La corruption passive

Publié le 2004-12-27 | Le Nouvelliste

La corruption est au premier chef un phénomène qui se développe aujourd\'hui comme une sorte d\'effet secondaire du monde des affaires. Dès le XVIIe siècle, des auteurs comme Honoré de BALZAC avaient déjà romancé cet effet pervers de la méthode du marché : « les affaires, c\'est l\'argent des autres, c\'est le travail des autres, c\'est la peine des autres». Cette littérature que l\'on pouvait qualifier de combat visait à mettre en évidence la criminalité des classes aisées, sa dangerosité et les traitements préférentiels dont elles étaient l\'objet. Mais, on peut se demander à la suite de BALZAC, si plus qu\'une métaphore, la corruption ne dérive pas des rapports qui se nouent entre États et investisseurs et, par analogie, entre le politique et l\'économique. Une réponse à cette question impliquerait que l\'on puisse analyser de manière approfondie les comportements des agents économiques dans leurs interactions réciproques. Ceci relève, bien entendu, d\'un autre débat que nous aurons à développer ultérieurement. La corruption devient une notion ambiguë si l\'on ne se rapporte pas à un référent objectif. Ce qui caractérise la corruption, précise Émile DURKHEIM dans « LES REGLES de la METHODE SOCIOLOGIQUE », c\'est l\'anomie sociale. Ce qui revient à dire qu\'aucune société politiquement organisée ne peut être administrée que suivant les normes ou les valeurs respectives de son idéal. Cette appréciation peut être vérifiée à un double point de vue. Non seulement l\'individu, soupçonné de corruption, a la conscience claire et précise du caractère illégitime de sa conduite, mais il ne s\'estime pas délinquant parce qu\'en commettant son forfait, il continue à bénéficier de l\'impunité. Il pense avoir un droit personnel de violer les lois en raison de sa fortune ou de sa position sociale. Le vice est érigé en règle universelle. « La fin justifie les moyens ». En d\'autres termes, ce qui importe, c\'est la réussite matérielle sans se préoccuper des moyens par lesquels on y parvient. Cette forme d\'irresponsabilité, telle que le constate le sociologue français, est aggravée par « l\'indifférence des mass médias et du désintéressement de l\'opinion publique». Pourtant, la corruption est un ver rongeur qui gangrène toute la société. Son impact négatif sur la rentabilité des revenus publics entraîne une baisse constante des recettes fiscales. Si l\'hémorragie n\'est pas stoppée, c\'est la survie de l\'État qui est menacée à plus ou moins brève échéance. Toutefois, la situation que l\'on vient ici de décrire n\'est pas désespérante. Avec l\'ouverture de la boite de Pandore de la corruption, notre inquiétude s\'est apaisée par une prise effective de conscience politique de l\'État de réglementer la vie publique. Celle-ci s\'est matérialisée par la création d\'une Unité spécialisée en matière de lutte contre la corruption (ULCC). Il est probable que des efforts constants et significatifs soient déployés pour faire reculer les frontières de la corruption voire l\'enrayer complètement. Néanmoins, pour arriver aux résultats escomptés, les pouvoirs publics sont invités à la vigilance. Cette vigilance sera exercée de façon à éviter des effets pervers, ne laissant aucune chance aux formes de corruption passive. La première démarche devrait consister par des efforts pour la définition d\'une société de droit, éprise d\'un idéal de justice où le citoyen se trouve placé au centre de la réflexion. La négation de ces valeurs sociales risque de déboucher sur une société moribonde, axée exclusivement sur l\'avoir. Or, il apparaît que le concept économique comme unique critère de choix dans la table des valeurs est trop étroit et évacue, comme l\'a souligné André BARILI, les valeurs au sens éthique ou « philosophique ». On ne peut créer un système de valeur fondé sur le profit immédiat, la création de richesses, la réussite sociale ou financière. Que serait dans ce cas, une mère Teresa, un Nelson MANDELA, un Martin LUTHER KING par exemple ? La société idéale opte pour les valeurs républicaines de liberté, d\'égalité et de fraternité qui grandissent l\'homme sur les bases du mérite, d\'honnêteté et du sens des devoirs civiques, contrairement aux sociétés délinquantes où l\'argent est roi et tout est permis. La création de valeur sociale passe aussi par la mise en place d\'une administration publique où le choix collectif s\'exprime par une meilleure gestion de la chose publique. Le bien-être collectif exige au premier chef une forte efficacité des institutions publiques, des cadres efficients et expérimentés. L\'écolier, l\'universitaire, sera encouragé à étudier s\'il en emporte la conviction que ce qui caractérise la fonction publique c\'est la compétence. Il ne faut pas perdre de vue que la jeunesse reproduira les modèles qu\'elle a devant elle. Dans toute société organisée, la gestion de la chose publique doit être confiée aux plus capables, aux plus méritants. En conséquence, l\'accès à la fonction publique ne peut être le monopole exclusif d\'un petit groupe. L\'égalité des chances dans les sociétés démocratiques est un principe cardinal. Un État responsable ne peut tenir compte que des capacités et talents des employés, des cadres et fonctionnaires, dévoilés par les concours administratifs pour justifier l\'avancement. La carrière doit être établie dans les conditions fixées par le statut du fonctionnaire et les prérogatives inhérentes à l\'exercice de sa fonction doivent être assumées comme une chose due et non comme l\'attribution d\'une faveur. Par analogie au roman de KAFKA (Le château), la fonction publique peut être regardée comme une citadelle mystérieuse ou chacun doit procurer son ticket d\'entrée. Lorsque l\'administration publique passe ses loisirs à n\'entretenir que des passagers clandestins, elle ne peut corrélativement entraîner à sa remorque que des fonctionnaires inefficients aux dépens du bon fonctionnement et de la qualité du service public. En terminant cet article, nous ne pouvons nous empêcher de penser à Rivarol qui écrivait : « telle est la différence entre la corruption et la barbarie : l\'une est plus féconde en vices et l\'autre en crimes ».
Me Wébert CHARLES Avocat, conseiller fiscal Wecha2002@yahoo.fr Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".