nécessaire et impérieux de reproduire à l’intention de nos lecteurs, la description faite par un auteur américain Arthur C.Millspaugh qui fut conseiller financier en Haïti de 1928 à 1929. Le tableau qu’il a présenté a montré combien le paysage haïtien était sombre et dégradant. Il faisait nuit en plein jour. La justice était un vain mot. L’Haïtien était redevenu esclave dans son propre pays. Il avait perdu ses droits de citoyenneté et même ceux de se réunir en association et de prendre position sur ce qui se dit ou ce qui se fait dans le pays. De plus, l’auteur ne fait que raconter ce qu’il a vécu, c’est –a-dire, ce qui faisait partie de son quotidien comme conseiller financier. On peut donc lui accorder un minimum de crédit. Voyons : »Normalement, le gouvernement de la République d’Haïti est resté constitutionnellement souverain. Le traité et les fonctionnaires américains mis de côté, le gouvernement était entièrement centralisé dans la personne du président. Le 15 mai 1922, le citoyen Louis Borno devint président pour un terme de quatre ans. Il fut réélu en 1926 pour une période semblable. D’intelligence remarquable et réputé parmi les Haïtiens pour la distinction de son esprit, il a constamment collaboré avec les fonctionnaires du traité. Il ne doit pas cependant y avoir de méprise sur la réelle situation du président Borno. La Constitution de 1918, prévoit que l’autorité compétente pour élire le président et faire les lois est le Corps législatif,, consistant en un Sénat et une Chambre des députés, tous deux élus au suffrage universel direct ,mais il est prescrit que le pouvoir législatif , en attendant la reconstitution des chambres sur la convocation du président, sera exercé par un Conseil d’Etat nommé par le chef du pouvoir exécutif. Borno a été élu par le Conseil d’Etat et depuis 1926, il a lui-même nommé les conseillers et il a été réélu en 1922 par le corps qu’il à lui-même nommé. Dans l’exercice de leur pouvoir législatif, les conseillers d’Etat obéissent au président et l’acceptation par celui-ci d’un projet de loi équivaut généralement à son vote. En ce qui regarde l’administration, les ministres haïtiens nommés par le président, s’en référent ordinairement a lui-même pour régler même les questions de détails administratifs. De plus, les amendements constitutionnels votés par plébiscite en février 1929 donnent au président une autorité directe sur la magistrature qui était autrefois indépendante. Le pouvoir des Américains dans les affaires haïtiennes est effectif, quoique moins apparent. Par le fonctionnement des services du traité et par le droit de véto du haut commissaire sur toute la législation, les fonctionnaires américains exercent pratiquement un pouvoir absolu en ce qui regarde le maintien de l’ordre public, les finances, l’économie, la santé publique et le programme d’extension agricole. indirectement, ils possèdent une forte et potentiellement décisive influence en d’autres domaines de la vie nationale. Nominalement, les fonctionnaires du traité sont responsables vis-à-vis du président et des ministres de qui relèvent de leurs services. En fait, ils sont dirigés par le haut commissaire qui est en même temps le représentant spécial du président des Etats-Unis, l’agent diplomatique du gouvernement américain et le commandant des Marines en Haiti. Non seulement le haut commissaire met son veto sur les lois haïtiennes, mais il les rédige. Il négocie les contrats avec les compagnies américaines, fixe l’attitude administrative que les fonctionnaires du traité doivent observer à l’égard de ces compagnies. Il s’intéresse en personne aux détails des réclamations, à la perception des revenus, à la construction des routes, aux questions d’agriculture, d’éducation et d’hygiène. Les fonctionnaires américains ont peu de contacts avec l’exécutif haïtien et leurs relations avec les ministres sont nécessairement superficielles et de pure forme. A la surface, le régime est caractérisé par une séparation et à la fois une confusion d’autorité et de responsabilité. En pratique, il conduit à une alliance entre le président d’Haïti et le représentant du gouvernement des Etats-Unis qui accentue le pouvoir et la responsabilité des Etats-Unis dans les affaires internes d’Haïti. » Une situation aussi explosive devait naturellement avoir pour effet de créer dans les milieux de l’opposition une agitation externe, une insécurité grandissante dans les familles et une confusion totale dans le pays. La loi de décembre 1922 renforcée par celle de 1924 avec l’approbation du haut commissaire restreint la liberté d’association et de réunion et mit de sérieuses entraves à la liberté de la presse. Les prisons étaient bondées de journalistes qui y passèrent de longs mois sans pouvoir se faire juger. Cette situation calamiteuse était à la fois inquiétante, révoltante et indignante. Aujourd’hui encore, on n’a pas trop retenu les leçons du passé ; les délices du pouvoir conduisent à des acrobaties grotesques, démesurées et dénuées de tout fondement. Islam Louis Etienne Décembre 2015

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